Islam et christianisme : les différences fondamentales

Publié Par Constance Mas, le dans Lecture

Par Constance Mas.

francois-jourdan-islam-et-christianismeIslam et christianisme, comprendre les différences de fond est la réédition en un seul volume de deux excellents ouvrages du Père François Jourdan : Dieu des chrétiens, Dieu des musulmans1 et La Bible face au Coran2. Cette réédition en 2015 est l’occasion de faire la promotion d’un livre salutaire et digne d’intérêt, même pour le plus ignorant des choses de la religion, pour deux raisons.

Tout d’abord, parce que son objectif est louable : il s’agit de permettre un dialogue entre chrétiens et musulmans plus apaisé et plus efficace par une meilleure connaissance mutuelle des doctrines de chaque religion et de ce qui les différencie. Ensuite, parce que son auteur a la rare qualité d’être à la fois théologien catholique et islamologue et qu’il est donc bien armé pour une entreprise aussi délicate. La préface de Rémi Brague, bon connaisseur des deux religions concernées et auteur de livres plus « grand public » comme Du Dieu des chrétiens, est certainement un ajout appréciable.

Cet article se concentre sur le premier des deux livres réédités, Dieu des chrétiens, Dieu des musulmans. Je ne peux que vous recommander de lire vous-mêmes ce livre et, pourquoi pas, d’en faire le point de départ d’une recherche plus approfondie !

Faire dialoguer les doctrines

L’objectif de l’auteur est de prendre pour point de départ les doctrines dans leur altérité pour créer les conditions d’une rencontre véritable. Il fonde son entreprise sur une connaissance approfondie du christianisme en tant que théologien catholique, mais aussi de l’islam, en tant qu’islamologue renommé et professeur. L’ouvrage s’appuie sur de nombreuses citations des textes fondateurs et de représentants des différents courants de l’islam, allant d’autorités religieuses à des auteurs modernistes contestés, en passant par des personnalités publiques ou politiques.

Il dresse tout d’abord le bilan de la confusion qui règne aujourd’hui sur la question. Puis il s’attache à détailler la cohérence interne de chacune des deux religions, à travers leur conception de la révélation, des prophètes, du rapport entre Dieu et l’humanité. Enfin, la troisième partie réunit des compléments. En annexe, on trouvera des déclarations publiques nécessitant d’être clarifiées et des précisions sur des points de doctrine plus confidentiels.

Une situation bien confuse

Le Père Jourdan entre dans le vif du sujet en listant des phrases courantes sources, selon lui, de confusion et de mécompréhension de l’islam de la part des chrétiens, en cela qu’elles veulent gommer des différences pourtant bien réelles. Il déplore le manque de spécialistes des deux religions, la plupart se contentant d’être spécialistes de l’une et de ne pas approfondir l’autre. Je ne citerai ici que quelques-unes des « perplexités » abordées :

  • Un certain nombre de personnages sont en apparence communs aux deux religions, dont Jésus ! Et pourtant, « c’est lui mais ça n’est pas lui », car les rôles, les histoires, parfois même les noms, diffèrent. Le livre détaille par la suite certaines des différences les plus lourdes de conséquences.
  • « Nous avons le même Dieu ». Et pourtant, cette expression est ambiguë, car avoir un Dieu unique ne signifie pas avoir un Dieu identique (la deuxième partie.aide à les distinguer)
  • « L’islam est dans la continuité des religions antérieures et reconnaît leurs écrits. ». Pas tout à fait… Car le Coran affirme qu’il y a un unique vrai texte, celui du Coran, et que c’est par la faute d’une falsification (tahrîf) que la Bible que nous avons aujourd’hui ne lui est pas strictement identique ! L’expression « religions du Livre » n’est elle-même pas anodine, elle provient en réalité… du Coran3.

L’auteur s’attaque dans le deuxième chapitre à des sujets épineux sur lesquels le Français a du mal à voir clair au milieu d’affirmations contradictoires : la multiplicité « des » islam(s), la liberté de religion et d’apostasie, le rapport du religieux et du politique, la difficulté de penser la laïcité en islam4, la place de la femme musulmane, le voile, ou encore le djihad.

