Banques américaines, danger

Coffres de la Winona Savings Bank (Crédits Jonathunder, licence Creative Commons)

La fin de l’année s’annonce tendue, mais passionnante

Comme le notait Olivier Crottaz la semaine dernière, les taux des CDS sur les grandes banques américaines* ont brusquement augmenté, sans doute suite à la prise de conscience des risques révélés par le scandale du Foreclosuregate, abondamment couvert ici, dont nous vous parlions dès le 24 septembre quand la plupart des autres ne se réveillent que maintenant.

*A noter que Morgan Stanley semble échapper au massacre. Il est vrai que pour l’instant, son nom n’apparaît quasiment jamais dans les chapelets d’horreurs successives révélées sur les banques US. Aucune conclusion à en tirer à ce stade.

Autres bombes à retardement

Mais il ne faut pas oublier que même sans ce scandale, les bombes à retardement situées dans les bilans des banques, dont nous vous parlions dès le lancement d’objectif eco (exemple). Le 6 septembre, juste avant l’éclatement du F-Gate, j’écrivais :

Pronostic maintenu : faillites et restructurations des passifs bancaires US inévitables en 2011 ou 2012

Et ceci ne tient pas compte des désastres en cours de formation sur l’immobilier commercial, sur l’immobilier touristique, et sur les crédits aux collectivités locales… Et encore, en supposant que le scandale MERS, déjà évoqué ici et également là, ne connaisse pas de nouveaux développements jurisprudentiels très spectaculaires, comme certains analystes le laissent entendre.

Je maintiens donc mon pronostic déjà émis il y a un an, d’amplification des problèmes bancaires aux USA entre maintenant et 2012. Et je serai surpris que ces problèmes ne trouvent aucune répercussion dans la vieille Europe, vu le niveau d’imbrication des établissements financiers de par le monde.

La seule erreur d’appréciation commise alors est que le resserrement des normes comptables que j’annonçais n’a pas eu lieu, les banques sont toujours très loin de valoriser leurs actifs en « mark to market ». C’est donc sans doute une des raisons pour laquelle les catastrophes annoncées ne se produisent toujours pas. Mais si les flux financiers consécutifs aux emprunts défaillants et si les coûts de traitement des faillites continuent d’augmenter, les « trucs » de comptable ne permettront pas éternellement de masquer le manque de cash flow…

Je ne vais donc pas rappeler tous les éléments fondant mon pessimisme d’alors (anciens articles : mai 2009octobre 2009), mais juste évoquer quelques « nouveautés » qui vont toutes dans le sens d’un renforcement de mon pessimisme.

Immobilier commercial : Barclays estime à au moins 82 milliards le potentiel de pertes liées aux problèmes du MERS sur la titrisation du crédit vers l’immobilier commercial (CMBS)

Sans même parler du problème des commerçants qui n’arrivent plus à payer leurs traites, les prêts commerciaux qui ont été titrisés via le système MERS représenteraient 280 Milliards de dollars, et Barclays Capital, dans une note adressée à ses clients, estime que les risques de demande de rachats de CMBS par des investisseurs mécontents peut être estimé entre 82 milliards (fourchette basse) et 280 Milliards (fourchette haute).

Un à côté intéressant du rapport de Barclays : Dans les notes de commercialisations de titres émis par les CMBS, plusieurs banques faisaient figurer un avertissement comme quoi « le système d’enregistrement MERS était nouveau et ne pouvait être garanti comme juridiquement exempt de problème ». Je résume un charabia plus « embobinatoire », bien sûr. Les banques ne pouvaient tout de même pas écrire « nous ne sommes pas certaines de respecter la loi des USA ».

Donc les banques SAVAIENT qu’elles utilisaient des outils juridiquement « border line » mais elles le faisaient quand même. Evidemment, elles vont tenter de dire que « les investisseurs savaient aussi », puisque cela figurait dans les notes. Je suis curieux de voir comment les tribunaux évalueront cette intéressante découverte. Surtout pour les banques qui, lors de la commercialisation de RMBS (c’est à dire liées à l’immobilier résidentiel), ont omis cette intéressante précision.

