5 logiciels d’écriture collaborative pour universitaires… et pour tout le monde

Publié Par Contrepoints, le dans Technologies

Par Christof Schöch [*]

Le cliché du génie solitaire plongé dans ses pensées aux confins d’une chambre à l’éclairage tamisé ne s’est jamais vraiment vérifié dans le monde de la science dure et de la recherche, ni d’ailleurs en sciences humaines. Même dans le passé, les érudits étaient interconnectés à travers leurs livres et autres écrits, qu’ils lisaient, citaient et commentaient entre eux. Écrire a finalement toujours été au cœur de la dialectique de la recherche.

Cependant, les projets de recherche se sont complexifiés avec le temps, par exemple en incorporant des experts issus de disciplines très diverses, obligeant de plus en plus à recourir à l’écriture collaborative. Et donc de plus en plus nous écrivons à plusieurs mains nos présentations de projets, nos rapports et nos articles, de manière distribuée, nous rassemblons à la dernière minute les comptes-rendus de réunions téléphoniques, nous gérons les responsabilités de chacun dans le projet, ou encore nous finalisons nos revues et nos livres collectivement. Les membres d’un même projet peuvent être partagés entre plusieurs institutions, éparpillés dans le pays ou à travers la planète. Envoyer puis recevoir des documents Word par email entre collègues est alors plus qu’insuffisant : cela constitue une perte de temps et d’effort, introduit des délais évitables et, très souvent, imprime un sentiment de frustration envers l’idée même de travailler à plusieurs.

C’est pourquoi de nos jours l’écriture collective se fait en ligne. Et par chance il existe plusieurs outils d’écriture collaborative ciblant le grand public ou plus spécifiquement les auteurs de papiers académiques. Cependant avec la diversité des circonstances et les particularités de chacun de ces outils, le vrai problème devient celui du choix de l’outil le mieux adapté à la situation. Un rapide coup d’œil au tableau ci-dessous vous donnera un aperçu de certaines de ces circonstances d’usage et de ces outils, pour que vous voyiez bien de quoi je parle.

Fig.1 : Besoins et outils de l’écriture collaborative académique

tool-matrix

Signification des symboles: ++ parfaitement intégré à l’outil, + bien intégré, ø l’outil en est capable, – malcommode avec cet outil, — inutilisable pour cet usage, X nécessite une extension

Source : Schöch (2014), Collaborative Academic Writing: Tools and Features (presentation)

Je ne peux pas détailler le tableau entier. Concentrons-nous plutôt sur les besoins essentiels pour chaque situation courante, et l’outil qui y répond le mieux.

1 – le dénominateur commun, Google Drive

Google Drive avec Google Docs est un très bon outil généraliste, il faut le reconnaître. Le traitement de textes offre plusieurs fonctions nécessaires aux universitaires, comme la gestion de notes de bas de page et les tableaux. L’exportation est possible aux formats docs, odt et pdf, ce qui permet facilement à chacun de reprendre le contenu et commenter sur chaque élément. La gestion des droits est assez fine, permettant d’autoriser chaque collaborateur individuellement à lire ou modifier le texte. Ce n’est pas mal. Mais cet outil a aussi ses lacunes : la réactivité diminue à mesure que les documents s’allongent ou que les collaborateurs se multiplient. Par ailleurs, l’historique des versions est limité et ne permet pas d’inspecter les changements entre deux versions, par exemple. Et l’outil n’est pas libre, vos textes reposent dans les coffres d’un léviathan de l’informatique. Quelles autres alternatives y a-t-il ?

2 – Le roi de l’édition en temps réel, Etherpad

S’il vous faut de la confidentialité et que votre cas particulier exige une intense interaction en temps réel, avec « édition compétitive », pour des membres adeptes des hautes technologies, alors c’est Etherpad qu’il vous faut. Pour la prise de notes en commun ou le brainstorming, c’est l’idéal. Il fonctionne même quand de nombreux utilisateurs changent simultanément la même phrase, en gardant le texte à jour en continu pour tout le monde. Les contributions de chaque auteur ont leur propre code couleur dans le document, permettant à chacun de savoir qui a écrit quoi. De plus cet outil léger est libre, vous pouvez donc l’installer sur votre propre serveur et garder le contrôle complet de vos données. Et sinon, vous pouvez aussi vous adresser à l’un des nombreux prestataires qui proposent de l’installer pour vous. La mise en page est cependant très limitée, donc ne comptez pas disposer de notes de bas de page, formules mathématiques ou images nichées dans le texte.

