Le socialisme vu par Tocqueville

Publié Par Jean-Baptiste Noé, le dans Histoire du libéralisme, Politique

L’analyse des travers du socialisme opérée par Tocqueville se conjugue très bien au présent de notre génération.

Par Jean-Baptiste Noé.

Alexis de Tocqueville fut très marqué par la révolution de 1848, fondatrice d’une nouvelle génération que l’on a nommé les quarante-huitards. À la suite de ces événements, et dans la continuité de sa réflexion sur l’apparition de la démocratie, il s’est interrogé sur ce qu’est le mouvement socialiste. Le socialisme a de nombreuses racines françaises, avec des auteurs variés qui ont émis des idées sur la question sociale, avant de voir lesdites idées synthétisées et accaparées par Karl Marx. Mais comme toujours, Tocqueville a cette capacité à faire des analyses brillantes, réunissant ses réflexions en des phrases percutantes.

Il reconnaît ainsi dans le socialisme l’amour passionné de l’égalité, jusque dans la servitude. Si la passion égalitaire est le grand fait social de la démocratie, qu’il faut bien comprendre, dans la pensée tocquevillienne comme un état social, et non pas comme une forme de gouvernement, cette passion égalitaire atteint son acmé dans le socialisme, qui vibre pour la défense de cette idée. Le socialisme vise alors à une révolution sociale, et non pas à une révolution politique. S’il cherche à modifier le politique, c’est dans la mesure où celui-ci influe sur le social. L’action politique n’est donc qu’un chemin vers une transformation sociale qui est le véritable but visé par le socialisme. Cette visée sociale est encore opérante de nos jours. Même si les socialistes ont déserté la question économique pour se concentrer sur la question sociétale, entre autres avec le mariage homosexuel, c’est bien de la transformation de l’homme qu’il s’agit, et non pas d’une amélioration quelconque des conditions de vie.

Ainsi, pour Tocqueville, trois traits caractérisent le socialisme : il flatte les passions matérielles, il diminue le poids de l’individu face à l’État, réduit à un mineur sous tutelle, il détruit la propriété privée.

La flatterie des passions matérielles se retrouve de nos jours dans la thématique du pouvoir d’achat, qui est une thématique sans fin, car celui-ci peut toujours augmenter, et l’homme est toujours limité dans sa frénésie consumériste. C’est donc un but inatteignable, et source de perpétuelles rancœurs. La flatterie de cette passion sensualiste est un jeu gagné à coup sûr.

La mise sous tutelle de l’individu par l’État, déjà présente au XIXe siècle, est plus que jamais actuelle. L’édification d’un État maman, ou nourrice, qui se traduit notamment par la dévalorisation systématique du rôle du père, est le moyen optimal pour retirer tout sens de l’initiative à l’individu, pour l’enfermer dans un état d’asservissement béat face à la providence totale de l’État. On attend tout de lui : travail, retraite, loisir, aides sociales, culture. L’individu se trouve énervé, c’est-à-dire sans nerf, impuissant dans son action créatrice, incapable d’autonomie personnelle.

Enfin, l’attaque contre la propriété privée a de nos jours changé de substance. Il ne s’agit plus de nationaliser les entreprises, mais de retirer aux peuples la propriété qui leur est le plus chère, c’est-à-dire leur pays. La volonté de substitution de population et de culture, à l’œuvre en Europe, est le fruit de cette atteinte à la propriété privée. Comme autrefois l’État socialiste voulait retirer l’entreprise au patron, ou les terres aux paysans, aujourd’hui il veut retirer son pays au peuple, considérant que celui-ci est la propriété de tous, c’est-à-dire in fine la propriété de l’État, qui peut l’accorder à n’importe qui. Derrière cette atteinte à un bien fondamental on retrouve le même procédé d’émission de bons sentiments, qui a chaque fois ne font qu’engendrer pauvreté et misère.

Tocqueville va jusqu’au cœur de l’analyse du socialisme, en montrant que celui-ci engendre une guerre civile permanente en montant les classes les unes contre les autres. Cette guerre des classes ne produit que frustration et haine sociale, détruisant les liens fondamentaux d’un pays, provoquant une dissolution de celui-ci. Le socialisme se présente alors comme l’apôtre exclusif de la démocratie et de la liberté, alors que son action politique en est tout l’inverse. L’analyse passée du moraliste de la génération de 1848 se conjugue très bien au présent de notre génération.


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  1. Dans « La route de la Servitude » Friedich Hayek prolonge avec pertinence les propos de Tocqueville en s’appuyant sur l’histoire du début du 20ème siècle, histoire effrayante dont les faits donnent toute la puissance et le réalisme à ces propos.

  2. Changer l’homme par le socialisme ! En effet cette quète idéologique transforme l’homme. Il n’existe guère de moyen pour l’homme de percevoir la réalité de sa condition, et la limite de sa prétention, que par un système comptable ( que l’on appeler capitalisme ou libéralisme ou facturation de ses droits et devoirs). La société droit-devoirs est un moyen – par des artifices verbaux, politiques, idéologiques- de masquer la limitation de toute chose, en transférant la facture des prétentions aux autres, toujours aux autres. La société socialiste devient une société de boucs émissaires et de pauvreté car elle conduit tous les individus à s’aligner sur le moins disant (hors verbiages idéologiques qui propèrent toujours dans ces sociétés). La société d’échange ou de réciprocité (conter l’égalité), conduit l’individu à modérer ses prétentions !

  3. Encore une époque le communisme ressemblait au socialisme ou l’inverse. Le point commun c’était quand même l’idée de redistribution qui quand il est confié à un individu est moins bon que quand il est confié à un état.

    Mais de là à croire qu’un état dépensier actuel répond au voeu de redistribution, c’est loin très loin de l’idéal socialiste.

    On ne confondra donc pas un système capitaliste non rentable, avec un système d’équilibrage.

  4. Tocqueville a écrit des lignes définitives sur la charité publique (État providence en langue contemporaine) dans son mémoire sur le paupérisme.
    http://classiques.uqac.ca/classiques/De_tocqueville_alexis/memoire_pauperisme_1/memoire_pauperisme_1.html

    « La marche progressive de la civilisation moderne augmente graduellement, et dans une proportion plus ou moins rapide, le nombre de ceux qui sont portés à recourir à la charité.

    Quel remède apporter à de pareils maux ?

    L’aumône légale se présente d’abord à l’esprit, l’aumône légale sous toutes ses formes, tantôt gratuite, tantôt cachée sous la forme d’un salaire, tantôt accidentelle et passagère dans certains temps, tantôt régulière et permanente dans d’autres. Mais un examen approfondi ne tarde pas à démontrer que ce remède, qui semble tout à la fois si naturel et si efficace, est d’un emploi très dangereux ; qu’il n’apporte qu’un soulagement trompeur et momentané aux douleurs individuelles, et qu’il envenime les plaies de la société, quelle que soit la manière dont on l’emploie. « 

  5. « Enfin, l’attaque contre la propriété privée a de nos jours changé de substance. Il ne s’agit plus de nationaliser les entreprises, mais de retirer aux peuples la propriété qui leur est le plus chère, c’est-à-dire leur pays. »

    Le « pays » est une propriété privée maintenant ? C’est vraiment n’importe quoi.

    1. La France est effectivement la propriété des Français, et non de leur Etat.

      Tandis que les socialistes contemporains expliquent sans cesse que la France, c’est l’Etat français, et qu’il peut en faire ce qu’il veut. Par exemple, interdire aux Français de s’établir à l’étranger, sauf à lui payer une rançon annuelle.

      Idée très intéressante de cet article.