Ronald Coase : coûts de transaction et coût social

Publié Par Sylvain Fontan, le dans Économie générale

Par Sylvain Fontan.

Ronald Coase credits In Memoriam (licence creative commons)

Ronald Coase est un économiste américain né en 1910 et mort en Septembre 2013. Il est un auteur de référence incontournable pour de nombreux champs d’analyse économique, notamment l’économie publique, où il montre qu’aux défaillances du marché peuvent correspondre des défaillances de l’État, et l’économie de l’environnement, où il met en évidence les perspectives et limites des différentes manières de dépolluer.

Coûts de transactions

La première contribution majeure de Coase date de 1937 avec « The Nature of the Firm ». Dans ce papier universitaire, Ronald Coase s’interroge sur les raisons pour lesquelles la firme (les entreprises) est contrôlée de manière hiérarchique sans qu’il en soit de même pour l’ensemble de l’économie. Il répond à cette interrogation en considérant qu’avec des participants aux échanges de plus en plus éloignés ou spécialisés, les coûts en information et en coordination impliqués par leur organisation hiérarchique deviendraient excessifs, et n’entraîneraient pas nécessairement une augmentation de la valeur de la production. L’entreprise peut donc avoir intérêt à laisser au marché le soin de lui fournir les biens et services qu’elle renonce à produire elle-même.

Ainsi, la raison d’être de la firme est qu’elle permet d’économiser les coûts de transaction. Un coût de transaction est le coût de toute relation économique à caractère contractuelle. Dès lors, le recours au marché (coordination par les prix) entraîne des coûts et la firme s’impose car elle permet de faire l’économie de ces coûts. Il existe deux types de coûts : les coûts temporels liés au fonctionnement du marché (« détermination des prix et négociation des contrats ») et les coûts liés au comportement des acteurs (« rationalité limitée et comportements opportunistes »). En effet, les contrats entre les individus sont souvent des contrats incomplets car ils n’envisagent pas toutes les possibilités. De plus, le temps passé à la détermination des prix correspond à autant de temps qui n’est pas utilisé à autre chose. Également, les agents peuvent adopter des comportements opportunistes pour profiter de l’incomplétude de l’information des acteurs pour en tirer avantage. Enfin, la rationalité limitée des acteurs empêche souvent d’obtenir les conditions d’échange les plus efficientes pour tous.

La firme est le meilleur moyen d’éviter le risque lié aux coûts de transaction. En effet, si une partie prend le contrôle d’une autre, et ainsi substitue une relation interne hiérarchique à une relation externe marchande, alors les coûts de transaction seront minimisés. En pratique, l’implication majeure de ce mécanisme est que la firme acquiert par un contrat le droit d’utiliser à son gré les compétences du salarié et de le « diriger » (relation d’autorité). L’avantage est d’accroître la rapidité d’adaptation à un environnement incertain et de diminuer les coûts. En expliquant la naissance de l’institution-entreprise par les coûts de transaction, Coase inaugure une tradition qui n’a cessé depuis de susciter des recherches.

Coût social

Dans sa réflexion sur le coût social, Ronald Coase cherche à résoudre un autre problème. Il s’interroge sur comment traiter des variations de bien-être (positives ou négatives) que certains agents créent pour d’autres agents sans qu’elles ne fassent l’objet d’une transaction marchande :

• En présence d’effets externes négatifs (externalités négatives), par exemple des entreprises qui polluent l’environnement, les agents pollueurs produiront plus qu’ils ne le feraient si on leur faisait supporter l’indemnisation des dommages qu’ils suscitent.

• En présence d’effets externes positifs (externalités positives), par exemple ceux créés par les producteurs de fruits qui via l’impact sur les abeilles permettent la pollinisation et la production de miel, les agents agiront moins que ce qui serait nécessaire s’ils étaient rémunérés pour le service ainsi rendu.

La vision traditionnelle consistait à faire intervenir l’État pour qu’il fixe des solutions réglementaires. En effet, l’État devait fixer des taxes ou des subventions qui conduisaient à déterminer de manière réglementaire la quantité d’activité souhaitable. Coase démontre que cette solution n’est pas bonne et peut conduire à des effets tout aussi insatisfaisants que celle de départ, faute de l’information pertinente. Il change la méthode arguant qu’une entreprise qui pollue crée certes des dommages, mais que brider ou stopper son activité détruira de l’emploi et donc du bien-être. Dès lors, le problème ne doit pas être envisagé comme un raisonnement unilatéral simpliste (« puisque la pollution est mauvaise il convient d’interdire toute les activités polluantes »), mais d’opter pour un raisonnement multilatéral complexe.

