L’intelligence artificielle à l’assaut du copyright

L’intelligence artificielle progresse à si grand pas que des questions légales complexes commencent à se poser dans le monde artistique.

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Machine Learning & Artificial Intelligence by Mike MacKenzie (CC BY 2.0)

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L’intelligence artificielle à l’assaut du copyright

Publié le 7 octobre 2022
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Pour celui qui se tient (même vaguement) au courant des progrès de l’informatique, il est évident que l’intelligence artificielle a beaucoup évolué en 20 ans. L’actualité récente montre que nous sommes à présent bien loin des pathétiques essais de l’époque, qui permettaient péniblement d’obtenir de ces programmes un peu plus qu’une reconnaissance approximative des caractères, des systèmes experts un peu déséquilibrés ou des analyses d’images qui ne se trompaient pas la moitié du temps.

Ces dernières années ont notamment vu apparaître des monstres de calcul dont le nombre de variables (comptées en dizaines de milliards, comme pour GPT3 par exemple) nécessitent des matériels informatiques adaptés, essentiellement dérivés de cartes graphiques : les réseaux neuronaux pouvant être modélisés par des vecteurs et des matrices, ce que les cartes graphiques manipulent de façon courante, il était logique que des spécialisations de ces cartes apparaissent pour le cas particulier de développements en intelligence artificielle.

Au passage, cela explique les performances – notamment financières – des sociétés spécialisées dans la production de ces cartes comme NVidia qui annonce de façon régulière les nouvelles moutures de ses cartes destinées aux traitements massivement parallèles que l’intelligence artificielle emploie.

Les dernières années ont donc été logiquement remplies d’avancées marquantes dans le domaine, même si certains gros titres de la presse grand public font penser que les résultats laissent à désirer ; ainsi, en 2016, une intelligence artificielle de Microsoft, lâchée sur les réseaux sociaux pour y entretenir des discussions ouvertes, avait rapidement tourné au fiasco en développant un penchant comique pour un nazisme particulièrement décontracté.

Le domaine de la compréhension et la manipulation de texte a ainsi énormément progressé au point de permettre aux moteurs actuels de manipuler des concepts et des contextes complexes. Couplés à des moteurs d’analyse et de création d’images, on arrive maintenant à produire à volonté des images répondant à des descriptions plus ou moins précises. Les moteurs apparus ces deux ou trois dernières années permettent des prouesses de plus en plus stupéfiantes.

Citons notamment Dall-E (nom provenant d’un jeu de mot entre l’artiste Dali et Wall-E, la création de Pixar), dont on pourra comprendre le fonctionnement et voir ses performances dans la vidéo suivante :

Au passage, si l’on est intéressé par l’état de l’art en matière de traitement de l’image et d’intelligence artificielle, la chaîne Two Minute Papers est probablement la référence à suivre.

Sur le principe et sans entrer dans le détail, ce genre de moteur construit une image en ayant établi auparavant une bibliothèque de concepts et d’images correspondantes en indexant et analysant des milliers d’images, parfois catégorisées et décrites, parfois non. La compréhension des concepts est assez profonde puisque ces moteurs savent généralement reprendre le style, les couleurs, les grandes caractéristiques d’une référence artistique.

À ce titre, MidJourney, un autre moteur d’intelligence artificielle procédant globalement de la même façon et maintenant disponible au travers de Discord, propose ainsi de réaliser des images composites de différents sujets au choix de l’utilisateurs, et éventuellement, « à la façon » d’un artiste choisi.

Pour prendre un exemple parmi des centaines disponibles à présent, un développeur web s’est ainsi amusé à demander à MidJourney la ville de Lyon dans le style de différents peintres connus (Dali, Van Gogh, Monet, Giger) ou selon différents contextes (apocalyptique, futuriste, etc.) ce qui donne une série d’illustration particulièrement illustrative des capacités de ce genre de moteurs.

On comprend rapidement qu’une fois retraité par un artiste, le résultat brut permet d’aboutir très rapidement à une œuvre finalisée de qualité professionnelle. C’est en tout cas ce qu’a récemment prouvé Jason Allen dans un concours artistique mené dans le Colorado, concours qu’il a remporté

Comme on pouvait s’y attendre, un vif débat s’en est suivi : doit-on récompenser une telle réalisation alors qu’elle est, essentiellement, le résultat d’un processus algorithmique et non une création artistique humaine ? Le débat s’est aussi porté sur l’avenir des illustrateurs et des graphistes qui, devant les réalisations de plus en plus performantes de ces moteurs, voient leur valeur ajoutée fondre rapidement.

Ce n’est pas une question purement théorique : plus récemment encore, c’est un certain Greg Rutkowski, un illustrateur assez connu notamment dans les jeux vidéos, qui a noté que son style est devenu une référence davantage demandée que Picasso dans le moteur Stable Diffusion. Des milliers d’images sont ainsi générées par des utilisateurs de ce moteur, dans le style de ce peintre… dont les images originales sont progressivement noyées par la déferlante de productions automatiques.

