Pour en finir avec la souveraineté du peuple

Publié Par José Lopez-Martinez, le dans Politique

Arrêtons de rêver. Les référendums, les votations, les initiatives populaire ne réformeront pas l’État français. Ni pour aller vers plus de libéralisme. Ni pour faire de la France une seconde Suisse.

L’idée que le peuple est le meilleur gardien de sa liberté n’est pas vraie. Il est le pire envisageable, il n’est pas un gardien du tout— John Adams

En contrepoint de l’article de Nicolas Nilsen: Discrédit sans précédent de la classe politique : une chance inespérée pour les libéraux ?

Il y a un côté touchant dans l’article de Nicolas Nilsen paru dimanche dans Contrepoints. Cet enthousiasme, cette conviction que, cette fois-ci, c’est la bonne. Et que l’avènement du libéralisme en France semble à portée de main. Certes, l’envolée lyrique fait partie du genre du billet d’humeur. Mais la foi du charbonnier ne devrait pas faire perdre de vue au libéral le sens des réalités. Alors prenons une douche bien froide pour nous réveiller. Dissipons ces doux rêves. Non, la France ne connaît pas de « crise politique majeure ». Non, l’État français ne va pas s’effondrer. Pas plus qu’il n’est « discrédité ». Non, la démocratie directe n’instaurera pas de réformes libérales en France.

Il faut cesser de travestir le sens des mots. Avoir de très mauvais sondages, changer de ministres, ce n’est pas une crise politique majeure. C’est le fonctionnement normal des institutions de la Ve République. Parler de « discrédit sans précédent », c’est oublier la vie politique des IIIe et IVe Républiques. Le gouvernement socialiste et le président sont dans une mauvaise passe, comme tant d’exécutifs le furent avant. En temps voulu, ils se retrouveront devant l’électeur qui décidera de leur sort. Leur légitimité n’est nullement remise en cause. Que la presse fasse ses choux gras de la vie privée du président n’indique pas une crise du pouvoir, pas plus que sa gaucherie ou des chamailleries collégiennes au sein du monde politique n’annonce une fin de régime.

L’État français ne tombera pas. Pas même la Ve République. Prendre ses désirs pour des réalités ne fera pas avancer la cause libérale. Quand la Grande-Bretagne humiliée demanda un prêt au FMI en 1976, l’État britannique ne s’est pas effondré. Pas plus que l’État américain après la présidence calamiteuse de Jimmy Carter. Ni l’État suédois en 1991. L’État italien avait la classe politique la plus corrompue et criminelle de l’Europe occidentale. Il a survécu à l’opération Mains propres.

L’État français survivra pour exactement les mêmes raisons qui horripilent Nicolas Nilsen : trop de personnes en vivent. « Plutôt que de créer des affections, il faut susciter des intérêts. » C’est ce que rappelle le coquin Crispín dans la pièce de Jacinto Benavente, Les intérêts créés. L’État français contrôle directement ou indirectement 57% du PIB. Ce ne sont plus seulement les politiciens ou les énarques qui ont intérêt à la survie du système. Mais une très grande partie des Français. Du simple citoyen qui bénéficie d’une allocation au grand groupe industriel subventionné, en passant par les médias, les enseignants, les fonctionnaires et autres tendeurs de sébiles. Tous feront tout ce qui sera humainement possible pour maintenir leurs prébendes. Et que paie Polichinelle ! Même si l’État français devait faire faillite – hypothèse hautement improbable – il ne sombrera pas pour autant. Pas plus que l’État n’a sombré en Grèce ou en Argentine, et a encore moins ouvert la voie à un « vrai libéralisme ». La lecture de quelques auteurs de l’école du Choix public devrait dissiper les dernières illusions à ce sujet.

