Trois films à (re)voir pour les fêtes de fin d’année

Silence by Bea Represa(CC BY-NC 2.0) — Represa, CC-BY

Voici, en tout cas, trois films que je conseille de voir ou de revoir. Les bons films gagnent toujours à être revus et le temps les bonifie : ils vieillissent mais bien.

Par Gérard-Michel Thermeau.

Il y a bien des années, je m’étais posé la question d’un cinéma d’inspiration libérale. S’il existe ou a existé un cinéma nazi, un cinéma fasciste, un cinéma marxiste (qui est loin d’avoir disparu) et aujourd’hui un cinéma écologiste, on chercherait en vain un cinéma libéral.

Si les films engagés ne manquent pas, ils ont l’avantage d’être toujours engagés du même côté, gauche de préférence. Dans ce type de films, le monde y est sainement manichéen avec d’un côté les opprimés et surtout leurs défenseurs bien-pensants et, en face, les affreux, les riches et leurs séides, que rien ne saurait racheter.

Le libéralisme n’étant pas une idéologie, il n’existe pas de films libéraux à l’exception du flamboyant Rebelle de King Vidor, adaptant le roman d’Ayn Rand, la Source Vive.

Mais le libéralisme au cinéma se niche parfois là où on ne l’attend pas. Même si le monde du cinéma hollywoodien est peuplé d’artistes à la sensibilité progressiste, les valeurs profondes des États-Unis favorisent plutôt des films exaltant l’individu contre le système.

En France, autrefois, on trouvait des cinéastes dont les films contredisaient le positionnement idéologique de leurs auteurs. Prenez La Grande Illusion de Jean Renoir, peut-on trouver plus d’empathie pour des personnages aristocratiques, Boëldieu et Rauffenstein ? Et pourtant, Jean Renoir était, paraît-il, communiste. S’il a signé un navet de propagande pour le Parti et un médiocre film « Front populaire » Le Crime de monsieur Lange, ses meilleurs œuvres se caractérisent par une grande attention pour les individus. « Chacun a ses raisons », son credo, n’était guère compatible avec le marxisme-léninisme.

N’est-ce pas réconfortant d’une certaine façon ? Voici, en tout cas, trois films que je conseille de voir ou de revoir. Les bons films gagnent toujours à être revus et le temps les bonifie : ils vieillissent mais bien.

Ninotchka (1939) d’Ernst Lubitsch

Lubitsch a été une des gloires d’Hollywood de l’âge classique. Il était un des très rares réalisateurs dont le public connaissait le nom. Son éternel cigare, son accent berlinois, sa superficialité apparente masquaient un cinéaste d’exception et une « philosophie de l’existence » des plus subtiles. Si toute son œuvre parlante, sous les dehors d’une étourdissante fantaisie, exalte l’individualisme, trois de ces films se distinguent par un message plus explicite. L’un est pacifiste (L’homme que j’ai tué), l’autre est antinazi (To be or not To be) et celui qui nous occupe, anti-communiste. Autant To be or not To be bénéficie d’une réputation flatteuse, autant Ninotchka a longtemps eu mauvaise presse en France. Pensez-donc, rire du communisme !

Le rire sert pourtant de séparateur entre le capitalisme (où l’on peut rire de tout) et le communisme (où le rire est subversif et donc interdit). Mais Lubitsch ne se contente pas d’opposer la luxueuse suite d’un palace parisien à l’appartement collectif moscovite. La satire creuse de façon plus profonde.

Ninotchka (Greta Garbo) est une sorte de Greta, mais vingt ans plus tard, n’ayant rien appris et rien oublié. Cette idéologue, raide comme un piquet, gracieuse comme une porte de prison, soucieuse du futur des masses, ne comprend rien aux « vrais gens » qu’elle prétend défendre. Ayant franchi les portes d’un restaurant populaire, elle commande « betteraves et carottes crues » (n’est-ce pas merveilleusement prémonitoire ?) au père François médusé. Le gargotier, soucieux de l’honneur de son établissement, en bon Français fut-il d’Hollywood, rétorque vexé : « ici, c’est un restaurant pas une prairie ».

On trouve également dans ce film cette formule admirable qui reste toujours d’actualité. Un soviétique veut ainsi expliquer à Ninotchka la différence entre le socialisme et le capitalisme : « Il suffit de téléphoner et vous obtenez ce que vous voulez ». Le capitalisme c’est plus fort que toi !