Outre les problèmes de notoriété que ceci entraîne, se pose aussi la question du respect des œuvres initiales dans la mesures où, pour pouvoir réaliser des images « dans le style » d’un artiste, il a été au préalable nécessaire de fournir les productions de cet artiste au moteur pour analyse.

En outre, jusqu’à quel point s’agit-il d’inspiration ou de plagiat, quelle part revient au procédé algorithmique, quelle part dépend des idées de l’utilisateur, de ses saisies à l’invite du programme, et est-ce suffisant pour caractériser un travail original qui met à l’abri d’éventuelles poursuites légales ? En fait, les questions légales ne manquent pas à mesure que les technologies d’intelligence artificielle se développent ainsi.

Et ces questions légales vont rapidement se doubler de questions sociétales et psychologiques lorsque ces procédés algorithmiques vont progressivement influencer toujours plus de professions, artistiques puis intellectuelles : ce qui se passe actuellement avec ces moteurs spécialisés est une excellente illustration de ce qui devrait arriver rapidement dans un nombre croissant de professions puisque ce qu’on peut faire sur les images, on peut le faire en musique ; il existe déjà des outils productions, comme Aiva et il ne fait aucun doute que les prochaines années offriront des concerts écrits intégralement ou presque par des moteurs d’intelligence artificielle, dans « le style de » l’un ou l’autre compositeur connu et qu’il sera impossible de distinguer vraiment de l’artiste de référence…

Et si l’on s’éloigne de l’art, il faut savoir que ces moteurs produisent actuellement des textes automatiques pour la météo, les résultats de sports, les actions boursières, et ces articles répétitifs qu’on trouve un peu partout dans les journaux. Des institutions comme le Washington Post, la BBC, ou Bloomberg utilisent déjà ces outils de façon quotidienne.

Sans surprise, les étapes suivantes (le droit ou la médecine sont des exemples fréquemment cités) promettent des cris d’orfraie chez les professionnels concernés, cris qui rejoindront ceux des artistes et des journalistes progressivement dépossédés de leur valeur ajoutée.

On comprend ici que la transformation en cours sera sans commune mesure avec ce qui s’est passé dans l’Histoire récente des inventions humaines. Les précédentes (machines à vapeur, moteur à explosion, radio, électronique, etc.) diminuaient le coût du labeur physique puis permettaient de réduire ou d’annuler le coût des distances (que ce soit pour le transfert de biens, de personnes, ou d’information) ; les prochaines inventions, basées sur l’intelligence artificielle, ne se contenteront pas d’abaisser la valeur marginale des œuvres de l’esprit : elles vont permettre de s’affranchir purement et simplement du maillon humain dans un nombre croissant de professions.

La capacité d’adaptation de nos sociétés à ce changement drastique sera sans nul doute mise à l’épreuve.

Du reste, on s’étonne que la profession intellectuelle à la plus faible valeur ajoutée ne soit pas déjà sur le pont pour interdire purement et simplement ces facétieux algorithmes : mais comme bien souvent, les politiciens sont incapables de voir le changement quand il se présente.
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  • Le prix des oeuvres d’artistes peintres n’est pas lié à la beauté des oeuvres mais à la spéculation qu’elles peuvent engendrer. Surtout en France ou Fabius, très riche socialiste fils de marchand d’oeuvre a demandé à Mitterrand d’exonérer les oeuvres de toutes taxation pour protéger ses parents antiquaires.
    Si un copiste clone parfaitement une oeuvre d’art d’un grand artiste, cette copie ne vaut rien (à par de la prison pour son auteur). Pourtant cette copie identique devrait évoquer chez chacun les mêmes émotions que l’oeuvre initiale en la regardant. Hé bien non. Pourquoi ? Pas parce qu’elle n’a pas été créée par l’artiste créateur, simplement parce qu’elle s’appelle copie et qu’elle ne peut faire l’objet d’aucune spéculation.
    Donc l’art n’existe que dans la mesure où on peut faire une spéculation sur l’oeuvre.

    • Le marché de l’art est dépendant de la spéculation, pas l’art lui-même. Les émotions ne sont pas moindres, non, mais elles dépendent effectivement de l’histoire qu’on peut se raconter au sujet de l’oeuvre. Le prix, c’est par exemple ce que je suis prêt à verser à l’artiste pour qu’elle puisse aller en résidence au Groenland et me montrer ensuite ses tableaux. Des oeuvres qui me feront partager son émerveillement devant ce qu’elle aura vu et vécu. Peu importe que mes moyens ne me permettent pas d’accrocher chez moi un original, les émotions sont les mêmes avec une copie. Mais une oeuvre d’une IA dans son style « créée » sans ressentir le froid, entendre les chiens, sentir le fumet du repas qui a embué les vitres et les lunettes de l’artiste, ça ne vaut rien.

      • Et vous êtes prêt à verser combien à Picasso pour voir qu’il vous montre ses tableau au Groenland ?
        Si on vous montre un faux Picasso ou un faux Chagall, si personne ne vous dit qu’il est faux, vous êtes prêt à partager avec cette fausse oeuvre l’émerveillement que son vrai (ou faux ?) auteur aura vécu.

