La leçon de constructivisme de Fleur Pellerin

Publié Par Baptiste Créteur, le dans Entreprise et management, Internet

Alors que la révolution numérique est en marche, Fleur Pellerin veut lancer les Assises de l’entrepreneuriat. L’occasion pour elle de montrer que l’État n’est pas indifférent au manque d’innovation et de création en France, mais aussi de comprendre qu’il n’y est pas étranger.

Par Baptiste Créteur.

Fleur Pellerin, ministre déléguée à l’économique numérique

Fleur Pellerin, dans une interview au Figaro, invite les Français à repenser leur relation au monde dans le contexte nouveau de la révolution numérique. Elle serait bien avisée de repenser également sa relation au monde en écoutant un conseil vieux de trois siècles : « laissez-nous faire ».

Notre société est traversée par des mutations fondamentales, qui affectent notre rapport à l’économie, au politique, au travail, à la famille, à la vie privée, à l’épanouissement individuel. Nous vivons une révolution aussi radicale que la révolution industrielle. Les réseaux sociaux, l’ubiquité, l’instantanéité des échanges ou de l’accès à l’information remettent en cause notre manière de « faire société » et de penser l’économie. Ces mutations ouvrent des questionnements philosophiques sur les droits individuels, le rôle protecteur et régulateur de l’État, le tracé des frontières entre la vie privée et l’espace collectif. Ce contexte offre des perspectives extraordinaires pour la liberté d’expression, l’exercice de citoyenneté, mais il est aussi anxiogène. Nous devons repenser notre relation physique et intellectuelle au monde, et ce ne sont pas les nouvelles technologies qui nous apporteront les clés pour relever ce défi, mais bien nos facultés d’adaptation, d’acculturation.

Le questionnement philosophique sur les droits individuels est indissociable d’un questionnement sur le rôle de l’État. Mais la réflexion de Fleur Pellerin part d’un présupposé fort : l’État aurait nécessairement un rôle protecteur et régulateur. Le seul rôle légitime que l’État pourrait avoir est la protection des droits individuels – mais sa légitimité pour remplir ce rôle et sa capacité à le remplir peuvent être mis en doute. Considérer l’État comme régulateur nécessaire revient à considérer que la régulation ne peut pas venir des individus, c’est-à-dire qu’une autorité centrale est plus apte à prendre des décisions concernant une multitude d’acteurs que ces acteurs eux-mêmes.

En France, la régulation empêche la révolution numérique d’avoir lieu. En fournissant des services moins chers, plus pratiques et plus performants, de nouvelles entreprises créent de la valeur pour le consommateur qui porte vers elles leur préférence – au détriment d’entreprises jugées moins performantes que l’État entend protéger contre l’innovation et les entreprises ayant la préférence des consommateurs. Plutôt qu’un ordre spontané reflétant les préférences individuelles, les ministres envisagent une régulation centralisée par l’État reflétant les souhaits d’entreprises refusant de jouer le jeu de la concurrence et ne parvenant pas, après des années de protection de leur monopole par l’État, à s’adapter.

L’État entend également protéger les consommateurs contre tout le monde sauf lui. Le tracé entre la vie privée et l’espace collectif est flou, d’autant plus flou que les hommes politiques ont tendance à considérer que la vie privée des individus doit être protégée d’entreprises qui collectent les données avec le consentement des utilisateurs mais qu’elle appartient intégralement à l’espace collectif dès lors que les données sont collectées par l’État. Selon qu’on soit entreprise ou État, certaines pratiques sont autorisées ou interdites : la notation des professeurs par leurs élèves serait malsaine si elle est réalisée par le privé mais une bonne idée si elle est gérée, administrée et contrôlée par l’État. Une vision révélatrice de la vision de la citoyenneté qui a cours aujourd’hui : il ne s’agit plus de prendre une part active à la vie de la Cité mais de collaborer avec l’État qui gère la vie de la Cité.

