Pourquoi AUKUS bénéficie avant tout au Royaume-Uni

La convergence de facteurs sécuritaires, stratégiques, diplomatiques, économiques et électoraux suggère que le Royaume-Uni est le plus grand bénéficiaire de l’AUKUS.
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Pourquoi AUKUS bénéficie avant tout au Royaume-Uni

Publié le 25 décembre 2021
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Par David Camroux.
Un article de The Conversation

L’alliance AUKUS, réunissant l’Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis, a officiellement vu le jour le 22 novembre 2021, lors d’une cérémonie de signature discrète à Canberra, environ deux mois après l’annonce publique et spectaculaire de l’accord par les dirigeants des trois pays concernés.

Dans l’intervalle, une avalanche d’analyses s’est concentrée sur les aspects stratégiques et géopolitiques de cette entente pour l’Australie et les États-Unis, tendant à minimiser ses dynamiques politiques et économiques.

Sans entrer dans le détail des considérations intérieures qui ont poussé l’équipe au pouvoir à Canberra à signer AUKUS, rappelons que, selon de récents sondages, le premier ministre actuel, Scott Morrison, et sa coalition de centre droit, du Parti libéral et du Parti national, risquent d’être battus aux élections législatives fédérales prévues entre mars et juin 2022. Dès lors, il est certainement dans son intérêt de mettre en place ce que les Australiens appellent un environnement d’« élections kaki », où les procès en patriotisme éclipsent les débats politiques sérieux. D’où la tentative de Peter Dutton, l’actuel ministre australien de la Défense, de dépeindre toute remise en question de l’AUKUS comme une forme de complaisance envers la Chine.

Les bénéfices américains

Pour les États-Unis, hormis l’importance symbolique de l’accord, les avantages stratégiques d’AUKUS sont en réalité modestes. Cet accord a seulement permis d’entériner encore davantage le fait que leur partenaire historique australien – l’Australie est le seul pays à avoir été impliqué dans toutes les guerres, des plus justifiées aux plus douteuses, auxquelles Washington a pris part depuis 1917 – était complètement à leurs côtés dans leur affirmation comme grande puissance.

AUKUS vient s’ajouter à plusieurs alliances existantes réunissant les deux pays : ANZUS, qui les lie entre elles et avec la Nouvelle-Zélande, et dont on vient de célébrer le soixante-dixième anniversaire ; le dispositif de partage de renseignements Five Eyes (qui date de la Seconde Guerre mondiale et rassemble les États-Unis, l’Australie, le Canada, la Nouvelle-Zélande et le Royaume-Uni) ; et le Dialogue quadrilatéral pour la sécurité, ou Quad, au sein duquel on retrouve les États-Unis, l’Australie, l’Inde et le Japon, qui a été créé en 2007 et récemment ravivé.

Plus concrètement, le fait de disposer dans les années 2040, à travers la flotte sous-marine australienne, d’une force auxiliaire de l’US Navy de quelque huit sous-marins nucléaires dans la mer de Chine méridionale constitue pour Le Pentagone un avantage stratégique réel, bien que marginal : la marine américaine possède plus que 70 sous-marins de propulsion nucléaire.

Quant aux avantages économiques, soulignons d’abord qu’il est peu probable que les sous-marins soient construits aux États-Unis. Pour deux raisons.

D’une part, en l’état actuel des choses, les chantiers navals américains ont déjà des carnets de commandes bien remplis pour les prochaines décennies, puisqu’ils produisent des navires en bien plus grand nombre pour l’US Navy (dont l’équipement est évidemment prioritaire).

D’autre part, les exigences australiennes semblent porter sur un sous-marin de chasse et de combat plus petit que ceux produits pour l’USN, plutôt similaire à la classe Astute existante dans la Royal Navy britannique. Ceux-ci nécessitent des équipages moins importants (100 sous-mariniers) que ceux de l’actuelle classe Virginia de l’US Navy (plus de 130 membres). Surtout, les sous-marins de la classe Virginia, dont le coût unitaire est de 3,34 milliards de dollars, sont également un tiers plus chers que les sous-marins britanniques de la classe Astute (2,19 milliards de dollars).

