Le vainqueur des élections américaines sera-t-il le plus compétent ?

Publié Par Corentin de Salle, le dans Philosophie

Corentin de Salle nous propose une réflexion originale, en exclusivité pour Contrepoints, sur la démocratie actuelle en s’appuyant sur les écrits d’Alexis de Tocqueville. Celle-ci pourrait permettre aux nombreux observateurs de l’élection présidentielle américaine de comprendre ce qui ne va pas dans le duel Clinton/Trump...

Par Corentin de Salle.
Un cours de l’école de la Liberté

Dans nos sociétés où existe une offre à ce point étendue et diversifiée dans quasiment tous les domaines, il est étrange que le choix politique laissé à l’électeur soit parfois si pauvre et si décevant. Les actuelles élections américaines ne dérogent pas à la règle.

Il y a deux siècles, Alexis de Tocqueville avait déjà, dans son célèbre De la Démocratie en Amérique, pointé ce mal inhérent aux démocraties. À l’époque, la démocratie américaine était encore très jeune et ne connaissait aucun équivalent dans le monde. Le point de vue de ce jeune aristocrate était à la fois admiratif et critique. La démocratie permet-elle de porter au pouvoir le candidat le plus compétent ? Non, nous dit Tocqueville. Elle fait triompher celui qui arrive à séduire le peuple, au besoin en lui mentant et en le manipulant.

L’élection démocratique est, par définition, le choix du peuple. Or, le peuple n’est pas toujours éclairé. Certes, la presse libre est, selon Tocqueville, « par excellence, l’instrument démocratique de la liberté ». Mais elle peut aussi remplir la tête des Américains d’idées fausses : « la plus grande liberté de presse coexiste avec les préjugés les plus invincibles ».

Candidat compétent, candidat légitime

Néanmoins, nous dit Tocqueville, la somme des avantages de la démocratie l’emporte sur ses inconvénients. Par ailleurs, si Tocqueville aime la presse, « c’est moins pour les biens qu’elle fait que pour les maux qu’elle permet d’éviter ». Car la presse peut s’avérer un redoutable et salutaire contre-pouvoir.

Nous pouvons ici prolonger la réflexion de Tocqueville : ce qui importe, c’est moins de désigner le candidat le plus compétent que le candidat le plus légitime. Le plus légitime est celui qui est plébiscité par le peuple. Le plus compétent est celui qui est le plus apte à gouverner. Admettons qu’Hillary Clinton soit plus compétente — en tout cas plus expérimentée — en beaucoup de domaines que son rival. Le plus compétent doit-il nécessairement être préféré au plus légitime ?

Non. Celui qui a le plus de diplômes ne sera pas nécessairement le meilleur chef d’État. Il faut aussi — et c’est tout sauf négligeable — qu’il comprenne les attentes de la population, qu’il sache s’expliquer publiquement et que ses décisions soient acceptées par lui. Par ailleurs, nous savons qu’il faut se méfier des intellectuels au pouvoir. Ils gouvernent plus en fonction de leurs convictions idéologiques qu’en vertu d’une analyse pragmatique de la situation. Comme le disait plaisamment en 1993 l’intellectuel républicain américain William Buckley : « Je dois avouer que je préférerais vivre dans une société gouvernée par les 2.000 premiers noms de l’annuaire téléphonique de Boston que dans une société gouvernée par les 2.000 membre du Faculty club de l’Université Harvard ». Voilà qui convient parfaitement pour décrire l’arrogance des multi-diplômés de l’administration Clinton.

La spécificité de la politique démocratique

Est-ce à dire, a contrario, que Trump, en raison de ses indéniables compétences économiques, serait le plus compétent ? Non. Gérer un État n’est pas seulement affaire d’économie. Par ailleurs, Adam Smith disait déjà que le commerçant et l’homme d’État appartiennent à deux catégories clairement distinctes. À l’époque de l’empire britannique, de puissants commerçants étaient nommés gouverneurs de lointaines provinces. Mais, ne pensant qu’à s’enrichir, dépourvus de majesté, de retenue et de réserve, ces commerçants étaient dénués de tout sens de l’État. Au plus grand détriment des populations locales exploitées et asservies. De la même façon qu’on ne peut diriger une entreprise de manière démocratique, on ne peut gérer une démocratie de manière entrepreneuriale.

Dans une démocratie, même si cela peut arriver, le candidat élu ne sera donc pas nécessairement le plus compétent. Mais la question qui se pose aujourd’hui, c’est de savoir s’il sera nécessairement le plus légitime. À l’époque de Tocqueville, la démocratie américaine n’avait pas encore été confisquée par ces deux gigantesques machines que sont le parti démocrate et le parti républicain. Hillary Clinton symbolise à la perfection cette technocratie particratique qui évince les candidats les plus brillants au profit des logiques dynastiques.

Le nivellement par le bas de Trump

Dès lors, le peuple ne peut se prononcer qu’une fois terminée l’épreuve de désignation interne. Il est donc dépouillé d’une bonne partie de son choix. Trump, de son côté, symbolise l’outsider qui a déclaré la guerre à cette logique particratique en balayant le candidat Jeb Bush d’un revers de main.

Est-il pour autant plus légitime ? Non, car il illustre à la perfection cette logique de nivellement par le bas que dénonçait et haïssait Alexis de Tocqueville. S’il remporte l’élection, ce ne serait certainement pas parce qu’il aurait élevé le débat et éclairé le citoyen américain sur les grands enjeux du monde actuel.

Trump a déclaré la guerre aux médias américains. Ces médias, il est vrai, se sont avérés particulièrement tendancieux en faveur du camp démocrate (moins tendancieux néanmoins que la moyenne des médias européens). Cela dit, paradoxalement, Trump aura combattu les médias et mené ses élections, avec les techniques médiatiques les plus populistes et les plus détestables. Comme Berlusconi avant lui.

En ce sens, il est craindre que le vainqueur des élections américaines, quel qu’il soit, ne soit ni le plus compétent ni le plus légitime.