Princesse Mononoké (1997) de Hayao Miyazaki

Que voilà la contradiction faite homme ! Il est le type même de l’entrepreneur heureux et pourtant il se proclame marxiste. Il a dénoncé avec verve des figures d’autorité dans ces films tout en se révélant un patron autoritaire au caractère difficile pour ses collaborateurs.

Princesse Mononoké est peut-être son film le plus ambitieux et le plus complexe. Que nous sommes loin d’un univers manichéen ! À l’exception du jeune Ashitaka, mais qui est contaminé par une malédiction, aucun des personnages n’est bon ou méchant. L’ambivalence de Dame Eboshi et de Jiko Bou illustre assez cette vision adulte. L’un, habile agent du gouvernement impérial, se révèle une sympathique canaille. L’autre, une femme d’entreprise au fort caractère, lutte pour préserver les forges, fruit de son travail contre des seigneurs pillards. Chez Miyazaki, l’État est soit néfaste, soit impuissant : ici, dans un Japon ravagé par la guerre, l’Empereur ne songe qu’à obtenir la jeunesse éternelle. Dame Eboshi accueille dans ses Forges les exclus mais chacun doit y travailler à la mesure de ses forces, l’assistanat n’a pas sa place ici. Néanmoins, aveuglé par sa haine des loups, elle provoque la destruction des Forges.

Loin des délires apocalyptiques de notre époque où l’on nous annonce pour demain ou du moins à l’heure suivante, la catastrophe provoquée par les ambitions et la haine se révèle provisoire. La nature revit, plus forte que tous les efforts humains, et les Forges renaîtront, Dame Eboshi ayant compris que le profit et le respect de la nature n’étaient pas incompatibles.

La nature s’incarne dans le film dans la personne du Dieu-Cerf, figure muette et impassible, indifférente aux catégories morales. Nous sommes loin du culte de Gaïa.

Aviator (2004) de Martin Scorsese

Consacrer un film à un entrepreneur, voilà qui ne viendrait certes pas à l’idée d’un cinéaste français. Martin Scorsese, une des plus grandes figures de ce qu’on a appelé le nouvel Hollywood, a su rendre justice à ce personnage hors du commun. Point d’hagiographie ici, la folie douce qui va finir par prendre possession de Howard Hughes est dépeinte sans fard. Leonardo di Caprio y réussit, par ailleurs, une des plus extraordinaires compositions de sa riche carrière.

Qu’est ce qu’un entrepreneur ? C’est celui qui voit ce que les autres ne voient pas. Hughes est un héritier mais un héritier résolu à ne pas se contenter de faire fructifier son héritage. Il veut être celui qui fait ce que personne n’a fait avant lui. Passionné de cinéma, il ne se contente pas de placer des actrices célèbres dans son lit et accessoirement son existence. Il rencontre Louis B. Mayer, le type même du patron de studio établi et lui demande de lui céder deux caméras pour le tournage d’une séquence de son film Hell’s Angels. « Vous avez 24 caméras et vous me demandez de vous en fournir 2 de plus ? 24 cela ne suffit pas ? » répond Mayer qui n’arrive pas à dissimuler son hilarité. Il lui conseille de se contenter de placer son argent à la banque car il ne comprend rien au cinéma. Mais en l’occurrence Hughes, qui est vu comme un « fou », a eu raison de s’obstiner.

Le capitalisme de connivence est dénoncé plus loin dans le film avec l’affrontement entre la TWA, compagnie de Hughes, et la Pan Am, qui bénéficie du soutien d’un sénateur véreux, et s’efforce d’obtenir le monopole légal des vols transatlantiques pour couper court à toute concurrence.

Un des moments les plus drôles du film est celui de la rencontre entre la famille Hepburn et Howard Hughes. Le milliardaire vit alors une liaison avec Katharine Hepburn, actrice talentueuse et intellectuelle sophistiquée. « Nous sommes tous socialistes ici » affirme la mère de cette famille très fortunée qui n’a pas l’air pourtant de se priver beaucoup en faveur du prolétariat. Hughes ayant l’air de « ricaner » à propos de Roosevelt, en fait il souffre des taquineries du chien de la maison, se voit quasiment intimer l’ordre de quitter la table.

Cette famille, très gauche caviar, discute des mérites de Goya et de Picasso, mais ne prête guère d’attention au projet de l’avion conçue par l’industriel. « On se moque de l’argent, ici, M. Hughes » déclare péremptoire Mme Hepburn. « Parce que vous en avez toujours eu » réplique agacé le milliardaire. « Certains parmi nous travaillent » ajoute-t-il à l’adresse du fils de famille un « artiste » qui fait de « l’abstrait, bien entendu ». Un moment très jouissif.

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