En outre, les fabricants américains (comme Lockheed Martin) devaient déjà fournir les systèmes d’armes pour les douze sous-marins prévus dans le cadre du projet avorté avec le français Naval Group. Ils le feront très probablement pour les huit navires prévus dans le cadre d’AUKUS. Les entreprises américaines bénéficieront toutefois plus pleinement d’autres aspects de l’arrangement AUKUS, avec le développement et la fabrication d’armements de haute technologie.

Toutefois, ces accords de coopération étaient déjà bien engagés avant l’annonce d’AUKUS et avaient été préfigurés par de nombreuses réunions bilatérales Australie/États-Unis. Par exemple, l’emblématique drone de combat Loyal Wingman, développé par une filiale de Boeing en Australie, a effectué son premier vol en février de cette année.

Ainsi, en termes économiques, le principal bénéficiaire d’AUKUS n’est pas Washington. Il s’agit en fait de Londres, dont, de manière assez surprenante, le rôle et, surtout, les intérêts économiques comme diplomatiques dans cette affaire n’ont que peu été examinés.

Pour le Royaume-Uni, un bon coup diplomatique…

Le Royaume-Uni n’a pratiquement pas souffert des remous diplomatiques qui ont suivi l’annonce de la naissance d’AUKUS 16 septembre. Par exemple, alors que Paris a rappelé ses ambassadeurs de Canberra et de Washington, celui de Londres est resté en place.

À l’époque, cela a été interprété comme une manière subtile de minimiser l’importance du Royaume-Uni. Peut-être aussi, étant donné l’état déplorable des relations franco-britanniques dans le contexte du Brexit, a-t-il pu sembler peu utile d’ajouter cette alliance à une liste déjà longue de sujets litigieux.

La plupart des commentateurs ont, pour l’essentiel, souligné la valeur symbolique que revêt pour Londres la signature d’AUKUS. Certains ont évoqué le retour d’une sorte d’anglosphère faisant écho à la camaraderie entre Churchill et Roosevelt, voire un retour de l’Empire britannique dans l’Indo-Pacifique. D’autres y ont vu l’illustration des ambitions mondiales retrouvées du Royaume-Uni de l’après-Brexit, qui redevenait un acteur majeur dans la région indopacifique presque 60 ans après le retrait de l’est de Suez.

Un aspect sécuritaire important a été totalement négligé : AUKUS constitue pour le Royaume-Uni une incitation supplémentaire à ne pas renoncer à sa souveraineté contestée sur l’archipel des Chagos, dans l’océan Indien. Ceux-ci constituent depuis 1965 le Territoire britannique de l’océan indien (BIOT) et Londres tire quelques revenus de licences de pêche et de redevances sur la vente du nom de domaine Internet « io », (qui correspond à « Indian Ocean » et qui est très recherché par les start-up car l’abréviation est la même pour le terme « input-output », qui désigne la communication entre un ordinateur et le monde extérieur). Mais la Cour internationale de justice a statué en février 2019 que les îles devaient être restituées à l’île Maurice.

Histoire – L’archipel des îles Chagos, revendiqué par l’île Maurice et le Royaume-Uni, TV5 Monde, 9 octobre 2018.

En 1966, le Royaume-Uni a accordé aux États-Unis un bail de 50 ans pour créer une base aérienne et navale à Diego Garcia, la plus grande et, à l’époque, seule île habitée du BIOT. Ce bail a été prolongé jusqu’en 2036.

En tant qu’avant-poste stratégique le plus important des États-Unis dans l’océan Indien, Diego Garcia est d’une importance cruciale pour la projection de la puissance américaine, ce qui justifie l’investissement de quelque 3 milliards de dollars dans la base.

L’île Maurice a proposé de louer l’île aux États-Unis sur la base d’un bail de 99 ans à un coût et à des conditions qui restent à déterminer. Le maintien du statu quo serait donc non seulement moins cher et moins contraignant pour les États-Unis, mais il permettrait aussi aux Britanniques, dans le cadre de l’AUKUS, de déployer sans entrave leurs propres navires de guerre dans la zone.

