Le système bancaire américain au bord du gouffre ? Non !

Une vidéo, qui circule actuellement sur les réseaux sociaux, est truffée d’erreurs et sent le conspirationnisme. Décodage.

Partager sur:
Sauvegarder cet article
Aimer cet article 0
The Credit Crunch Explained by Chris Beckett (CC BY-NC-ND 2.0)

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don

Le système bancaire américain au bord du gouffre ? Non !

Publié le 6 octobre 2019
- A +

Par Guillaume Nicoulaud.

Il faudrait 15 articles pour corriger le monceau d’erreurs que colporte cette vidéo.
Dès l’introduction, le ton est donné : « Dans seulement quelques semaines ou quelques jours le système financier mondial pourrait s’effondrer. Il s’agit d’un crime savamment orchestré. »

Primo, on nage déjà en plein conspirationniste. Je ne dis pas que toutes les théories du complot sont fausses — quelques-unes se sont révélées exactes — mais cela reste un marqueur assez fiable : dans 99 % des cas, c’est du bullshit en barres de 15.

Deuxio, des évènements qui « pourraient » se produire dans « quelques semaines ou quelques jours, » je peux vous en lister autant que vous voulez sans que vous ne puissiez jamais me donner tort a posteriori puisque j’ai subtilement utilisé le conditionnel.

Théorie amusante : il y a un Credit Crunch aux États-Unis

Alors non, il n’y a pas, aujourd’hui, de Credit Crunch aux États-Unis. Il y a eu un coup de stress, mi-septembre, sur le marché du repo1 : un certain nombre d’organisations ont soudain eu un gros besoin d’argent et il n’y avait personne pour le leur prêter.

Par ailleurs, outre que la définition donnée d’un Credit Crunch est inexacte, ce ne sont vraisemblablement pas des banques qui sont allées emprunter de l’argent au jour le jour à plus de 5 %.

La raison en est fort simple : en cas de stress, les banques américaines ont accès à des prêts de la Federal Reserve (la discount window) à des taux de 2,5 à 3 % ; ce qui ressemble beaucoup plus à des hedge funds2qui jouaient une baisse du pétrole.

Le sujet, c’est que face à ce besoin urgent de liquidités, il n’y avait pas grand monde et notamment pas les banques. On connait la raison : depuis la crise, elles ont pris l’habitude de parquer leurs liquidités à la Fed sous forme de réserves excédentaires (j’y reviens).

Et, par ailleurs, les nouvelles règlementations bancaires (Bâle III) font qu’elles sont largement découragées de faire du repo. C’est pour cela que la Fed a dû intervenir : elle s’est substituée aux banques pour apporter de la liquidité au marché.

Concernant la Fed qui injecte « des dizaines de milliards de dollars par jour », il n’est pas inutile de rappeler que la plupart de ces prêts (c’est du repo) sont des prêts au jour le jour. C’est-à-dire que ce qui est prêté le lundi est remboursé le mardi.

En d’autres termes, les montants ne s’additionnent pas : c’est juste — pour l’essentiel — la même opération qui a été reconduite plusieurs jours d’affilée, le temps que la situation se calme, grâce aux banques, notamment, qui sont un peu revenues sur le marché.

Donc, non : rien ne permet de dire que le système bancaire américain est au bord du gouffre et ce, d’autant plus que les banques américaines sont littéralement gorgées de cash : 1262 milliards de dollars de plus que ce que la réglementation impose !

Si les banques accumulent le cash injecté par la Fed, c’est parce que cette dernière a voulu qu’il en soit ainsi. C’est la raison pour laquelle, depuis 2008, elle rémunère (bien) les réserves (obligatoires et excédentaires) des banques. Ça n’a rien de « criminel » ni de mystérieux.

Théorie amusante : le marché du repo américain reposerait sur du collatéral composé d’obligations notées BBB/Baa (presque junk bond).

Non, juste non. Ça existe mais c’est marginal. Le collatéral le plus fréquent, et de très loin, c’est de l’obligation d’État.

Théorie amusante : les banques « ont perdu énormément de fric parce qu’elles avaient parié sur la baisse du coût du baril de pétrole. »

C’est bien connu, les banques gèrent leurs fonds propres avec des gros paris directionnels sur les matières premières. Non.

(Si le marché interbancaire est virtuellement mort, c’est une conséquence directe de la politique monétaire et de Bâle III. Tout le monde sait cela. Il n’y a pas le moindre mystère.)

Là, on passe à tout à fait autre chose : la politique monétaire crée des bulles. Moi, je suis d’accord mais je ne vois pas très bien en quoi les vilaines banques privées, et donc criminelles, en sont responsables.

