La véritable théorie de l’exploitation

Le devenir de la théorie de l’exploitation du prolétariat

George Reisman est professeur à L.A. Dans un essai intitulé The Political Economy of Freedom Essays in Honor of F.A. Hayek (1985), il s’interroge sur les fondements et sur le devenir de la théorie, fort populaire durant tout le XXe siècle, de l’exploitation du prolétariat.

Selon cette théorie, le capitalisme disposerait d’une logique intrinsèquement pernicieuse, fondée sur le quasi esclavage de la classe laborieuse, au profit des intérêts conjoints des bourgeois et des capitalistes, lesquels, mus par l’avarice sinon la convoitise, ne constitueraient qu’une classe de parasites dévorant le travail des masses. Nonobstant la hausse continue du niveau de vie moyen dans les pays développés, depuis la Révolution industrielle, les laudateurs de la théorie de l’exploitation l’attribuent, non au capitalisme, mais aux limites imposées audit capitalisme. Ce faisant, les collectivistes attribuent la croissance économique et le progrès technique aux syndicats et au droit du travail, ainsi qu’au paternalisme de certains employeurs, essentiellement des capitaines d’industrie.

Ce faisant, ceux-ci n’imaginent même pas un monde dans lequel les syndicats n’existeraient pas, sans salaire minimum ni législation sur la durée maximale de travail, sans loi sur le travail des enfants. Plus généralisme, en l’absence de telles règles, la plupart d’entre-nous pense que les taux de salaires retomberont au niveau de subsistance ; que les femmes et les enfants retravailleront dans les mines ; et que la durée quotidienne du travail sera aussi longue que le patronat pourra l’imposer.

la théorie de l’exploitation et le renversement de l’économie classique

Non seulement la théorie de l’exploitation a eu une influence majeure sur le collectivisme, mais au surplus celle-ci a contribué au triomphe du socialisme par des voies plus subtiles. Smith et Ricardo ont été vus à juste titre comme les précurseurs de cette théorie, en créant un système impliquant nécessairement la victoire de ce concept. Avec la théorie de la valeur-travail, et la loi d’airain des salaires, la théorie de l’exploitation a jeté un profond discrédit sur les concepts fondamentaux du taux de salaire et de l’épargne comme source de profit. Deux générations plus tard, l’abandon des doctrines classiques sur l’épargne a rendu possible le keynésianisme et l’inflation, les déficits, ainsi que l’accroissement de la dépense publique et des pouvoirs de l’Etat. Simultanément, l’abandon de la théorie selon laquelle les coûts de production sont les déterminants directs (pas ultimes) des prix (plutôt que l’équilibre de l’offre et de la demande), a conduit aux théories de la concurrence « pure et parfaite », aux oligopoles, à la concurrence monopolistique, aux prix administrés ou encore à la politique antitrust. De la sorte, et par deux chemins distincts, la théorie de l’exploitation a permis l’avancée du socialisme.

Cela étant, même si la théorie de l’exploitation a réussi à discréditer l’économie classique, le simple fait de suggérer que les coûts de production peuvent être un déterminant direct des prix montre une ignorance de l’économie enseignée depuis 1870 et une nette sympathie marxiste. En effet, Böhm-Bawerk et Wieser savaient que les coûts de production sont souvent le déterminant direct des prix. Ils ont simplement ajouté que cette détermination des prix, qui constitue les coûts, est basée sur l’offre et la demande, et donc sur le principe de l’utilité marginale décroissante. Malheureusement, la plupart des successeurs de Böhm-Bawerk et de Wieser ont subi une influence plus grande encore de Jevons et de ses amis.

le cadre conceptuel de la théorie de l’exploitation

La théorie classique, on l’a dit, a contribué sur trois points à la théorie de l’exploitation :

- par la valeur-travail

- par la loi d’airain des salaires

- par l’allégation selon laquelle le revenu, c’est le salaire moins le profit.

Par conséquent, ce cadre implique la croyance selon laquelle les salaires sont la formeoriginelle et première de revenu, desquels les profits et les revenus non-salariaux proviennent et sont déduits, lorsque le capitalisme et les capitalistes sont apparus, en gros au moment de la Révolution industrielle. Smith a été l’un des fondateurs de cette théorie que je baptise des « salaires originels« . Pour lui, dans les économies pré-capitalistes, tous les revenus proviendraient des salaires reçus par les travailleurs. Les salaires sont le revenu originel. Les profits, selon lui, ne sont apparus qu’avec le capitalisme. Et ne sont que la déduction du salaire naturel et du salaire d’équilibre [1].