Je crois qu’une société n’est viable que si elle fournit un socle minimal de droits et de protection pour les plus faibles, sans jugement de valeur a priori sur les causes de leur précarité. Je crois aussi que les positions sociales doivent être acquises par le mérite et non par la cooptation ou l’héritage.

Je crois qu’une société n’est viable que si elle fournit un socle de droits et de protection légitime pour tous, sans jugement de valeur a priori sur leur droit de vivre au profit ou aux dépens des autres. Si on admet qu’il en ait un, l’unique rôle légitime de l’État est de protéger l’ensemble des citoyens contre l’usage de la force, de faire en sorte que le consentement et non la contrainte soit le fondement des interactions humaines. Les individus naissent et demeurent libres et égaux en droits ; les « plus faibles » n’ont pas plus ou moins de droits que les autres, et on voit mal de qui – dans une société libre plaçant les citoyens à l’abri de la contrainte et de la violence – il faudrait les protéger.

Dans une société libre, les interactions sont fondées sur le consentement des individus ; la richesse des uns et des autres est donc déterminée par les choix et préférences des individus, non par la volonté de ceux qui composent l’appareil étatique. L’héritage relève de la volonté des parents de transmettre ce qui leur appartient – et sur quoi l’État a déjà perçu l’impôt – et est donc une transmission légitime de la propriété ; les Français apprécieraient sans doute que la cooptation cesse, mais le gouvernement auquel vous appartenez n’a pas l’air de cet avis.

Je lancerai un grand chantier, les Assises de l’entrepreneuriat, entre janvier et avril 2013, qui a vocation à engager une réflexion prospective : environnement juridique, stimulation de l’esprit d’entreprise, innovation, etc. Pour sortir de l’incantation et entrer dans une logique de volontarisme.
[...] Il faut faire preuve d’agilité. Dans l’univers numérique, les dirigeants de start-up cherchent des informaticiens ou des développeurs capables d’apprendre sur le tas, en permanence, de nouveaux langages de programmation. Par extension, il faut que nos enfants acquièrent surtout la capacité de s’adapter. C’est un « savoir-être » davantage qu’un « savoir » ou un « savoir-faire ». Ma grand-mère avait quatre enfants, elle était employée de maison, elle ne s’est jamais dit un beau matin : « Je vais créer Facebook. » Aujourd’hui, de nombreuses femmes se lancent dans la création d’entreprise grâce à Internet. Pour ma grand-mère, c’était presque impossible d’imaginer une autre vie.

Comme le souligne la ministre, les chefs d’entreprise recherchent des individus capables de s’adapter, de penser par eux-mêmes et d’acquérir par eux-mêmes des connaissances. Il est important que les individus intègrent ces facultés lors de leur éducation, qui a deux rôles : transmettre l’essentiel des connaissances déjà accessibles et donner à l’individu la capacité d’approfondir par lui-même ses connaissances. Au fond, ce que recherchent ces chefs d’entreprise, c’est ce qu’a toujours requis l’innovation : des individus capables d’innover et de créer. C’est ce que l’État ne pourra jamais exiger ni même encourager, si ce n’est en laissant faire les individus – c’est-à-dire en n’intervenant pas : l’esprit humain. Il est tout aussi impossible à l’État d’encourager la création que de déterminer quelles idées sont bonnes ou mauvaises, quelles innovations ont un intérêt, quelles créations auront du succès.

Le besoin primaire d’un créateur est l’indépendance. L’esprit humain ne peut travailler sous la contrainte. Il ne peut pas être contenu, sacrifié ou subordonné à d’autres considérations. Il requiert une totale indépendance dans les buts qu’il poursuit et la façon dont il les poursuit. (Ayn Rand, « For the New Intellectual »)

La révolution numérique n’a pas plus besoin de régulation que les innovations qui ont vu le jour et celles à venir. Vouloir inciter et stimuler la création est une erreur fondamentale qui démontre une incompréhension de ce qu’elle est et de ce qu’elle requiert. La création requiert qu’on ne l’entrave pas, ou plutôt qu’on cesse de l’entraver. Si vous voulez favoriser la création d’entreprise, supprimez les freins à la création d’entreprise – réglementation complexe, régulation à tort et à travers, imposition confiscatoire, barrières à l’entrée et à la sortie, code du travail indigeste et toute une foule d’autres entraves que les entrepreneurs vous aideront à identifier. Une fois vos Assises de l’entrepreneuriat terminées, lancez ce grand chantier ; vous verrez enfin les Français construire.