Reuters : les hypothèques de second rang font peser un risque de 426 milliards sur les grandes banques

Dès le mois de mars, je vous faisais part des risques sur les secondes hypothèques. Que sont-ce ? Et bien, lorsqu’un emprunteur prend une première hypothèque de 200 000$ sur une maison qui en vaut alors 220 000, et que, trois ans plus tard, magie de la bulle, sa maison en vaut 280 000, mais que son capital restant dû sur sa première hypothèque est tombé à 180 000, il pouvait « recharger » jusqu’à 100.000$ son crédit et prendre une « seconde hypothèque » pour financer sa consommation. Cette seconde hypothèque, évidemment, doit encaisser les pertes de valeur de la maison avant la première.

Mais dès lors que l’immobilier des états les plus « bullaires » a plongé très au delà de la valeur de ses seconde hypothèques, celles ci ne valent plus grand chose.

Or, compte tenu de leurs niveau de risque, les titres obligataires de ces hypothèques de second rang ont été largement souscrits par les banques elles mêmes, et selon le département économique de Reuters (rapport), 426 milliards figurent encore dans leurs livres de compte (en mars, c’était 477 milliards). Les deux banques les plus exposées sont B of America, 141 milliards, et JP Morgan, 112 milliards. Ces hypothèques figurent encore dans les livres de compte entre 85 et 95% de leurs valeur faciale, ce qui est irréel.

Dès le mois de mars, Moody’s, dont on aurait aimé une telle clairvoyance quelques années auparavant, estimait que les pertes sur les titres issus de secondes hypothèques seront de 25 et 55% de leur valeur nominale pour les prêts « non subprime », 70-80% sur les seconds rangs de prêts subprimes et 40-50% sur les prêts HELOC (« Homeowner Equity Line Of Credit, aka « crédit hypothécaire rechargeable »).

Le rapport de Reuters souligne que les ennuis liés au Foreclosuregate et les possibles répercussions sur le processus de purge des prêts de mauvaise qualité pourraient forcer les banques à reconnaître les pertes que jusque là les ressources de leur comptabilité leur avaient permis de masquer. 40 à 60% de pertes est la fourchette qui circule le plus souvent, soit environ 160 à 240 milliards.

La SEC se rappelle au bon souvenir des banques

Le 30 octobre, la SEC a enjoint les principales banques, par lettre à leurs CEOs et CFOs, de ne pas retarder la divulgation de leur exposition au risque lié au Foreclosuregate. Le jeu de dupes comptables risque de devoir s’arrêter… En effet, l’essentiel des bons résultats apparents des principales banques ce dernier trimestre doit essentiellement à… Des reprises sur provision, qui semblent indiquer une prise en compte des risques liés au F-gate assez insouciante.

Si la SEC fait toujours peur aux banques, il faut s’attendre à des résultats en forte baisse pour le Q4, voire à des profit warnings avant décembre.

L’attorney général de l’Ohio n’est pas, mais alors pas du tout content

M. Richard Cordray, Procureur général de l’Ohio, en pointe dans les investigations autour du Forclosuregate, tient les banques à l’oeil et a taillé en pièces la stratégie du « simple problème technique » dans un communiqué public, suite à un communiqué ou Wells Fargo évoquait de « possibles erreurs » que de nouvelles notices de forclusion suffiraient à corriger :

« Les grands exécuteurs hypothécaires (NdVB : les banques qui collectent les mensualités) et les firmes financières continuent de démontrer qu’elles se croient au dessus des lois. La suggestion par Wells Fargo et ses homologues nationales qu’ils peuvent se sortir de témoignages frauduleux simplement en remplissant de nouvelles attestations et continuer a effectuer les saisies-forclusions comme si de rien était montre qu’elles ne reconnaissent pas le sérieux du problème qu’elles ont créé. Il n’y a aucun « coup de torchon » pour de faux témoignages qui serait susceptible d’éviter des sanctions judiciaires. Leur effort éhonté pour minimiser leur exposition et balayer les problèmes sous un tapis est une insulte au système judiciaire de ce pays. (…) »

