Présentation de Ronald Coase (1910-2013), Prix Nobel d’économie

Publié Par Emmanuel Martin, le dans Histoire de l'économie

Ronald Coase a contribué à remettre sur les rails du réalisme une théorie économique désincarnée, en insistant notamment sur l’aspect central de l’entreprise et des droits de propriété.

Par Emmanuel Martin.

Ronald Coase, prix Nobel d'économie décédé en 2013

L’économiste Ronald Coase (1910-2013), professeur émérite à la faculté de droit de l’Université de Chicago est décédé le 2 septembre à l’âge de 102 ans. Toute sa carrière peut se résumer par sa lutte contre « l’économie du tableau noir », c’est-à-dire une théorie économique bien trop éloignée des processus économiques essentiels de la vie réelle.

Ronald Coase et sa théorie de la firme

La nature de la firme, sa première contribution principale, à l’âge exceptionnellement jeune de 21 ans, a été publiée avec délai en 1937. L’économie néoclassique supposant l’efficacité parfaite des marchés pour la coordination des activités économiques, Coase se demandait pourquoi les firmes – ces îles d’« organisation » dans une mer d’échanges marchands – existent. Sa réponse était que l’utilisation du mécanisme des prix peut être coûteuse : il y a des « coûts de transaction » dans le monde réel. Et les firmes existent parce qu’elles permettent aux agents économiques d’économiser en coûts de transaction. Bien sûr, l’organisation de la firme est également coûteuse. La firme apparaît donc comme une solution optimale entre les coûts de transaction du marché et les coûts d’organisation d’une entreprise.

Coase est également bien connu pour son article de 1960 sur Le problème du coût social. Cet article a influencé la théorie juridique et économique, et certainement ouvert le champ de l’analyse « Droit et Économie ». Dans cette contribution Coase critiquait la conception des « externalités négatives » d’Arthur C. Pigou  : un effet externe de production dont la valeur « négative » n’est pas reflétée dans le système de prix, comme pollution d’usine. Compte tenu de cette supposée « défaillance du marché », Pigou pensait que l’État devait intervenir et taxer le producteur de l’externalité négative. La critique de Coase à l’égard de Pigou est celle de l’incohérence théorique : en effet, le monde néoclassique de Pigou étant celui des coûts de transaction nuls, les différentes parties (pollueur et pollué) pourraient facilement négocier une solution satisfaisante pour les deux dans un tel monde. Mais, de manière plus importante encore, l’introduction de coûts de transaction appelait immédiatement la nécessité d’étudier le système juridique et le rôle de l’existence – ou de l’absence – des droits de propriété.

La structure institutionnelle de l’économie, marqueur de Ronald Coase

Cet accent mis sur la « structure institutionnelle » et les coûts de transaction a donc des conséquences tant sur la compréhension de l’organisation industrielle que de l’économie de l’environnement. L’approche de Coase a grandement contribué au progrès de la discipline, en ouvrant la voie à l’utilisation de types de droits de propriété à la fois comme un moyen de préserver l’environnement et de gérer l’entreprise plus efficacement.

D’autres contributions sont aussi remarquables. Dans The Lighthouse in Economics (Le phare côtier en économie) (1974), Coase a contribué à l’histoire des biens publics, montrant que le symbole des « biens publics », le phare , avait été fourni de manière privée dans divers lieux et à différentes époques. Dans un article moins connu mais essentiel, à nouveau en 1974, The Market for Goods and the Market for Ideas (Le marché des biens et le marché des idées), Coase a pu critiquer les intellectuels qui appellent à une régulation de la concurrence sur le marché des biens mais font l’éloge de la liberté d’expression – soit une absence de réglementation – sur le marché des idées. Coase note que, en fait, dans les deux cas la régulation centrale des marchés est vouée à l’échec à cause du problème de la connaissance de prétendus « experts » et que la concurrence est le chemin le plus sûr pour découvrir et écarter l’erreur sur les deux marchés.

Ronald Coase a non seulement permis de rapprocher à nouveau deux disciplines, le droit et l’économie, qui avaient été séparées de manière artificielle par la spécialisation académique, mais il a contribué à remettre sur les rails du réalisme une théorie économique désincarnée, en insistant notamment sur l’aspect central de l’entreprise et des droits de propriété.

La théorie économique et juridique ont toutes deux perdu un maître.


Sur le web.

  1. Il avait publié en décembre dernier dans la Harvard Business Review une charge dévastatrice contre la pratique actuelle de l’économie, où il écrivait en particulier : “Economics thus becomes a convenient instrument the state uses to manage the economy, rather than a tool the public turns to for enlightenment about how the economy operates.”
    (« L’économique devient ainsi un instrument commode que l’Etat utilise pour gérer l’économie, plutôt qu’un outil vers lequel le public se tourne pour être éclairé sur la façon dont l’économie fonctionne »)