On trouve la même logique chez Marx [2] : l’économie pré-capitalisme est marquée, selon lui, par le schéma B-M-B (un travailleur produit un bien B, le vend pour de l’argent M, et achète d’autres biens B). Il n’y a pas d’exploitation, pas de profit, pas de surplus. Tous les revenus sont, donc, des salaires. Au moment où le capitalisme naît, on passe alors selon Marx à un schéma M-B-M’ (le capitaliste dépense une somme de monnaie M en achat de matériel et de machines, et en payant des salaires. Un bien B est produit, qui est vendu pour une plus grande somme d’argent, M’). La différence entre l’argent dépensé par le capitaliste et l’argent reçu de la vente du bien constitue son surplus, son profit.

Attention, il ne s’agit pas en tant que telle que la théorie de l’exploitation ; il s’agit du cadre conceptuel de celle-ci. Avec ce même cadre, Marx appliquera la théorie de la valeur-travail et la loi d’airain des salaires, et Böhm-Bawerk l’approche de l’escompte, qui l’amène quant à lui à une critique de la théorie de l’exploitation. Les deux mobilisent leur doctrine respective pour expliquer comment les profits sont déduits des salaires. Pour Marx, les capitalistes versent en effet arbitrairement un salaire égal à la simple reproduction de la force de travail. Or, selon lui, les capitalistes vendent la production du salarié à un prix correspondant à un plus grand nombre d’heures. Entre les deux, l’exploitation. Pour Böhm-Bawerk, les biens présents ont plus de valeur que les biens futurs. Donc le salarié a un salaire inférieur à ce que sa production vaudra dans le futur. Dans les deux cas, la même logique : celle des salaires originels.

Or, s’il y a bien une critique à apporter à la théorie de l’exploitation, c’est bien plus sur la doctrine des salaires originels que sur la valeur travail ou la loi d’airain, pourtant si criticables par ailleurs, qu’il faut la porter. Cette doctrine est fausse à un triple titre :

- Tout d’abord, elle oublie que le profit, c’est le fait que les recettes des ventes sont supérieures aux coûts monétaires de production

- Ensuite, le capitaliste, c’est quelqu’un qui achète pour vendre à profit

- Enfin, le salaire, c’est l’argent payé en échange de la réalisation du travail par le salarié (et non en échange des produits créés par le travail).

La demande de biens et de services est différente de la demande de travail. En achetant des produits, on ne paye pas des salaires, pas plus qu’on ne touche un salaire en vendant des produits. Dans une économie pré-capitaliste, si bien sûr une telle économie a jamais existé, tous les revenus vont aux travailleurs. Mais non pas, comme Marx et Böhm-Bawerk le croyaient, en salaires ; ils sont, en réalité, des profits.

Ricardo se trompait lui aussi lorsqu’il disait que les profits augmentent à mesure que les salaires baissent, et inversement. Les salaires payés seraient, selon Ricardo, payés par les capitalistes, pas par les consommateurs. Puisque, dans une économie pré-capitaliste, il n’y a pas de capitalistes, il n’y a donc pas de salaires versés pour la production, ce qui signifie donc que tout le revenu est constitué de profits.

Par définition, l’apparition des salaires n’a été possible qu’avec l’apparition des capitalistes.

L’émergence des capitalistes a donné vie au phénomène des salaires, ainsi qu’aux coûts monétaires de production.

Le capitalisme a créé les salaires. La conséquence immédiate en a donc été une baisse des profits réalisés sur les ventes. Autrement dit, plus l’économie est capitalistique, plus bas sont les profits réalisés. Sans capitalistes, la seule manière de survivre est d’utiliser ses moyens de production et de vendre ses propres produits (pour pouvoir donc empocher des profits). Il faut pour cela avoir sa terre, avoir produit ou hérité des outils nécessaires à sa production. Soyons clairs : peu de gens peuvent survivre de cette manière. Le génie du capitalisme a rendu possible pour le plus grand nombre de vivre en vendant son travail plutôt qu’en tentant de vendre le produit de son travail [3].

Profits et travail : la contribution productive des capitalistes

Dans une économie pré-capitaliste, le revenu du travail est le profit, et le profit est évidemment un revenu du travail. Dans une économie capitaliste, il y a également de nombreux exemples dans lesquels les profits sont des revenus du travail : c’est le cas toutes les fois qu’un capitaliste travaille pour son entreprise, aussi bien en tant que manager qu’en tant que travailleur manuel. Aujourd’hui comme hier, le profit est toujours un revenu du travail, même s’il est largement un retour sur le capital investi et s’il est variable selon le volume dudit capital investi. Pour au moins deux raisons :

- D’une part, le travail est de plus en plus souvent intellectuel (conception, planification, prise de décision) ;

- D’autre part, le capital est le moyen par lequel le capitaliste réalise ses plans. C’est par ce moyen qu’il achète le travail de ses collaborateurs, et qu’il les équipe, qu’il achète du matériel. Plus exactement, la possession de capital multiplie l’efficacité du travail du capitaliste. Au plus il a de capital, et au plus il pourra réaliser ses idées, ses plans.