        • Rien du tout, Picasso est mort, mon argent ne lui fera pas faire de nouvelles oeuvres. Mais pour que mon amie peintre réputée puisse aller au Groenland ou en résidence là où je sais qu’elle éprouvera des émotions et me les fasse partager, je suis prêt à jouer les mécènes.
          Si on me montre une reproduction, je ne m’interroge pas pour savoir si elle est d’un vrai tableau ou d’un faux, mais si elle fait naître en moi des émotions. Si je ressens des émotions, j’ai une gratitude envers l’auteur, pas envers le marchand de tableaux. Don McLean a écrit sa chanson « Vincent » à partir d’une simple reproduction dans un livre. Une dizaine d’euros, voilà ce que ça coûte, et encore. Le reste est de l’escroquerie ou parfois du mécénat si l’artiste vit encore. Le mécénat est une belle et bonne chose, qui ne s’embarrasse pas de copyrights, d’originaux ou de faux, ou de commissaires-priseurs.

  • En ce moment les politiciens sont occupés à s’acheter des doudounes, des pulls à col roulé et des pinces à linge, faut pas leur demander en plus de s’informer sur les évolution technologiques.

  • L’intelligence artificielle existe aussi en politique, cela s’appelle le pipotron
    http://www.lepipotron.com/

    • Ha bon, je croyais que ça s’appelait l’intelligence superficielle !! 😂😂😂😂

      • Merci pour ce terme parfaitement adapté, que je vais désormais adopter.
        Les polémiques récentes sur la ‘conscience’ de certaines IA montrent à quel point la forme peut masquer l’absence de fond, celui-ci étant induit par le récepteur tant que non ‘faulsifié’ (falsified).
        C’est un risque majeur pour tous ceux qui vivent de la com.

        • J’ajoute ceci:
          Dans les tâches de classifications, l’objectif lors du processus d’apprentissage est d’améliorer la séparation entre N types différents. C’est purement objectif.
          Les méthodes de type GAN, elles, améliorent la capacité d’un système génératif à tromper un observateur extérieur, qui n’est pas nécessairement objectif.
          Toute ressemblance avec la société du spectacle mets en évidence la subjectivité (et la vacuité) de celle-ci est, de ce point de vue, bienvenue pour une prise de conscience par tous.

    • L’intelligence artificielle est étrangère à la sphère politique car elle est le domaine de la stupidité naturelle.

    • Tous nos politicards utilisent le pipotron, macron en fait un usage abusif, et ça se voit !

  • Toute cette histoire me fait beaucoup penser à l’invention de la photographie. A l’époque, touts les peintres ont dû avoir très peur pour leur boulot. Une grande quantité de peintres médiocres sont effectivement disparus du métier et ont dû faire autre chose pour ne pas mourir de faim. Les meilleurs peintres ont non seulement continué à prospérer, mais ils ont aussi abandonné la reproduction servile de la réalité, pour inventer d’autres formes d’expressions qui dépassaient ce que la photographie pouvait apporter.

  • Passionnant article , merci H16. L’occasion pour chacun d’entre nous de nous interroger (ou pas 😉 ) : Quelle est ma singularité humaine ? Qu’ai je fait d’humain aujourd’hui ? Et pour moi de me replonger dans GK Chesterton .

  • Et vous êtes prêt à verser combien à Picasso pour voir qu’il vous montre ses tableau au Groenland ?
    Si on vous montre un faux Picasso ou un faux Chagall, si personne ne vous dit qu’il est faux, vous êtes prêt à partager avec cette fausse oeuvre l’émerveillement que son vrai (ou faux ?) auteur aura vécu.

  • Ha bon, je croyais que ça s’appelait l’intelligence superficielle !! 😂😂😂😂

    • Pour les commentaires, c’est comme pour les oeuvres, il est indifférent que ce soit leur original ou une reproduction, ou même une « intervention dans le style de », seule importe la réflexion qu’ils suscitent ou non 🙂

  • Avatar
    FrancoisCarmignola
    9 octobre 2022 at 10 h 50 min

    La valeur de l’art est le résultat de deux choses: d’abord l’intention de la personne qui produit l’objet artistique, même triviale, ensuite le possible sentiment empathique d’une autre personne à l’égard de l’objet et de l’intention, sentiment possiblement traductible en une somme d’argent qui serait versée pour disposer de l’objet, somme anticipée capable d’enclencher le complexe mécanisme de la spéculation.
    Dans la mesure où les deux caractéristiques sont présentes (la volonté proprement humaine de mélanger des thèmes, et de lancer une génération avec des contraintes préalables, exactement comme on le ferait avec des pinceaux, plus la capacité d’objectiver le résultat, par exemple avec un NFT) le marché de l’art pourra parfaitement prendre en compte ces objets-là et leur donner une valeur.
    On ne voit absolument pas de différence avec l’art moderne typique, ou des chefs-d’œuvre furent produits avec des culs trempés dans la peinture…

  • Article très instructif. Comme d habitude, qualité éditeriole et intelligence. Si l intelligence artificielle devient la norme, utilisons la. Que les algorithmes travaillent pour nous. S il y a une compétition, soyons les challengers.

  • Les commentaires sont fermés.

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