L’économie du nazisme : une étude historique
Publié le 22/02/2013
À l’occasion de la parution d’une traduction française d’un ouvrage de référence sur le sujet, retour sur la politique économique de l’Allemagne Nazie et ses résultats sur la structure productive allemande. Adam Tooze, Le Salaire de la Destruction, Belles Lettres, 2012
Par Benoît Malbranque.
Un article de l'Institut Coppet.
Il existe de l’histoire économique pour toutes les périodes et pour tous les pays. De l’économie babylonienne aux crises monétaires contemporaines, en passant par l’aventure des banquiers florentins du XVIe siècle, l’histoire économique embrasse l’humanité entière.
À l’évidence, pourtant, certaines données historiques sont plus polémiques, plus explosives que d’autres. En tâchant de fournir une contribution positive à sa discipline, l’historien économique est parfois contraint à explorer des faits controversés. Il peut le faire avec honte, et essayer de contourner avec élégance les problèmes évidents que son sujet d’étude a dressés devant lui, ou il peut accepter avec responsabilité la lourde charge qui lui incombe. Le livre dont il est question ici relève de la seconde catégorie.
L’historiographie sur le nazisme est abondante et le flot de publications sur le sujet reste ininterrompu depuis la fin du second conflit mondial. Pourtant, peu d’auteurs peuvent se targuer d’avoir contribué de façon profonde à l’étude du passé nazi. De ce point de vue, tout comme il faut recommander les ouvrages d’Ernst Nolte ou de Götz Aly, il faut également recommander avec insistance le dernier livre d’Adam Tooze.
Le Salaire de la Destruction n’est ni une étude sur le national-socialisme ni une histoire du NSDAP. Son but est de fournir l’analyse de l’économie sous le Troisième Reich, et sous de nombreux rapports, il y réussit fort bien. Il a surtout le mérite de mettre en évidence des tendances profondes du système économique nazi, tendances qui, pour des raisons diverses, sont souvent méconnues.
La première de ces tendances a trait au système économique lui-même. Si l’on considère les mots « socialisme » ou « communisme » comme trop marqués idéologiquement pour être employés pour la description de l’économie nazie, alors on peut proscrire leur emploi, et Adam Tooze suit cette pratique tout à fait défendable. Cette précaution ne l’empêche pas pour autant, et c’est heureux, de décrire l’économie nazie comme un système interventionniste, une économie entravée de façon majeure par les lois et les réglementations. Ainsi, Tooze fait remarquer, chiffres et règlements à l’appui, que « les premières années du régime d’Hitler virent l’imposition d’une série de contrôles sur les entreprises allemandes à un niveau sans précédent en période de paix. » (p.106)
Le livre de Tooze retrace l’évolution de la structure économique allemande, ainsi que celle des entraves que le pouvoir nazi plaça de façon croissante. Sur le plan de la fiscalité, il rappelle que la charge, notamment pour les entreprises, fut des plus lourdes. En mai 1935, par exemple, le régime introduisit une taxe progressive sur le chiffre d’affaires des entreprises, à un taux compris entre 2 et 4%. Puisque l’impôt était fixé sur le chiffre d’affaires et non sur le résultat brut de l’entreprise, il impliquait souvent que la moitié des profits devaient être payés pour cette seule taxe. Dans certains cas, note Tooze, des entreprises eurent à débourser la totalité de leurs profits de l’année uniquement pour payer ce nouvel impôt (p.93).
Fiscalité, dépense publique, réglementations, niveaux des prix et des salaires, Le Salaire de la Destruction n’ignore aucun aspect de l’économie nazie, et même sans prétention d’être exhaustif. Intéressante source de travail, l’ouvrage se révèle extrêmement stimulant, car très complet, pour tous les gourmands de la connaissance.