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  1. L’histoire de France est marquée par le besoin pour l’état de soumettre en permanence des vassaux puissants et turbulents.
    Le contrôle centralisateur et uniformisateur est donc la culture fondamentale de notre état. Cette culture est souvent pertinente pour les fonctions régaliennes, mais elle empêche de comprendre que pour les sphères qui nécessitent de la créativité individuelle l’état doit avoir le rôle inverse: maximiser l’expression de la liberté individuelle pour favoriser l’initiative personnelle.
    Que la personne en charge au sein du gouvernement de la révolution technologico-entreprenariale la plus puissante de l’histoire ne le comprenne pas assez montre l’inanité du système de valeur uniforme dans lequel nos élites sont moulées.
    Aux énarques le ministère de l’intérieur et de la défense soit, mais à des entrepreneurs qui ont crée des sociétés florissantes ceux de l’économie et ses satellites.

  2. Excellent critique mettant, entre autre, rôle dissuasif de l’état dans la quête d’une reconnaissance par le mérite.
    J’aimerai rebondir sur un point:
    « la richesse des uns et des autres est donc déterminée par les choix et préférences des individus, non par la volonté de ceux qui composent l’appareil étatique »
    Malheureusement, comme vous le concédez, des choix et les préférences des individus ne naîtra jamais une volonté consensuelle de la part du gouvernement de les respecter, voire de les favoriser.
    Ainsi, pour reprendre et traduire presque textuellement les idées (reprise dans un article de la section « freee exhange » du journal Anglais ‘The economist’, cf lien ci dessous**) d’un ancien prix Nobel de l’économie, décédé le 9 janvier, les décisions et les choix de l’état, faites par les politiciens des politiciens, sont nécessairement influencées (et biaisées) par des intétêts qui leurs propres, et ne sont donc pas l’émanation d’une élite désinteressée dédiée à l’avancement de l’intérêt public.
    La seule solution, pour « faire changer d’avis le gouvernement », serait donc, non pas d’élir de nouveau hommes d’états mais de « comme l’a conclut Buchanan*, de reformer l’institution sous jacente, et donc la défintiion de la rémunération (« Rent-seeking is a very useful concept to have around when thinking about policy » et des motivations des politiciens qui le compose. :
    *« Ultimately, if you’re unhappy with the outcomes of political business as usual you need to reflect on and argue for reform of the underlying institutional, or constitutional, arrangement. “

    **http://www.economist.com/blogs/freeexchange/2013/01/political-economy?fsrc=scn/fb/wl/bl/donthatetheplayerhatethegame

  3. On en avait assez de Duflot, de Belkacem, de Filippetti, de Touraine, de Taubira, voilà maintenant LA FLEUR…. Quand je pense à Bambi et à la Fleur et que je vois nôtre Fleur, quelle chute. Elle, elle pue la bêtise et pas la nature. De quoi se mêle-t-elle, en pleine crise, quand les entreprises se battent pour se maintenir la tête hors de l’eau, de créer des « Assises de l’Entrepreunariat » : un titre bien prétentieux qui ne veut absolument rien dire : les assises ? Est-ce un tribunal où les entrepreneurs vont se juger eux-mêmes, juger leur incapacité à entreprendre à cause d’un gouvernement sourd et aveugle à leurs difficultés, juger une situation qui devient inextricable ???? Pense-t-elle, cette Fleur, que c’est le moment pour des séances de brainstorming, alors que le travail et les investisseurs foutent le camp pour des cieux plus favorables à la création et à l’entrepreunariat ?
    Encore une qui ferait mieux de s’occuper de ses …… propres problèmes : elle qui est concerné par la modernité, elle devrait se demander pourquoi elle adhère encore à des idées d’un autre âge avec des individus incompétents et hors de la réalité.

