Qu’est-ce que le laissez-faire ?

Publié Par Jan Krepelka, le dans Philosophie

Le laissez-faire ne consiste pas à laisser chacun faire n’importe quoi. À ce nihilisme capricieux, le libéralisme oppose une délimitation claire des droits de chacun, y compris les hommes de l’État.

Par Jan Krepelka, depuis la Suisse.

Le terme laissez-faire a été popularisé par les économistes du XVIIIe siècle qui demandaient notamment la libre circulation des grains, par opposition au mercantilisme et au protectionnisme du roi. Vu l’ampleur du protectionnisme actuel, même ce combat-là est encore loin d’être gagné…

D’après un dialogue rapporté par Turgot, il proviendrait d’une réponse du marchand Legendre à Colbert (le Colbert de « colbertisme ») qui lui demandait « que peut-on faire pour vous aider ? ». Le marchand aurait répondu simplement « laissez-nous faire ».

Liberté et tolérance

Le laissez-faire est principalement une injonction aux hommes de l’État : laissez-nous faire, laissez-nous vivre, laissez-nous produire, laissez-nous créer, nous enrichir, nous aider les uns les autres, cessez de chercher à diriger nos vies et guider nos comportements par la force.

Lorsqu’il n’y a pas de nécessité absolue de légiférer et que la société n’est pas menacée d’être renversée, et à chaque fois, que la législation n’apporte qu’une amélioration hypothétique, elle doit alors s’abstenir, laisser faire, et garder le silence.

Benjamin Constant

Mais il s’adresse aussi aux simples citoyens : c’est un message de tolérance.

Un homme libre doit être capable de supporter que ses concitoyens agissent et vivent différemment que ce qu’il considère comme bon, et doit se retenir d’appeler la police au moindre comportement qui lui déplaît.

Ludwig von Mises, Liberalismus, publié en 1927.

Rappelons ici que bon nombre de « crimes sans victimes » sont punis sur dénonciation d’un tiers qui n’est pas une partie lésée, qui pratique la délation à propos d’une pratique qui ne le concerne en rien. C’est souvent le cas pour la délation concernant les « plantations clandestines de chanvre », les « tournois illégaux de poker » ou les rapports sexuels entre adultes consentants (homosexualité dans une grande partie du monde…).

De quel droit une personne prétend-elle se mêler des agissements strictement privés d’une ou plusieurs autres personnes ? Reconnaître autrui comme être humain implique pourtant de lui reconnaître les mêmes droits que chacun admet pour soi : toute personne qui parle, agit, décide comment s’habiller le matin, reconnaît ipso facto le droit de disposer de son corps pour elle-même. Et pourtant, elle le nie aux autres : en prétendant imposer des « uniformes scolaires », en punissant les « tenues indécentes », en restreignant le droit de parole et la liberté d’expression.

Humanisme et identité des droits

Le libéralisme est donc un humanisme : il reconnaît chaque être humain en tant qu’être humain, agent responsable de sa propre vie.  Tout le contraire du constructivisme, qu’il soit d’ordre économique ou social, qui nie l’humanité des gens dont il prétend orienter la vie, en construisant une société selon un Plan donné auquel tous sont censés se conformer, Plan qui détermine aussi bien la structure économique d’un pays que la religion ou la culture de ses habitants.

La véritable distinction n’est pas la distinction habituelle entre les socialistes et les conservateurs (ou la droite et la gauche), mais entre les constructivistes et les libéraux, c’est-à-dire entre ceux qui pensent possible de « construire » une société et ceux qui pensent qu’il faut laisser agir les individus sans que l’on puisse savoir ce qu’il en résultera.

Pascal Salin, Libéralisme.

Reconnaître à ses semblables la même humanité qu’on reconnaît à soi-même implique de reconnaître qu’ils ont les mêmes droits que nous : le principe de l’universalité du Droit, de l’identité des droits de tous, de « l’égalité en droit ». La notion de « droits de l’homme » en découle : les êtres humains ont des droits par le simple fait qu’ils sont des êtres humains (droit naturel), et non parce qu’un État les leur accorderait (droit positif) :

We hold these truths to be self-evident, that all men are created equal, that they are endowed by their Creator with certain unalienable Rights, that among these are Life, Liberty and the pursuit of Happiness.