Il faut dire aussi que son livre vient combler un manque. Bien qu’extrêmement abondante, l’étude du passé nazi reste à ce jour lacunaire. Comme l’exprime vigoureusement Tooze, la focalisation des historiens sur certains grands aspects du Troisième Reich — et notamment l’antisémitisme et la politique génocidaire — a abouti au fait que, même aujourd’hui, « nous sommes en présence d’une historiographie à deux vitesses. Alors que notre intelligence des politiques raciales du régime et des rouages intérieurs de la société allemande sous le nazisme a été transformée au fil des vingt dernières années, l’histoire économique du régime a fort peu progressé. » Et Tooze de conclure : « L’ambition de ce livre est d’amorcer un processus de rattrapage intellectuel qui n’a que trop tardé. » (p.19)
Tel est bien l’objectif de ce brillant ouvrage : remettre l’économie au centre de l’analyse du régime hitlérien en offrant « un récit économique qui aide à étayer les histoires politiques produites au cours de la génération passée et à en dégager le sens » (préface, p.20). L’intention de ce livre doit donc être saluée. Les commentateurs écrivent souvent cette phrase quand l’intention était bonne, mais que le contenu est décevant. Ce n’est pas le cas du livre d’Adam Tooze. Nous sommes face à l’œuvre sérieuse d’un grand historien, une œuvre qui mérite d’être lue et appréciée dans cette perspective.
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Milton Friedman aurait sans doute appuyé, avec les keynésiens, les programmes de création monétaire des banques centrales...
Un livre très intéressant, assez facile à lire je dirai même prenant. La corrélation évènements/économie, course aux armements, état de la monnaie... est for instructive. J'ai eu la réponse de savoir pourquoi cette entrée en guerre contre la Russie en 41 qui semblait totalement stupide.
Une partie de son analyse ouvre sous un nouveau jour l'aspect génocidaire de ce régime, qui n'était pas réservé qu'aux juifs (projet pour affamer les grandes villes occupées à l'est), mais qui ne pu être mis en oeuvre pour des raisons économiques (les travailleurs allemands se faisant tuer, il fallait de la main d'oeuvre étrangère, les juifs furent cédés aux hystériques du régime car ne devant pas participer à l'effort de guerre, quoique sur la fin, fallut revoir un peu ce point de vue).
Ce livre montre aussi l'absurdité totale de la guerre de conquête pour favoriser son économie, pillage qui fut un échec ce qui amena Speer à réorganiser la production en foutant la paix, dans un cadre très précis de production, aux entrepreneurs pour organiser leur entreprise, d'envisager des contrats avec les pays occupés au lieu de rapatrier en Allemagne les moyens de production, il est obligé de promettre aux entrepreneurs allemands après la guerre, qu'il croit(?) victorieuse, un certain libéralisme.
C'est vrai que Speer n'est pas apprécié par l'auteur et le personnage est très ambigu. Les historiens le font apparaitre pour un dandy, nazi par accident (ce qui lui permit de sauver sa tête), l'auteur le présente comme un nazi de la pire espèce, n'ayant aucun sentiment pour ses contemporains et les travailleurs étrangers, prolongeant la guerre au delà du raisonnable grâce à sa main mise sur le pays en collaboration avec ses complices Goebble et Himmler, Hitler étant réduit à un état larvaire de vieillard débile.
En conclusion l'économie sera toujours le moteur, et même le pire des régimes autoritaires n'y échappera pas. Croire aux pillages de l'étranger ou de son peuple pour sauver un gouvernement incompétent est un leurre. Le marché, l'offre, l'échange libre sont les seuls éléments permettant l'amélioration de la vie de ses concitoyens.
plus loin de nous, l'entreprise napolèonienne de domination du continent europèen fut un bon exemple d'echec par l'entrave du commerce et de la liberté: mème si le pillage par les francais fut bien moins important que celui perpetré par les nazis au 20ieme siecle, la tentative du blocus continental ( empecher les nations européennes de commercer avec l'engleterre ) entraina les francais dans 2 guerres contre leur propres alliés. la première en espagne, la deuxième en russie, qui fut fatale. les peuples européen desiraient acheter des produits anglais: ils etaient moins chèrs et souvent de meilleurs qualité que les produits continentaux, a cause du debut du processus d'industrialisation, en engleterre. la contrebande se developpa de manière exponentielle malgrés parfois la guillotine comme sentance. l'etat francais devint mème contrebandier lui-mème pour certain produits.
comme quoi, si l'on chassa le liberalisme, il revient au galop.