  4. Ces assises seront une simple amusette gouvernementale pour montrer aux gogos socialistes que l’Etat fait tout pour le bien et la prospérité des entreprises françaises et que les entrepreneurs ne sont donc, en retour, que de gros égoïstes, quand ils ne veulent pas être gentiment taxés par un Etat aussi bisounours.
    Nous aurons une déferlante de grandes phrases destinées à être passées en boucle aux JT, en unes des journaux et un délire de belles intentions et autres nobles sentiments qui seront contrebalancés dans les faits par de bien épaisses tartines de nouvelles réglementations tatillonnes et taxations en tous genres, y compris confiscatoires…
    Ce gouvernement qui aime la symbolique aurait normalement dû recruter des entrepreneurs pour occuper les maroquins de l’industrie, etc…
    Or, rien que de mornes fonctionnaires impénitents et bateleurs d’estrades politiciennes qui sont totalement incapables d’imaginer que la société civile peut se passer d’eux pour évoluer…

  5. Sur ce sujet, je recommande vivement la lecture de « The wisdom of crowds » (James Surowiecki), qui traite justement de l’échec de la planification centralisée.

    1. Il n’y a qu’en France ou les gens ne sont pas au courant que la planification centralisée ne marche pas.
      Mais comment pourrait-il en être autrement ? Pourquoi les enseignants, très majoritairement de gauche, transmettraient-ils aux jeunes ce que l’histoire nous a appris sur l’échec des socialismes ? (la réponse étant dans la question…)

  6. Je vais m’inscrire en faux contre les soi-disants freins à la création d’entreprise en France.
    J’ai créé en 2002 une sarl sans aucune difficulté de taille; je ne vois toujours pas « la foule d’entraves » … un bon expert-comptable s’impose cependant dès le début.
    Le rôle de l’Etat serait par contre de développer des marchés; en sous-traitance de gros contrats pour les jeunes PME ; un entrepreneur peut payer charges et conseils (experts, sécrétariat social,…) s’il a des commandes…
    J’ai aussi créé en Belgique; même constat; il n’y a aucune difficulté majeure; ce qui bloque les entrepreneurs ici comme là-bas c’est la perspective d’un marché peu stable.
    C’est pourquoi à l’opposé, la Chine est si attractive – j’ai aussi eu un bureau là-bas: le marché est porteur, et quand ça ne va pas tout seul, l’Etat soutient. Pas en France.

    1. « Le rôle de l’Etat serait par contre de développer des marchés; en sous-traitance de gros contrats pour les jeunes PME. »
      Ben voyons… Ou comment voir un grand nombre de proches du pouvoir ouvrir tout un tas de PME et rafler tous les contrats… j’aime ce doux parfum de capitalisme de connivence.

  7. Un petit Chinois derrière un clavier d’ordinateur remplacera-t-il notre droit de vote et défendra-t-il nos idées ?

    On n’a jamais vu un peuple rester soumis à un pouvoir étranger, mais le tout numérique n’offre de sécurité qu’à celui qui investi toujours plus, est-ce que la dette nationnale n’est pas assez creusée ?

  8. J’aime à imaginer une nuée d’oiseaux, se développant, se disloquant à l’approche d’un prédateur ou d’un obstacle puis se re-formant, offrant en cela sécurité et aero-dynamisme à l’ensemble.

    Puis, j’ai cette vision de ce même nuage d’oiseaux, dont l’action de chaque individu obéit aux ordres d’un régulateur consciencieux et oeuvrant pour le bien comment : Ces oiseaux ne tiendraient dix secondes en vol !!!