Déclaration d’indépendance américaine

Alors que ces droits naturels sont nécessairement des droits négatifs (le droit de ne pas subir d’agression), qui seuls peuvent être véritablement universels et opposables à tous, les constructivistes les balaient d’un revers de main au profit de pseudo-droits façon « lettre au père Noël », tel que le « droit à l’alimentation », le « droit au logement », ou même, plus récemment à Genève, le « droit à une vie nocturne ». Alors que le Droit se découvre, alors que le rôle d’une procédure de justice devrait être de découvrir ce qui est juste et celui d’une constitution de rappeler les droits, de véritables bibliothèques de lois ont fait de la pénalisation ou non d’un acte une question de lois arbitraires, injustifiées et absurdes variant du jour au lendemain et d’un pays à l’autre.  De principes qu’on peut connaître a priori, avant d’agir, nous passons à une « justice » où la légitimité d’un acte sera décidée a posteriori alors que la personne ne savait même pas qu’elle était dans l’illégalité au moment où elle agissait. Cela devient vrai dans des domaines aussi variés que l’antitrust aux États-Unis ou la répression du « viol » en Suède.

Droit, morale et goûts personnels

Les lois sont ainsi devenues une affaire d’opinion, de préférences personnelles. Des considérations d’ordre purement subjectif, psychologique ou esthétique viennent ainsi se mêler au débat politique.

Or, qu’on le veuille ou non, la politique consiste à déterminer les lois. Les lois déterminent quels actes sont punis de prison. Les actes punis de prison impliquent de forcer la personne condamnée à se rendre en prison, en dernier recours sous la menace de policiers armés. Autrement dit, la politique consiste à déterminer contre quels actes il est légitime d’utiliser la violence.

Utiliser la violence n’est pas un acte anodin et doit donc être réservé à des cas bien définis, et le débat politique ne devrait pas oublier la réalité des êtres humains qui seront menacés à la suite des décisions prises.

Exemples.

  • Lors du débat sur l’expulsion des étrangers criminels, un membre du parti « libéral » défendait le contre-projet en se vantant que son catalogue de délits passibles de l’expulsion était plus large, comme s’il nous vendait des crèmes hydratantes par correspondance, sans aucune réflexion portant sur la justice ou les conséquences pour les personnes expulsées.
  • Le débat sur la légalisation des drogues se retrouve pollué par des considérations d’ordre médical sur les effets bénéfiques ou nocifs de ces produits, au demeurant hors-sujet.
  • L’argumentaire du Parti socialiste suisse en faveur de l’initiative « Pour la protection face à la violence des armes », qui impliquerait notamment une interdiction du fusil à pompe, justifie cette dernière notamment par le fait qu’il « provoque des contusions sur l’épaule du tireur ».
  • L’interdiction du travail le dimanche est généralement défendue avec des arguments du type « le dimanche il y a autre chose à faire », « moi le dimanche je fais ceci ou cela, donc pas besoin d’ouverture des magasins » ou encore, slogan-choc des Jeunesses socialistes, « faites l’amour pas les magasins ».
  • La pétition « ras la fraise » demandant aux grandes surfaces de ne plus proposer de fruits importés d’Espagne, avec comme premier argument qu’ils « ne sont pas bons »…
  • Des hommes s’étant comportés de façon vaguement immorale en viennent à être accusés de viol (agression contraire au Droit).

Cette confusion entre droit, morale et goûts personnels est extrêmement dangereuse. Puisque tout devient affaire d’opinion, de caprices personnels, tout devient arbitraire et aléatoire. Il n’apparaît pas plus nécessaire de justifier l’interdiction des tournois de poker (mais non de ceux de jass) qu’il serait opportun de justifier préférer le rock au hip-pop, la dinde au poulet ou le Beaujolais au Merlot.

Le droit répond à la question : dans quel cas est-il justifié d’utiliser la force physique contre une autre personne ?

La morale, qui ne concerne déjà plus la politique, implique un jugement de valeur sur nos comportements vis-à-vis des autres. Elle peut être discutée rationnellement, justifiée, logique et cohérente, mais c’est un autre débat. Comme principe de morale communément admis mentionnons la règle d’or « comporte toi envers ton prochain comme tu aimerais qu’il se comporte envers toi ». Relevons que nous sommes déjà dans le domaine positif, de ce qu’il « faut » faire, et non plus seulement dans ce qu’il doit être interdit de faire comme pour le droit.

Le reste des opinions concerne généralement des goûts, choix, préférences, orientations qui concernent comment une personne se comporte avec les autres sans que cela relève ni d’une agression, ni d’un acte pouvant être qualifié de « bien » ou « mal », ainsi que tout ce qui ne concerne que la personne elle-même.

Il apparaît dès lors comme aberrant que des domaines comme la sexualité ou les stupéfiants, qui ne concernent généralement même pas la morale, en soient venus à être traités comme des questions de droit. C’est pourtant une évidence même grammaticale : une agression, une injustice, est toujours commise par quelqu’un contre quelqu’un d’autre. Même des règles de droit aussi primitives que « œil pour œil, dent pour dent » étaient déjà plus civilisées que nos législations actuelles, car elles reconnaissaient qu’on ne peut infliger un dommage à une personne comme acte de justice qu’en réponse à un dommage qu’elle a causé à quelqu’un.