3 – Gérer votre projet avec Mediawiki

Plutôt que rapporter une session de brainstorming, vous cherchez à diriger un projet de recherche ? Alors au lieu d’éditer en commun un document unique, vous aurez besoin d’une vision détaillée de l’historique d’un réseau entier de documents. Dans ce cas un logiciel de type wiki, comme Mediawiki, pourra faire l’affaire. Créez une structure hiérarchique de pages calquant votre projet et ses éléments, évènements et comités. Mediawiki est libre, demandez au SI de votre université de vous en monter une instance, installez-le vous-même sur votre espace serveur, ou encore faites appel à un fournisseur externe, dont beaucoup sont gratuits. Les auteurs travaillent à ajouter un éditeur visuel, mais pour l’instant les membres de votre projet devront apprendre à manier la syntaxe (simple mais versatile) de Mediawiki. L’édition en parallèle est impossible mais tant que deux personnes ne modifient pas le même document en même temps il ne devrait pas y avoir de problème. Chaque document possède sa page de commentaires associée, qui ne permet cependant pas de cibler une section en particulier. Si vous avez un projet vaste (et bien doté) et souhaitez offrir plus de confort aux participants, la version payante Confluence Wiki peut être un bon choix : par exemple pour imposer d’un éditeur visuel, ce qui le rend plus facile d’utilisation, en particulier pour éditer des tables, et il exporte dans toutes sortes de formats usuels de traitement de texte.

4 – Écrire son texte comme on code: Penflip

penflip

Penflip propose un tout autre modèle de collaboration. Cet outil est une interface graphique pour le célèbre système de versioning GitHub et offre un éditeur qui stocke directement tout votre texte sur GitHub. Cela signifie que la mise en commun suit le modèle de branches, soumissions et jonctions : chaque collaborateur du projet peut faire sa propre version du texte d’origine et la modifier de toutes les façons possibles. Une fois achevé, le résultat est proposé au maître du texte qui peut sélectionner différentes versions et les incorporer ensemble pour créer une nouvelle version du texte. La mise en page est limitée à ce que le langage Markdown permet de faire, plus tout HTML que vous y ajouteriez. L’historique de chaque document est entièrement détaillé et les différences entre versions sont disponibles.

5 – Pour mettre l’accent sur les fonctions académiques : FidusWriter

fiduswriter header

Vous écrivez un article chargé de tonnes de notes, références bibliographiques, graphes et formules mathématiques ? FidusWriter est l’outil qu’il vous faut. Il possède un gestionnaire de références intégré qui absorbe du BibTex exporté depuis votre logiciel de référence préféré (comme Zotero, par exemple). Vous y entrez vos références, il les met en forme, et tient la bibliographie et les notes à jour en appliquant le style de citation sélectionné parmi une pléthore. Vous pouvez ajouter des formules à l’aide d’un widget Latex. Ce logiciel est un nouveau venu et il vous faudra l’installer vous-même sur votre serveur. En revanche cela vous donne le contrôle total de vos données. FidusWriter est aussi partenaire de la Fondation du Savoir Public ce qui permet à l’outil de se connecter avec Open Journal Systems, créant un workflow entièrement en ligne pour les journaux en accès libre. C’est une solution à suivre de près.

Cette courte sélection des options disponibles peut tout de même rebuter, sachant que chaque outil a sa propre interface obligeant les utilisateurs à réapprendre de zéro la mise en page ou la syntaxe des balises, et dans la plupart des cas vos collaborateurs devront s’abonner à un service extérieur pour passer d’un outil à l’autre. Cela risque de nécessiter beaucoup de persuasion avant que votre équipe ne soit prête à étendre sa boîte à outils d’écriture collaborative et à se familiariser avec ces logiciels, suivant les besoins du moment. D’après mon expérience personnelle, cela en vaut tout à fait la peine !

[*] Christof Schöch est un chercheur de la Chaire d’Informatique Littéraire à l’Université de Würzburg en Allemagne. Dans ses travaux et ses cours, il combine l’étude de la littérature française (période des Lumières et roman contemporain) et les sciences humaines numériques (analyse statistique de texte, publication académique électronique). Il présente sa recherche sur son blog « The Dragonfly’s Gaze ». Vous pouvez trouver plus de détails le concernant sur son site Web personnel.

L’article original est disponible sur le blog de la London School of Economics. Traduction par J. Sedra, pour Contrepoints

 

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