Question : est-ce qu’un crash aux États-Unis peut avoir des conséquences en France ? Réponse de Toussaint : oui, la politique de la BCE est une politique d’injection permanente. #WTF ?

Retour sur le thème du complot et des criminels qui veulent effacer les preuves. Visiblement, les banques sont coupables mais de quoi ? De stocker du cash ? De la politique monétaire ? On ne sait pas trop.

On continue avec la figure imposée classique : les milliardaires se sont enrichis de +x % depuis le début de l’année. (Et quand le marché baissera, on fera le canard.)
Plus sérieusement : le sauvetage des banques par les pouvoirs publics, c’est le sauvetage de leurs créanciers. Et si on sauve les créanciers des banques c’est parce que c’est vous, le créancier : on parle de vos comptes bancaires, là.

Théorie amusante : l’État emprunte de l’argent aux banques

Non. L’État émet des obligations sur les marchés et si les banques en détiennent un peu, c’est parce que la banque centrale exige des obligations d’État en guise de collatéral quand elle prête aux banques.

Toussaint : « les banques ont le monopole du prêt aux États. » Chez Attac, ils vivent dans une réalité alternative, c’est pas possible…

Sinon, il y a aussi cette idée rigolote qui veut qu’on gagne beaucoup d’argent en prêtant à l’État. Savez-vous combien rapporte une obligation de l’État français à 10 ans ? Quelque chose comme -0.27 %3. Miam miam !

Théorie amusante : la dette publique, c’est parce qu’on a renfloué les banques

Non.

(Cela dit, je suis d’accord avec l’idée selon laquelle il faut cesser de sauver les banques mais pour des raisons totalement différentes.)

Ah ! Nous y voilà ! Il faut nationaliser les banques, les compagnies d’assurance, etc. et, sans transition, il faut se préparer au grand effondrement final du capitalisme. C’est la conclusion de la vidéo et je vais m’arrêter là.

Conclusion : @PartagerCSympa ne comprend rien à ce qu’il raconte. C’est du grand n’importe quoi alimenté à toutes les sources de la complosphère. Et encore, j’ai dû en oublier quelques-unes. #Fin

  1. Le repo est une vieille technique de prêt sécurisé : je vous vends un truc — typiquement une obligation d’État — aujourd’hui et m’engage à vous le racheter demain à un prix légèrement supérieur — la différence, ce sont les intérêts
  2. Un gros hedge fund qui explose en vol, ça peut poser des problèmes — souvenez-vous de LTCM — mais, de toute évidence, on n’en est pas là.
  3. Oui, c’est négatif.
Voir les commentaires (11)

Laisser un commentaire

Créer un compte Tous les commentaires (11)
  • Démontage parfait de cette fake grossière. Le problème, c’est que vu le niveau économique des Français elle est gobée par 98% d’entre eux !

  • Ces gens qui font des vidéos ou des articles confus, remplis d’affirmations sans preuves et où à la fin, la conclusion est qu’il faut nationaliser les banques, dévoilant par là leur idéologie très imprégnée de marxisme collectiviste, me donnent juste envie de tourner les talons.

    Cela dit, j’aimerais un article – ou un lien vers un article, ou un ouvrage… – expliquant de façon aussi didactique que possible comment tout cela fonctionne : l’endettement des États, auprès de qui (par exemple, qui aujourd’hui achète des obligations à taux négatif ?… et plus largement qui accepte depuis des décennies d’acheter des obligations d’État sachant que se faire rembourser semble de plus en plus hypothétique) ; la création de monnaie (sans doute lié au point précédent) : les banques privées manifestement, sur des bases plutôt keynésiennes (donc critiquables), avec des banques centrales qui imposent des taux d’intérêt (un interventionnisme qui me choque)… et les conséquences de tout ceci sur l’économie, les crises, soudaines ou larvées, etc.
    Un lien, une référence ?

    • Ce ne sont pas les absurdités qui manquent sur Youtube: théorie du complot, théorie des anciens astronautes, OVNI, falsification de l’histoire, etc…

    • Déjà, il y a un excellent livre par un auteur de Contrepoints, Gérard Dréan, B.A.BA d’économie, ISBN 978-2-9542598-3-3, que chacun devrait avoir lu. Cependant, pour les questions évoquées dans les reportages vidéos et certains commentaires confus, ces bases ne suffisent pas car ils jouent sur le flou, justement, et sur des notions comme l’évaluation pragmatique du risque que les citoyens maîtrisent mal.
      Par exemple, les questions sont mal formulées : pourquoi les Français confient-ils leur avenir à des assurances-vie en euros, qui achètent avec leurs sous les obligations d’état AAA+, plutôt qu’à des entreprises ou même des AV en unités de compte, qui pallient le risque par la répartition statistique et le rendement bien supérieur de leurs profits ?