De même, on ne peut être immoral qu’envers quelqu’un. S’il est immoral de mentir, c’est mentir à quelqu’un, immoral de ne pas aider une personne, c’est immoral envers cette personne, etc. Des déclarations telles que « l’homosexualité/la drogue/la prostitution/etc est immorale » apparaissent donc comme dénuées de tout fondement – et leurs auteurs se gardent d’ailleurs bien d’en fournir une justification rationnelle. Tout aussi irrationnel est le passage d’une activité, même si elle était immorale, dans le cadre du Droit alors qu’elle respecte strictement les droits d’autrui.

D’autres contraintes étatiques ne passent même pas par l’intermédiaire de la morale comme prétexte : pour la télévision étatique, on passe d’une simple préférence culturelle, « je veux une télé Suisse », au prélèvement de plus de 400 francs d’impôt sur le patrimoine, prélevé sur la simple possession de téléviseurs, par la contrainte et le contrôle.

Tant qu’une distinction entre les vices et les crimes ne sera pas clairement établie et reconnue par les lois, il ne pourra exister sur terre aucun droit, liberté ou propriété individuels ; rien qui ressemble de près ou de loin au droit d’un homme de contrôler sa propre personne et ses biens, ni aux droits correspondants et équivalents d’un autre à disposer librement de sa personne et de ses biens.

Lysander Spooner, Les Vices ne sont pas des crimes

Ordre et règles

Le laissez-faire ne consiste donc pas à laisser chacun faire n’importe quoi. Au contraire, à ce nihilisme capricieux où de simples goûts ou déclarations pseudo-morales deviennent prétextes à la contrainte, le libéralisme oppose une définition stricte du Droit, et donc une délimitation claire des droits de chacun, y compris les hommes de l’État. Chacun est libre de faire ce qu’il veut avec ce qui est à lui, tout ce qui est à lui et rien que ce qui est à lui, et une violation des droits de propriété n’est justifiée que pour empêcher ou répondre à une autre violation des droits de propriété.

Le libéralisme n’implique en aucun cas l’absence de règles, mais au contraire un respect accru de règles fondamentales, applicables de façon universelle. Car légaliser certaines activités revient à en interdire d’autres : permettre une activité commerciale entre adultes consentants, par exemple, équivaut à exclure l’usage de la force pour l’empêcher.

Au chaos d’une économie dirigée ou manipulée par l’État, le laissez-faire oppose l’ordre spontané du marché, soit la coordination volontaire et harmonieuse des producteurs, acheteurs et commerçants. Contre la jungle des règlements et des délations, le laissez-faire prône un ordre juridique basé sur des règles universelles et connues de tous. À la loi du plus fort (ou du plus nombreux), le laissez-faire répond par des droits de l’homme fondés sur un humanisme bien compris. Au lieu de la guerre destructrice de tous contre tous qu’implique la répartition des subventions et faveurs étatiques, le laissez-faire propose l’enrichissement mutuel par la coopération volontaire.

‎Modern civilization is a product of the philosophy of laissez faire. It cannot be preserved under the ideology of government omnipotence.

Ludwig von Mises

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Sur le web.

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  1. Le droit positif fige les réponses qui ont été approuvées collectivement à la question « Que puis je légitimement attendre de mon voisin ? ». Le libéralisme se propose de fournir des réponses, des principes de justice, qui ne soient pas arbitraires, mais fondés sur la raison, et qui ont donc en théorie une portée universelle.

    Et se demander si des considérations morale peuvent figurer dans le droit, revient en fait à se demander si prendre en compte les intentions des acteurs est légitime ou non dans le cadre de cette justice rationnelle.

    La position libertarienne est un non catégorique. A mon sens, mais ce serait trop long de l’expliquer ici, cette position mène fatalement à la destruction des nations, et donc la destruction des Etats. Ce qui en fait donc une position anarchiste, qui est l’autre nom du suicide politique, puisque les anarchistes sont forcément des nains militaires, et ont été systématiquement massacrés au cours de l’histoire.

    La morale, ce n’est pas un gadget qu’on tripote chacun dans son coin pour le plaisir. Tout comme les Etats n’existent pas que pour le plaisir des gouvernants.

  2. « le laissez-faire propose l’enrichissement mutuel par la coopération volontaire »

    l’enrichissement mutuel, c’est le point le plus contesté au libéralisme, surtout dans une période de crise ou un environnement économique difficile.