Le peuple, cet ennemi de la liberté

Par ailleurs, le remède proposé par Nicolas Nilsen – le recours au « peuple souverain » – est pire que le mal. Bossuet le disait déjà : « Dieu se rit des hommes qui se plaignent des conséquences alors qu’ils en chérissent les causes. » Quelle est la raison profonde de l’échec relatif du libéralisme ? Les idéaux libéraux ont survécu à l’ère révolutionnaire, à l’ère industrielle, à l’ère de la guerre totale. Mais pas à la fausse croyance selon laquelle le peuple peut dire le droit au travers d’une règle. Ou définir les valeurs à défendre.

À première vue, les libéraux devraient pourtant être satisfaits. Les principes d’État de droit, d’égalité devant la loi, de respect des droits de l’homme, de séparation des pouvoirs, d’élections libres, de rotation des partis au pouvoir, de contrôle civil de la force armée, etc. ne connaissent pas d’alternative sérieuse. Certes, il n’y a pas de partis libéraux au pouvoir. Mais les grands partis ont admis les bases historiques du libéralisme abolissant les privilèges et développant les libertés. Pourquoi les libéraux ont-ils échoué dans la limitation du pouvoir politique ? Pour avoir en grande partie oublié que les droits naturels sont antérieurs à l’État. Que le fondement de ceux-ci ne réside pas dans l’abstraction des institutions démocratiques. Même pas dans la souveraineté populaire. Mais dans l’individu, l’être humain concret.

Tous les systèmes politiques autres que la démocratie libérale produisent nécessairement des tyrannies. Mais celle-ci peut devenir tyrannique par une compréhension superficielle du libéralisme, quand le jeu démocratique se transforme en abus et en oppression. Au début de la guerre d’indépendance américaine, le pasteur Mather Byles posa la question : « Que vaut-il mieux ? Être gouverné par un tyran à trois mille miles de distance ou par trois mille tyrans à un mile ? » La question n’était pas qu’un simple artifice de rhétorique en défense de la cause royaliste. L’État, organisé pour le pouvoir, ne se limitera jamais de lui-même. Le « peuple souverain » n’est qu’un collectivisme sous maquillage libéral dissimulant mal la brutale loi du plus fort. En perdant de vue que la liberté est le principe et la démocratie le moyen, le « peuple » devient tyrannique. Surtout quand il instaure la dictature de la majorité au travers de la démocratie directe.

Là où s’applique la démocratie directe (référendums, initiative populaire, etc.), on constate un recul des libertés et une augmentation de l’intervention étatique. Les exemples américains ou suisse sont éclairants et peu encourageants à ce sujet. On connaît le rejet que suscite auprès des Français le libéralisme, de même que leur addiction à l’étatisme. Dès lors, sur quelles bases Nicolas Nilsen pense-t-il pouvoir affirmer qu’ils voteront en faveur de réformes libérales ? Que l’on ne fasse pas référence à Reagan ou Thatcher. Barry Goldwater avait commencé à ouvrir la route du premier vingt ans avant son accession à la présidence. La seconde n’aurait rien été sans le travail accompli, trente ans durant, par les think tank libéraux britanniques. Rien de tel en France. Partis, médias et intellectuels, presque tous proposent de régler les problèmes de l’étatisme par plus d’étatisme. Quelles réformes espérer d’une population séduite par des thèses populistes et démagogiques ? Les Français ne votent pas pour des candidats libéraux lors des élections mais ils plébisciteraient des réformes vraiment libérales. Qui peut raisonnablement croire cela ?

Les « référendums en rafale », les votations, les initiatives populaires ne réformeront pas l’État français, ni pour aller vers plus de libéralisme, ni pour faire de la France une seconde Suisse. Seules une très large décentralisation et une déconcentration en profondeur pourront arriver à limiter le poids de l’État et éviter l’immixtion des gens dans la vie de leurs voisins, au travers du vote démocratique. Auparavant, un long travail d’enseignement attend les libéraux pour convaincre les Français, en évitant de s’abuser et de confondre bruit médiatique avec tendance de fond politique.

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