      • Merci pour l’info. Cela dit, j’ai quelques bases en économie (de par ma formation, en partie, et ma pratique de la gestion d’entreprise – c’est d’ailleurs cette dernière qui m’a montré de façon très concrète à quel point l’étatisme est une plaie) et c’est plus précisément les questions monétaires qui m’intéressent – questions macroéconomiques donc, et politiques.

  • C’est encore de la propagande communiste anti-capitaliste, mais comme les français sont des crétins économiques, il suffit de lire les commentaires des lecteurs sur les sites des media, cela confirme ce qu’ils croient déjà.

  • « Il faut nationaliser les banques, les compagnies d’assurance, etc. »

    Peut-être faut-il revenir sur un sens un peu moins historique du mot « nationaliser » (les Socialistes, 1981…) et plus proche de la nation.

    La monnaie n’est plus nationale, mais ce n’est pas pour autant que les problèmes monétaires nationaux ont disparu. Où est le cercle vertueux promis, par exemple.

    • Il me semble évident que quand les gens parlent de nationalisation des banques, il s’agit bien de les étatiser, et pas seulement de revenir au franc.

  • Le collapsologisme est à la mode. Tout le monde voit des effondrements partout. Le cinéma ne va pas tarder à s’en emparer. Historiquement il n’y a jamais eu d’effondrement de civilisation par peur de l’effondrement. Je prédis donc un effondrement des théories de l’effondrement.

  • « le sauvetage des banques par les pouvoirs publics, c’est le sauvetage de leurs créanciers »

    Il est possible de sauver les créanciers sans sauver les banques, ce qui revient à nationaliser les fonds propres et à convier les banquiers actuels à changer de métier, puisqu’on manque de soudeurs et de boulangers… De même, la BC peut tout à fait intervenir sans créer des bulles sur les actifs.

    Il paraît qu’il y avait plusieurs grosses échéances accumulées, notamment fiscales, lorsque la Fed a dû intervenir. Qu’en est-il ?

    Pour le reste, d’accord avec l’article relevant les délires d’Attac, qui n’en est pas à son coup d’essai dans ce domaine. Une vraie collection d’abrutis pétris d’idéologie malsaine.

    • Oui mais les banques non sauvées ne peuvent pas rembourser les pouvoirs publics puisqu’elles auront fait faillite. Et les banquiers virés peuvent toujours se retrouver chez les copains ou fonder de nouveaux établissements sans aucun historique de mauvaise gestion. Le mieux reste quand même de responsabiliser les créanciers, qui doivent apprendre à placer leurs œufs dans plusieurs paniers. L’offre bancaire suivra.

  • Les commentaires sont fermés.

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don
poutine inflation
2
Sauvegarder cet article

La publication de l'indice des prix à la consommation (IPC) de mai 2022 a été pire que ce que prévoyaient pratiquement toutes les prévisions. L'IPC d'une année sur l'autre s'est établi à 8,6 %, ce qui est non seulement plus élevé que prévu, mais constitue un nouveau record depuis quatre décennies. L'IPC d'un mois sur l'autre (avril à mai) a également été plus élevé que prévu : 1 % contre 0,7 % prévu. La publication de lundi montre clairement que la Fed est à la traîne en termes d'utilisation de mesures politiques pour freiner la hausse des pr... Poursuivre la lecture

La BCE a manifestement été surprise par la dynamique que suit l’inflation dans la zone euro depuis quelques mois. Encore accélérée avec la guerre en Ukraine, elle y a atteint 8,1 % sur un an en mai, ce qui ne s’est jamais produit depuis l’instauration de la monnaie unique. Ce rythme est quatre fois supérieur à l’objectif de 2 % assigné à la banque centrale. En Pologne il dépasse même les 12 %.

Aux États-Unis la hausse des prix à la consommation s’est encore accélérée le mois dernier. En mai l’indice de référence (CPI) a augmenté de 1,0... Poursuivre la lecture

Par Ryan McMaken.

La Banque du Canada a augmenté mercredi son taux d'intérêt directeur (connu sous le nom de taux cible du financement à un jour) de 1,0 % à 1,5 %. Il s'agit de la deuxième augmentation de cinquante points de base depuis avril et de la troisième hausse du taux cible depuis mars de cette année. Le taux cible du Canada était resté stable à 0,25 % pendant vingt-trois mois, après que la banque a réduit son taux cible à partir de mars 2020.

Comme aux États-Unis et en Europe, les taux d'inflation au Canada atteignent d... Poursuivre la lecture

Voir plus d'articles