    Saving Economics from the Economists
    by Ronald Coase
    Economics as currently presented in textbooks and taught in the classroom does not have much to do with business management, and still less with entrepreneurship. The degree to which economics is isolated from the ordinary business of life is extraordinary and unfortunate.
    That was not the case in the past. When modern economics was born, Adam Smith envisioned it as a studyof the “nature and causes of the wealth of nations.” His seminal work, The Wealth of Nations, was widely read by businessmen, even though Smith disparaged them quite bluntly for their greed, shortsightedness, and other defects. The book also stirred up and guided debates among politicians on trade and other economic policies. The academic community in those days was small, and economists had to appeal to a broad audience. Even at the turn of the 20th century, Alfred Marshall managed to keep economics as “both a study of wealth and a branch of the study of man.” Economics remained relevant to industrialists.
    In the 20th century, economics consolidated as a profession; economists could afford to write exclusively for one another. At the same time, the field experienced a paradigm shift, gradually identifying itself as a theoretical approach of economization and giving up the real-world economy as its subject matter. Today, production is marginalized in econo mics, and the paradigmatic question is a rather static one of resource allocation. The tools used by economists to analyze business firms are too abstract and speculative to offer any guidance to entrepreneurs and managers in their constant struggle to bring novel products to consumers at low cost.
    This separation of economics from the working economy has severely damaged both the business community and the academic discipline. Since economics offers little in the way of practical insight, managers and entrepreneurs depend on their own business acumen, personal judgment, and rules of thumb in making decisions. In times of crisis, when business leaders lose their self-confidence, they often look to political power to fill the void. Government is increasingly seen as the ultimate solution to tough economic problems, from innovation to employment.
    Economics thus becomes a convenient instrument the state uses to manage the economy, rather than a tool the public turns to for enlightenment about how the economy operates. But because it is no longer firmly grounded in systematic empirical investigation of the working of the economy, it is hardly up to the task. During most of human history, households and tribes largely lived on their own subsistence economy; their connections to one another and the outside world were tenuous and intermittent. This changed completely with the rise of the commercial society. Today, a modern market economy with its ever-finer division of labor depends on a constantly expanding network of trade. It requires an intricate web of social institutions to coordinate the working of markets and firms across various boundaries. At a time when the modern economy is becoming increasingly institutions-intensive, the reduction of economics to price theory is troubling enough. It is suicidal for the field to slide into a hard science of choice, ignoring the influences of society, history, culture, and politics on the working of the economy.
    It is time to reengage the severely impoverished field of economics with the economy. Market economies springing up in China, India, Africa, and elsewhere herald a new era of entrepreneurship, and with it unprecedented opportunities for economists to study how the market economy gains its resilience in societies with cultural, institutional, and organizational diversities. But knowledge will come only if economics can be reoriented to the study of man as he is and the economic system as it actually exists.

    1. Mouais. Autant sa critique de l’état actuel de la science économique sonne juste, autant les solutions qu’il suggère me paraissent dépourvues d’intérêt. En gros, il propose d’abandonner la théorie économique et de faire à la place de la gestion, de la sociologie ou de l’histoire des faits économiques.

      1. C’est la théorie économique telle qu’elle est actuellement pratiquée qui est dépourvue d’intérêt. Quand les économistes sauront ce que c’est que la gestion, c’est-à-dire l’entreprise, quand ils auront assimilé les mécanismes sociaux réels et les faits économiques réels, alors ils pourront se remettre utilement à la théorie.

        1. « C’est la théorie économique telle qu’elle est actuellement pratiquée qui est dépourvue d’intérêt.  »

          Je ne conteste pas que la théorie économique actuelle soit dépourvue d’intérêt. Je constate que les « pistes » suggérées par Coase pour rénover la discipline ne sont pas plus attrayantes.

          « Quand les économistes sauront ce que c’est que la gestion, c’est-à-dire l’entreprise, quand ils auront assimilé les mécanismes sociaux réels et les faits économiques réels, alors ils pourront se remettre utilement à la théorie. »

          La  »gestion » est à coup sûr utile, mais elle n’est pas indispensable, du moins pour un économiste.
          Les « mécanismes sociaux réels » sont précisément l’objet d’étude de la science économique.
          Qu’entendez-vous par « faits économiques réels » ?

          1. « La  »gestion » est à coup sûr utile, mais elle n’est pas indispensable, du moins pour un économiste. »
            –> C’est tout de même incroyable d’écrire une chose pareil.

          2. C’est tout de même incroyable que Marfaux soit incapable d’argumenter ses critiques.

          3. Si on entend par gestion l’art de « bien » gérer, alors oui, ça n’est pas le boulot des économistes. Si c’est « comment fonctionnent les entreprises du monde réel », ça me paraît un préalable à toute réflexion économique utile. Et pratiquer la discipline qu’on appelle gestion est un bon moyen de l’apprendre.

            Sur le deuxième point, c’est une question fondamentale de méthode. Sous prétexte d’étudier « les mécanismes sociaux réels », l’économie orthodoxe commence par poser des hypothèses complètement irréalistes (et elle s’en vante), en espérant que ça sera utile un jour, au lieu d’aller tout simplement sur le terrain voir comment les choses se passent vraiment. Au moins les sociologues et les historiens, eux, y vont.

  2. Coase est probablement un des seuls libéraux qu’il est acceptable de citer dans un dissertation économique en France sans perdre d’office 4 points.

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