« L’analphabète » d’Agota Kristof

Le témoignage émouvant d’une exilée ayant fui l’URSS.

Par Johan Rivalland.

Je l’avais un peu oublié ce petit livre, et cet auteur qui reste pour moi à explorer… Acheté il y a quelques années en format audio – une première – j’ai alors découvert un auteur intéressant dont je ne connaissais jusque-là à peine que le nom.

Ce récit émouvant est celui de l’autobiographie d’Agota Kristof, ici opportunément lu par Marthe Keller, dont la voix aux accents étrangers et à la douceur empreinte de sérénité permet de parfaitement restituer le ton du livre, avec toute la simplicité et pudeur qui le caractérise, comme si on entendait l’auteur elle-même.

Le témoignage d’une réfugiée en quête d’identité retrouvée

Agota Kristof est née dans un petit village de Hongrie, où elle a vécu heureuse auprès de ses parents et de ses frères. Elle savait lire à 4 ans, grâce à son instituteur de père dont elle se remémore avec bonheur les douces sensations de sa salle de classe vide, attrapant comme elle le dit si bien cette « maladie inguérissable de la lecture ».

Une maladie qui lui valut l’incompréhension de son entourage, jugeant la lecture comme une activité paresseuse, alors qu’il y a tant d’autres tâches à assurer au quotidien.

Elle se remémore aussi tous ces instants de joie, qui ne dureront pas, où elle pouvait raconter des histoires à son petit frère, en inventer, en écrire (ainsi que des sketchs, joués avec d’autres, des poèmes, un journal).

Mais la guerre, la pauvreté, la séparation précoce d’avec la famille pour aller en internat, dans un système soviétique absurde (qu’elle décrit avec ironie) où l’être est dépossédé de son âme, vont orienter sa vie autrement. Jusqu’à la fuite en Autriche, avec un bébé, grâce au concours de passeurs pas toujours très scrupuleux, et l’arrivée à Lausanne en Suisse, où elle sera bien accueillie mais devra vivre une dure vie de labeur et de dépaysement, qu’elle décrit admirablement.

Un dépaysement au sens négatif du terme. Un éloignement de tout ce qui faisait son identité, à commencer par la langue, dont elle se sent orpheline et qui se trouve ici au centre de cette narration.

Un récit d’une grande pudeur

Un éloignement qu’elle raconte avec une certaine pudeur et sans lourdeur, même avec un brin d’humour, que d’autres n’auront pas supporté, allant jusqu’à se donner la mort. Un arrachement, dit autrement, qu’il ne fut pas facile de surmonter et qu’elle parvint à vaincre grâce à l’écriture, au succès, à l’apprentissage difficile de la langue française, écrite et parlée, jusqu’à l’obtention de son certificat d’études.

Non sans avoir dû concilier auparavant vie difficile à l’usine, courses, ménage, cuisine, couches, et tout ce qui peut faire du quotidien quelque chose qui confine parfois à l’absurde, un obstacle à la lecture et à la création, pour lesquelles il restait fort peu de temps disponible.

Un récit authentique, émouvant, stimulant, écrit sans complainte inutile, et qui conte finalement un peu de l’histoire de beaucoup de ceux qui ont connu l’exil, souvent malgré eux.

  • Agota Kristof, L’analphabète, Éditions Zoé – La voix du livre, novembre 2011, (58 pages).
Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.