Afin de démontrer son idée, Coase étudie le cas d’éleveurs et d’agriculteurs. Dans ce cas, les éleveurs doivent empiéter sur le terrain des agriculteurs pour faire paître et/ou circuler leurs troupeaux. Les éleveurs provoquent donc des effets externes négatifs (externalités négatives) au détriment des agriculteurs. Coase envisage donc les solutions auxquelles peut conduire l’ouverture de discussion et d’échanges entre eux. Dans ce cadre :

• Le bénéfice des éleveurs est indiqué par le montant de l’indemnisation à leur accorder pour les faire renoncer au passage des bestiaux.

• Le coût des agriculteurs, sous formes de perte de récoltes, est indiqué par le gain dont ils bénéficieront si le nombre de bestiaux en circulation est réduit.

L’objectif est de déterminer une affectation optimale. Pour ce faire, il faut que la réduction de l’élevage ne détruise pas plus de valeur qu’elle n’en crée, et que parallèlement, la poursuite de l’élevage ne détruise pas plus de valeur qu’elle n’en crée. Dans ce cadre :

• Si la loi consacre le droit de l’éleveur, l’agriculteur limite ses pertes en achetant à l’éleveur une réduction de son activité, ou du nombre de bestiaux qu’il retire d’une telle réduction. Mais il ne le fait que si le bénéfice qu’il retire d’une telle réduction est supérieur à la compensation demandée par l’éleveur, autrement dit quand le bénéfice de l’agriculteur est supérieur à celui de l’élevage.

• En revanche, si la loi consacre le droit de l’agriculteur, les éleveurs ne peuvent développer leur activité que s’ils indemnisent les agriculteurs du dommage qu’ils leur imposent. Le prix à payer pour cette indemnisation (ou la compensation de la réduction du bénéfice de l’agriculteur) doit alors être inférieur au bénéfice qu’ils en retirent (ou le bénéfice de l’élevage doit être supérieur à celui de l’agriculture).

La négociation sur les conditions d’exercice des droits de propriété garantit ici la situation de bien-être maximal, alors que faute de l’information pertinente la solution réglementaire aboutirait à de moins bonnes solutions. En effet, cette dernière peut obliger les éleveurs à arrêter leur activité alors même qu’elle crée plus de bien-être que celle des agriculteurs. Inversement, cette décision administrative pourrait conduire les éleveurs à poursuivre leur activité alors que son bénéfice pour la société est inférieur à son coût.

Coase propose ainsi deux conclusions formant ainsi le « Théorème de Coase » :

1) L’échange de droits de propriété conduit à la maximisation du bien-être alors que la réglementation n’y conduit généralement pas.

2) L’échange des droits de propriété n’est optimal que si les coûts de transaction sont nuls.
Au final, Coase dénonce l’idée selon laquelle il faudrait tout réglementer car le marché engendrerait le chaos. Pour lui, ce « chaos » résulte en réalité d’une absence de droits de propriété clairement affectés. Un système d’enchères (échange des droits de propriété) et de réglementation des litiges pourrait alors avoir pour effet de supprimer les rentes arbitrairement détenues par certains agents privés, et de les remettre aux consommateurs.

Application pratique en économie de l’environnement

De nos jours, l’application du théorème de Coase s’applique particulièrement à l’économie de l’environnement. En effet, l’idée est de savoir (1) s’il est préférable d’opter pour des règlements publics qui risquent avant tout de consacrer de manière excessive le droit du pollueur ou celui du pollué; ou si au contraire (2) il est préférable de mettre aux enchères des droits à polluer dont la quantité globale serait telle qu’elle ne compromette pas un développement économique soutenable.
Plusieurs effets positifs peuvent alors être atteints en cas d’enchères en termes d’efficacité et d’efficience :

• la lutte contre la pollution ne se réalise pas aux dépens d’une croissance économique et elle garantit le caractère soutenable,

• les entreprises obtenant ces droits à la pollution sont les plus performantes puisque ce sont celles qui peuvent afficher les enchères les plus élevées,

• faute de pouvoir acquérir ces droits à pollution, certaines entreprises sont incitées à opter pour des technologies moins polluantes ou doivent disparaître.

L’avantage de ce principe est de poser clairement les problèmes d’efficacité en tenant compte des principes de réciprocité inhérents au fonctionnement de l’économie de marché.

Sur le web

  1. « Il change la méthode arguant qu’une entreprise qui pollue crée certes des dommages, mais que brider ou stopper son activité détruira de l’emploi et donc du bien-être » On est bien sur Contrepoints, là ? 😮

    « En pratique, l’implication majeure de ce mécanisme est que la firme acquiert par un contrat le droit d’utiliser à son gré les compétences du salarié et de le « diriger » (relation d’autorité). L’avantage est d’accroître la rapidité d’adaptation à un environnement incertain et de diminuer les coûts » Pas convaincu que ça mène nécessairement à une hiérarchie ou que celle-ci soit « solution optimale ».. Peut être qu’il faut que j’aille lire ses papiers, en tout cas tout ce que je peux lire sur Internet de Coase ne me convainc pas du tout.

  2. Merci pour cet article présentant clairement les idées de Coase, ce saint homme 🙂

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