Bonjour,
Merci de nous signaler cet ouvrage. J'attends personnellement avec impatience un livre consacré à l'économie dans la France occupée. Je crois qu'il y a là un beau sujet de recherche quoique très complexe.
S'il en existe un, je suis preneur.
Bonne soirée
Sur Contrepoints on devrait se contrfoutre du régime qu'il soit, nazi, fasciste, stalinien, maoiste, polpotien, casrtriste, et j'en passe des meilleurs. Le capitalisme existe toujours et partout, même s'il doit se cacher dans les caves ; car c'est simple, le peuple a besoin de satisfaire des besoins et il fait tout pour les satisfaire au mieux et au plus vite. Lire Hernando de Soto, c'est simple.
@Tany- c'est le régime de Léon Napo que vous décrivez ?
Contrepoints n'est pas un site capitaliste mais libéral. Donc non, on ne se contrefout pas des régimes politiques liberticides qui entrent bien dans le champ de nos analyses critiques.
"Sur Contrepoints on devrait se contrfoutre du régime qu'il soit, nazi, fasciste, stalinien, maoiste, polpotien, casrtriste, et j'en passe des meilleurs"
Je ne comprends vraiment pas cet argument. Un site politique ne devrait pas s'occuper d'analyser des régimes politiques ?
Petites corrections à cet article :
Ce n'est pas Ernst Notle, mais Ernst Nolte.
Ce n'est pas (je suppose) prescrire, mais proscrire, ce qui veut dire exactement le contraire.
Contrepoints >> Coquilles corrigées. Merci.
Il ne peut s'agir en tout cas de destruction d'emploi, et j'espère que Mr Tooze nous explique par quel miracle un régime interventionniste a résorbé 6 millions de chômeurs en 3 ans.
Oui, il l'explique : le gel des salaires et les réquisitions.
le chomage fut certe tres reduit, mais se sont les salariés qui payèrent le réarmement de l'allemagne, par une grande moderation des salaires. comme quoi, schroeder n'a rien inventé. c'est vrai que dans le mème temps, les syndicats furent liquidés, ceci expliquant peut-etre cela.
« Before he moved to London Marx had quite naïvely advocated a program of interventionism. In the Communist Manifesto in 1847 he expounded ten measures for imminent action. These points, which are described as "pretty generally applicable in the most advanced countries," are defined as "despotic inroads on the rights of property and on the conditions of bourgeois methods of production." Marx and Engels characterize them as "measures, economically unsatisfactory and untenable, but which in the course of events outstrip themselves, necessitate further inroads upon the old social order and are indispensable as a means of entirely revolutionizing the whole mode of production."[iv]Eight of these ten points have been executed by the German Nazis with a radicalism that would have delighted Marx. The two remaining suggestions – 1 et 3 - (namely, expropriation of private property in land and dedication of all rents of land to public expenditure, and abolition of all right of inheritance) have not yet been fully adopted by the Nazis. However, their methods of taxation, their agricultural planning, and their policies concerning rent restriction are daily approaching the goals determined by Marx. The authors of the Communist Manifesto aimed at a step-by-step realization of socialism by measures of social reform. They were thus recommending procedures which Marx and the Marxians in later years branded as socio-reformist fraud.” Mises Omnipotent Government
A rapprocher du livre de Götz Aly, Comment Hitler a acheté les Allemands, où il montre ce que la social-démocratie teutonne doit au régime hitlérien, comment le niveau de vie de la population du Reich a été maintenu pendant la guerre et le soutien au régime acheté par le pillage systématique de l'Europe.
Inutile de dire que cet ouvrage n'a pas plu aux gauchistes.
De ce livre je serait curieux de savoir ce que l'on pourrait en tirer en terme de stabilité et d'exemple.
D'autant plus qu'au-delà du pillage, il y a aussi une rancune féroce de Hitler envers la force politique qui l'a envoyé en taule.
Et si l'on prenait un psychopathe pour diriger le monde, c'est sur que le monde avancerait... mais la manière n'aurait rien d'alléchante.