Dans la perspective de la stratégie Global Britain lancée par Boris Johnson, le timing n’est pas sans importance. L’annonce d’AUKUS a été faite précisément à la veille de la présentation au Parlement européen par la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, d’un document d’orientation majeur (d’inspiration franco-allemande) à propos de la stratégie de l’UE pour l’Indo-Pacifique. La naissance d’AUKUS a éclipsé toute tentative d’affirmation de la politique étrangère européenne, ce rapport ayant été largement ignoré dans le vacarme médiatique.

… et une belle opportunité économique

Pourtant, au-delà de certaines préoccupations stratégiques et symboliques, l’importance d’AUKUS pour la Grande-Bretagne se situe ailleurs.

Un article récent situe la genèse de l’accord dans une demande faite par le chef de la Royal Australian Navy à son homologue britannique. Celle-ci est logique : historiquement, la flotte sous-marine australienne a toujours été dépendante de l’expertise de la Royal Navy, au sein de laquelle un certain nombre de ses officiers supérieurs sont recrutés.

Mais au-delà des questions de pratiques militaires et navales partagées, les Britanniques semblent avoir saisi l’opportunité AUKUS pour des raisons très rationnelles.

À un niveau stratégique pratique, AUKUS permettra à Londres de baser ses propres sous-marins à propulsion nucléaire en Australie de manière plus permanente. Cela permettrait au pays d’avoir une présence navale plus soutenue dans la région indopacifique, plutôt que de devoir passer par des campagnes de déploiement éphémère, comme c’est le cas actuellement, d’un groupe naval autour du navire amiral de la Royal Navy, le HMS Queen Elisabeth.

Néanmoins, le bénéfice le plus important de l’accord AUKUS pour Londres se trouve du côté de son complexe militaro-industriel. Deux jours à peine après l’annonce d’AUKUS, le gouvernement britannique a attribué deux premiers contrats à BAE Systems et Rolls Royce pour la conception initiale d’une nouvelle génération de sous-marins nucléaires destinés à la Royal Navy. Le partage des coûts de conception avec un partenaire-client fiable, à savoir l’Australie, est un choix industriel très judicieux, d’autant plus que BAE Systems y est déjà très présent.

Compte tenu des questions de spécifications techniques et de capacités industrielles mentionnées ci-dessus, il semblerait, par défaut du moins, que la majeure partie de la production se ferait au Royaume-Uni. Cela impliquerait manifestement un niveau de production locale à Adélaïde inférieur à celui prévu par le contrat avec les Français.

En outre, les sous-marins prévus pour l’Australie, qui n’ont pas encore été conçus, entreraient en service à la fin des années 2030 ou au début des années 2040, soit au même moment que les nouveaux sous-marins britanniques. Soit une décennie après la prochaine génération de sous-marins nucléaires américains d’attaque et après l’entrée en service initialement prévue des sous-marins à propulsion conventionnelle envisagés dans le contrat avec les chantiers français…

Ainsi, une motivation majeure pour le Royaume-Uni provient des économies d’échelle que le pays va pouvoir réaliser.

Au-delà de cette logique industrielle compréhensible, des préoccupations électorales britanniques sous-tendent également l’annonce d’AUKUS.

Dans sa courte déclaration du 15 septembre avec le président américain et son homologue australien, Boris Johnson a insisté sur les emplois qui seraient créés dans son pays – d’après lui, essentiellement dans les circonscriptions pauvres et pro-Brexit du nord de l’Angleterre qui ont basculé vers les conservateurs lors des élections de 2019, mais qui ne peuvent être considérées comme des territoires définitivement acquis par le parti.

Cette convergence de facteurs sécuritaires, stratégiques, diplomatiques, économiques et électoraux suggère donc que le Royaume-Uni est le plus grand bénéficiaire de l’accord AUKUS. Les avantages supplémentaires pour les États-Unis sont mineurs par rapport à ceux dont ils bénéficient déjà dans le cadre de leurs accords d’alliance existants avec les deux pays. Toutefois, la question de savoir si un accord d’une telle ampleur et d’un tel coût est dans l’intérêt de la sécurité de l’Australie reste ouverte.The Conversation

David Camroux, Senior Research Associate (CERI) Sciences Po; Professorial Fellow, (USSH) Vietnam National University, Sciences Po

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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