Et de préciser que les investigations vont se faire encore plus pressantes et précises. Cordray a demandé à Wells de stopper ses procédures d’expulsion dans l’Ohio. Compte tenu de son impact médiatique actuel, le coup de gueule de Cordray n’est pas à prendre à la légère et pourrait avoir des répercussions au delà de Cleveland…

Fraude fiscale

Depuis plusieurs jours circule une rumeur selon laquelle l’état de Californie aurait estimé entre 60 et 120 milliards de dollars les arriérés de taxes liés à l’usage du MERS, système d’enregistrement des transferts de propriété et d’hypothèque destiné à contourner l’enregistrement notarié traditionnel, et aurait déposé plainte. Tous les actionnaires du MERS, dont Fannie Mae et Freddie Mac, ainsi que de nombreuses grandes banques, seraient évidemment tenus pour responsables, puisque le MERS agissait comme l’équivalent local d’un Groupement d’Intérêt Economique pour ces banques.

Je n’ai pas pu trouver le texte de la plainte qui serait déposée par l’état de Californie et ne peut donc corroborer cette affirmation. Même si, au sommet de la bulle, la Californie a certainement représenté le quart de la valorisation immobilière du parc de logements aux USA (soit autour de 6 000 milliards de dollars), j’ignore si un chiffre d’arriéré de taxes correspondant à une fourchette de 1 à 2% de cette valeur est fondé, les plaignants pouvant parfois prendre leurs désirs pour des réalités dans ce genre d’affaires. Mais si cela se confirme, compte tenu de son état budgétaire dramatique, gageons que l’état Californien ne fera aucun cadeau. Et on pourrait alors multiplier ce chiffre par un bon facteur quatre pour l’ensemble des états. Et moi qui pensais en première analyse que le problème fiscal serait mineur par rapport aux autres…

En revanche, le texte d’une plainte similaire dans le Nevada est disponible en ligne, qui ne chiffre pas le dommage total, mais demande de 5 à 10 000$ de pénalités pour chaque acte enregistré sans respect des paiements fiscaux. Ce qui pourrait faire un sacré montant au total, puisque toutes les transactions depuis 10 ans seraient concernées. Je n’ai pas pu trouver d’estimation étayée à ce jour, mais 5 à 10 000$ représentent effectivement 2,5 à 5% du prix médian d’une maison américaine… avant le haut de la bulle. Donc évoquer une pénalité potentielle de 1 à 2% de la valeur totale du stock immobilier américain n’est pas idiot.

Conclusion

Si on ajoute que les premières estimations des banques elles mêmes pour les remboursements de MBS possiblement frauduleuses varient entre 20 et 220 milliards de dollars et les craintes sur le ralentissement des procédures de résolution des faillites d’emprunteurs, (voir F-Gate, épisode VI), on voit mal comment les grandes banques américaines membres du MERS (B.of.A, JPM, Citi, Wells, GMAC) pourraient échapper à de grosses provisions annoncées en janvier pour le prochain trimestre, voire à des profit warnings dans le courant du trimestre.

De là, comme le suggère l’ancien régulateur en chef des caisses d’épargne, William Black, que les « grosses banques », les too big too fail, soient placées en redressement sous la tutelle de la FDIC après les élections du mid term ou début 2011, il y a un pas qu’il est peut être trop tôt pour franchir. Mais si cela doit se produire, la FDIC fera tout pour que rien ne transpire avant l’action. Et nul ne sait quelles seront les conséquences des élections de cette semaine sur la résolution des questions bancaires.

La fin de l’année s’annonce tendue, mais passionnante.
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Retrouvez la saga du Foreclosure Gate sur ObjectiEco.com :

Un article repris d’Objectif Eco avec l’aimable autorisation de Vincent Benard.