Le travail d’enquête et d’analyse fourni pour chacun de ces sujets est d’une concision et d’un sérieux remarquables, assorti de citations reflétant en même temps la diversité de l’islam aujourd’hui et hier, et sa cohérence. Il semble nécessaire en effet à l’auteur de ne pas tomber dans un relativisme excessif affirmant qu’il y a plusieurs islams, qui risquerait de mépriser l’existence d’une base doctrinale commune et son importance.

Cohérences fondamentales

C’est cette cohérence interne que le Père Jourdan s’attache à restituer dans le premier chapitre de la deuxième partie, « La conception coranique de la révélation » Comme son titre l’indique, ce chapitre s’appuie uniquement sur le Coran, livre commun et primordial pour tous les musulmans, tous courants confondus. On y apprend que la révélation coranique est extérieure à l’homme et extérieure à l’histoire : elle se fait par la « descente » d’un livre céleste reposant auprès de Dieu depuis toujours, et dicté à plusieurs reprises à l’identique (« rappel »).

Elle ne demande pas de travail rédactionnel ou de collaboration intellectuelle de l’homme ; les prophètes jouent un rôle passif de transmission et de répétition, selon un unique modèle, celui de Mohammed, le « sceau des prophètes ». La révélation coranique apparaît alors également hors du temps : le contexte historique est relégué au second plan.

Le deuxième chapitre présente la conception biblique de la révélation, plus spécialement au sens du christianisme5 Le concept central est celui de l’ «Alliance », sorte de compagnonnage entre Dieu et les hommes, à l’initiative de Dieu.

En cela, le judaïsme et le christianisme sont des religions de l’histoire, car le prophétisme est en lien direct avec l’histoire d’un peuple particulier, le peuple juif, et de sa tentative de rester fidèle à l’Alliance. Lorsque le christianisme ouvre le Salut (et donc l’Alliance) à tous les peuples et en tout temps, cela se fait aussi dans l’histoire, par l’incarnation. Jésus-Christ, à la fois vrai homme et vrai Dieu, est l’Alliance personnifiée ; c’est la signification de son titre de Messie dans la Bible, titre qui sonne creux dans le Coran où l’Alliance est absente.

De plus, le rapport entre l’écrit et l’oral est pour ainsi dire inversé par rapport à l’islam, car la tradition orale est première dans la révélation biblique ; la transcription est seconde et marquée par l’histoire. En effet, les écrits bibliques sont « inspirés » par l’Esprit Saint et non dictés, c’est-à-dire que leurs auteurs, ancrés dans un contexte historique et culturel, jouent un rôle sur le résultat final. Jésus lui-même n’a rien écrit : il a institué douze apôtres et les a chargés d’évangéliser. Cette primauté de l’oral a pour conséquence la nécessité interne de la théologie à toutes les époques de l’Église.

La deuxième partie, à mon sens la plus instructive de ce livre, se termine par un chapitre explorant les conséquences doctrinales des différences entre révélation coranique et révélation biblique. Y sont expliqués le pacte pré-éternel (mithâq) entre la race adamique et Allah, instaurant l’islam comme religion originelle selon la nature voulue par Dieu (fitrat), l’existence de pactes coraniques à différencier de l’Alliance messianique, et la différence de nature entre les personnages du Coran et leurs homonymes acteurs de l’Alliance biblique.

Compléments

La troisième partie du livre aborde différents sujets supplémentaires de confusion ou d’incompréhension mutuelle. Le premier chapitre traite de la provenance du nom de Jésus dans le Coran (Îsa) et avance des raisons historiques et culturelles expliquant qu’il diffère du nom arabe chrétien de Jésus (Yasû)6.

Le deuxième chapitre détaille en quoi il est faux d’affirmer, avec les juifs et les musulmans, que Saint Paul est le fondateur du christianisme et le grand falsificateur du vrai message de Jésus ; il est passionnant pour son analyse des premières années de l’Église en tant que fondée par Jésus et forte d’une tradition orale solide, et pour sa description de la nouveauté du message du Christ7.

Le troisième chapitre est un essai de classification des grands courants religieux, qui pourra paraître obscure aux non-initiés.