Les salaires, eux, dépendent du prix du travail. Ils sont donc fonction de trois facteurs principaux :

- l’état de la technologie

- l’offre d’équipement en capital

- la compétition avec les autres industries ou activités.

Dans ce cadre, la nature du travail du capitaliste consiste à augmenter la productivité (et donc les salaires réels) du travailleur manuel (notamment, par la division du travail). L’économie classique et néoclassique a développé la théorie de l’égalisation des taux de profit (entre les différentes branches d’activité). On assiste à ce phénomène grâce aux capitalistes. La seule manière d’avoir un taux de profit élevé, c’est en effet d’être un innovateur, en offrant de meilleurs produits, ou bien des produits identiques à la concurrence, mais moins chers. Il faut donc des innovations permanentes, car le rattrapage par la concurrence est rapide.

Comment expliquer la forte hausse des salaires réels ? En augmentant fortement la productivité du travail manuel, les capitalistes réduisent constamment la quantité de travail nécessaire pour produire chaque bien, ce qui diminue le prix relatif des salaires (il y a donc hausse des salaires réels).

N’oublions pas que le droit des travailleurs à la pleine valeur de leur production est pleinement satisfaite lorsque les capitalistes sont payés par leurs clients pour leurs produits. Ces produits leurs appartiennent, ils n’appartiennent pas à leurs employés. L’aide que les employés apporte est rémunérée par les salaires versés – et uniquement par ceux-ci.

Il n’y a aucune exploitation du travail des salariés. Ces salaires sont payés par les capitalistes actifs ; ils ne viennent donc pas en déduction des salaires, mais des profits. Si on devait vraiment parler d’ »exploitation », ce serait celle non des salariés, mais des capitalistes !

Bien sûr, le paiement de ces salaires ne constitue pas une exploitation, car ces salaires constituent aussi une source de gain pour les capitalistes.

Exploitation et socialisme

A tout prendre, le vrai système d’exploitation du travail, c’est le socialisme. En régime socialiste, le citoyen n’est pas une fin en lui-même ; mais un moyen entrant dans les objectifs imposés par la société. Mais qui détermine ces objectifs, sinon les dirigeants de l’Etat ? L’individu devient le moyen de la fin de la société, telle qu’elle est interprétée et déterminée par les leaders de l’Etat socialiste. Et la finalité de la société, ce sont les buts des dirigeants de cette société. L’individu, en régime socialiste, peut passer sa vie à travailler dur pour ses dirigeants, qui n’ont aucune raison de lui offrir plus que le minimum nécessaire à sa subsistance. Ceux-ci ne lui donneront plus que s’il est nécessaire d’anticiper et de se prémunir contre des révoltes ou rébellions. Ou encore pour donner du corps au prestige du régime. Dans un tel cas, les dirigeants fourniront un niveau de vie relativement élevé aux scientifiques militaires, aux agents de police, aux agents secrets, aux intellectuels et aux athlètes qui travaillent à la gloire du régime. Le pékin moyen, lui, devra se sentir heureux si on lui donne de quoi survivre. Heureux, car, comme Mises et Hayek l’ont montré, l’absence de coordination et même le chaos du socialisme est si grand, qu’en l’absence d’un monde capitaliste à proximité, le socialisme aurait conduit à la destruction de la division du travail et par conséquent, à un retour à une économie primitive, de type féodale.

Le socialisme n’est même pas capable de maintenir ses esclaves en esclavage ; livré à lui-même, il conduit le travailleur moyen à sombrer toujours plus bas dans la pauvreté – tandis qu’apparaît une dépopulation de masse.

[1] Adam Smith, La Richesse des nations, 1776.

[2] Marx, Le Capital, Livre 1, I, chap. 3

[3] Comme le dit Hayek dans Capitalism and the Historians : « Le prolétariat, que le capitalisme a, en un sens, créé, n’a pas été créé en proportion de la population qui aurait existé sans lui et qui a été aupauvrie ; c’est la population additionnelle qui a pu grossir et s’enrichir grâce aux opportunités nouvelles d’embauche que le capitalisme a permis » ou encore : « La vraie histoire de la connexion entre le capitalisme et l’apparition du prolétariat est à l’exact opposé de ce que suggère la théorie de l’exploitation des masses. »