Le système bancaire américain au bord du gouffre ? Non !

The Credit Crunch Explained by Chris Beckett (CC BY-NC-ND 2.0) — Chris Beckett,

Une vidéo, qui circule actuellement sur les réseaux sociaux, est truffée d’erreurs et sent le conspirationnisme. Décodage.

Par Guillaume Nicoulaud.

Il faudrait 15 articles pour corriger le monceau d’erreurs que colporte cette vidéo.
Dès l’introduction, le ton est donné : « Dans seulement quelques semaines ou quelques jours le système financier mondial pourrait s’effondrer. Il s’agit d’un crime savamment orchestré. »

Primo, on nage déjà en plein conspirationniste. Je ne dis pas que toutes les théories du complot sont fausses — quelques-unes se sont révélées exactes — mais cela reste un marqueur assez fiable : dans 99 % des cas, c’est du bullshit en barres de 15.

Deuxio, des évènements qui « pourraient » se produire dans « quelques semaines ou quelques jours, » je peux vous en lister autant que vous voulez sans que vous ne puissiez jamais me donner tort a posteriori puisque j’ai subtilement utilisé le conditionnel.

Théorie amusante : il y a un Credit Crunch aux États-Unis

Alors non, il n’y a pas, aujourd’hui, de Credit Crunch aux États-Unis. Il y a eu un coup de stress, mi-septembre, sur le marché du repo1 : un certain nombre d’organisations ont soudain eu un gros besoin d’argent et il n’y avait personne pour le leur prêter.

Par ailleurs, outre que la définition donnée d’un Credit Crunch est inexacte, ce ne sont vraisemblablement pas des banques qui sont allées emprunter de l’argent au jour le jour à plus de 5 %.

La raison en est fort simple : en cas de stress, les banques américaines ont accès à des prêts de la Federal Reserve (la discount window) à des taux de 2,5 à 3 % ; ce qui ressemble beaucoup plus à des hedge funds2qui jouaient une baisse du pétrole.

Le sujet, c’est que face à ce besoin urgent de liquidités, il n’y avait pas grand monde et notamment pas les banques. On connait la raison : depuis la crise, elles ont pris l’habitude de parquer leurs liquidités à la Fed sous forme de réserves excédentaires (j’y reviens).

Et, par ailleurs, les nouvelles règlementations bancaires (Bâle III) font qu’elles sont largement découragées de faire du repo. C’est pour cela que la Fed a dû intervenir : elle s’est substituée aux banques pour apporter de la liquidité au marché.

Concernant la Fed qui injecte « des dizaines de milliards de dollars par jour », il n’est pas inutile de rappeler que la plupart de ces prêts (c’est du repo) sont des prêts au jour le jour. C’est-à-dire que ce qui est prêté le lundi est remboursé le mardi.

En d’autres termes, les montants ne s’additionnent pas : c’est juste — pour l’essentiel — la même opération qui a été reconduite plusieurs jours d’affilée, le temps que la situation se calme, grâce aux banques, notamment, qui sont un peu revenues sur le marché.

Donc, non : rien ne permet de dire que le système bancaire américain est au bord du gouffre et ce, d’autant plus que les banques américaines sont littéralement gorgées de cash : 1262 milliards de dollars de plus que ce que la réglementation impose !

Si les banques accumulent le cash injecté par la Fed, c’est parce que cette dernière a voulu qu’il en soit ainsi. C’est la raison pour laquelle, depuis 2008, elle rémunère (bien) les réserves (obligatoires et excédentaires) des banques. Ça n’a rien de « criminel » ni de mystérieux.

Théorie amusante : le marché du repo américain reposerait sur du collatéral composé d’obligations notées BBB/Baa (presque junk bond).

Non, juste non. Ça existe mais c’est marginal. Le collatéral le plus fréquent, et de très loin, c’est de l’obligation d’État.

Théorie amusante : les banques « ont perdu énormément de fric parce qu’elles avaient parié sur la baisse du coût du baril de pétrole. »

C’est bien connu, les banques gèrent leurs fonds propres avec des gros paris directionnels sur les matières premières. Non.

(Si le marché interbancaire est virtuellement mort, c’est une conséquence directe de la politique monétaire et de Bâle III. Tout le monde sait cela. Il n’y a pas le moindre mystère.)

Là, on passe à tout à fait autre chose : la politique monétaire crée des bulles. Moi, je suis d’accord mais je ne vois pas très bien en quoi les vilaines banques privées, et donc criminelles, en sont responsables.

Question : est-ce qu’un crash aux États-Unis peut avoir des conséquences en France ? Réponse de Toussaint : oui, la politique de la BCE est une politique d’injection permanente. #WTF ?

Retour sur le thème du complot et des criminels qui veulent effacer les preuves. Visiblement, les banques sont coupables mais de quoi ? De stocker du cash ? De la politique monétaire ? On ne sait pas trop.

On continue avec la figure imposée classique : les milliardaires se sont enrichis de +x % depuis le début de l’année. (Et quand le marché baissera, on fera le canard.)
Plus sérieusement : le sauvetage des banques par les pouvoirs publics, c’est le sauvetage de leurs créanciers. Et si on sauve les créanciers des banques c’est parce que c’est vous, le créancier : on parle de vos comptes bancaires, là.

Théorie amusante : l’État emprunte de l’argent aux banques

Non. L’État émet des obligations sur les marchés et si les banques en détiennent un peu, c’est parce que la banque centrale exige des obligations d’État en guise de collatéral quand elle prête aux banques.

Toussaint : « les banques ont le monopole du prêt aux États. » Chez Attac, ils vivent dans une réalité alternative, c’est pas possible…

Sinon, il y a aussi cette idée rigolote qui veut qu’on gagne beaucoup d’argent en prêtant à l’État. Savez-vous combien rapporte une obligation de l’État français à 10 ans ? Quelque chose comme -0.27 %3. Miam miam !

Théorie amusante : la dette publique, c’est parce qu’on a renfloué les banques

Non.

(Cela dit, je suis d’accord avec l’idée selon laquelle il faut cesser de sauver les banques mais pour des raisons totalement différentes.)

Ah ! Nous y voilà ! Il faut nationaliser les banques, les compagnies d’assurance, etc. et, sans transition, il faut se préparer au grand effondrement final du capitalisme. C’est la conclusion de la vidéo et je vais m’arrêter là.

Conclusion : @PartagerCSympa ne comprend rien à ce qu’il raconte. C’est du grand n’importe quoi alimenté à toutes les sources de la complosphère. Et encore, j’ai dû en oublier quelques-unes. #Fin

  1. Le repo est une vieille technique de prêt sécurisé : je vous vends un truc — typiquement une obligation d’État — aujourd’hui et m’engage à vous le racheter demain à un prix légèrement supérieur — la différence, ce sont les intérêts
  2. Un gros hedge fund qui explose en vol, ça peut poser des problèmes — souvenez-vous de LTCM — mais, de toute évidence, on n’en est pas là.
  3. Oui, c’est négatif.
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