Enfin, dans le quatrième chapitre, l’auteur réaffirme la nécessité pour un dialogue en vérité d’approfondir sa propre foi et de s’autoriser à la questionner. Il appelle ainsi à oser la théologie, l’approfondissement de sa foi et la confrontation des doctrines.

Ensemble vers Dieu

C’est ainsi que le Père Jourdan conclut cet ouvrage : par le constat de l’urgence d’un travail théologique au sein de chaque religion, et de la nécessité de libérer la critique interne de l’islam. J’ai été particulièrement sensible à l’urgence de cet appel, plus encore en 2016. Il est à mon sens de la responsabilité de chacun aujourd’hui, de chaque croyant mais aussi de toute personne soucieuse de mieux connaître les enjeux religieux contemporains, de se former et de mieux connaître les doctrines en présence, afin d’assurer la possibilité d’un dialogue constructif, trop souvent empêché par l’ignorance ou par une complaisante indifférence.

  1. Oeuvre 2008, réédité en poche chez Flammarion 2012, collections Champs n°1062.
  2. Oeuvre 2011.
  3. Il ne s’agit d’ailleurs pas, comme on pourrait le croire, des religions qui ont pour point central un livre, mais du Livre avec un L majuscule, ce « Livre mère » reposant près d’Allah de toute éternité que nous apprendrons à mieux connaître dans la deuxième partie. Par ailleurs, le christianisme et le judaïsme n’ont pas pour point central un livre, mais une relation personnelle entre Dieu et l’homme.
  4. On apprend au passage que ces questions se posent en France également, et que lorsque le ministre de l’Intérieur Jean-Pierre Chevènement demanda aux autorités du culte musulman en France de reconnaître la liberté de changer de religion conformément à la Déclaration de droits de l’homme de 1948, il essuya un refus, en particulier de la part de l’Union des Organisations Islamiques de France
  5. L’auteur connaît bien également le judaïsme et précise à plusieurs occurrences la doctrine juive lorsqu’elle diffère de la conception chrétienne de la révélation. Je me concentre ici sur la conception biblique chrétienne car ce sont les différences doctrinales entre islam et christianisme qui sont au cœur de l’ouvrage.
  6. Ce chapitre est le lieu de considérations intrigantes sur l’influence de la culture juive contemporaine à Mahomet dans la rédaction du Coran et l’élaboration de la doctrine islamique, influence qui se fait sentir jusque dans le nom donné à Jésus, possible dérivé d’Esaü.
  7. Sur le sujet de la révélation de sa divinité par Jésus lui-même, je ne saurais trop conseiller la lecture de l’excellent Jésus de Nazareth de Benoît XVI, particulièrement le chapitre 10 du tome 1.
  1. Pour avoir une vue plus globale que votre article je suggère le lien suivant:

    http://temoignagechretien.fr/articles/religion-monde/quand-lislam-divise-les-cathos

    Vous y lirez quelques critiques sur le travail du pere Jourdan, Cela bien entendu dans un souci d équilibre, étant donne que l auteure de l article prends le parti UNIQUE du Pere Jourdan.

    C est son droit comme c est le notre de nuancer et de mettre en perspective.

  2. Lorsque les chrétiens auront réellement compris ce qu’est l’islam, et réciproquement les musulmans le christianisme; j’ai bien peur qu’un dialogue ne sera pas constructif mais destructif. En effet, les deux religions buttent très rapidement sur des incompatibilités théologiques de fond. Alors dans ces conditions, à quoi bon vouloir dialoguer ? On s’imagine toujours qu’en connaissant mieux autrui, on apprendra à l’apprécier. Pour garder des relations cordiales, il est pourtant parfois nécessaire de rester dans le flou et de ne pas trop approfondir les sujets de discorde, bref de garder ses distances par simple réalisme et respect pour la différence, la vraie différence, pas celle qui s’imagine que l’islam est une sorte de christianisme bis tardif et un peu exotique, par exemple. Nous sommes malheureusement en Europe dans la situation inverse, en imaginant que c’est précisément le flou du dialogue inter-religieux qui est à l’origine de la peur ou des contentieux. C’est bien le contraire. Lorsque les chrétiens et les musulmans emploient les mêmes termes en ne mettant pas du tout la même signification dedans, ils se gargarisent de dialoguer et de vouloir aller plus loin encore. Ma foi…

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