Quelques BD originales pour bien démarrer l’année

Pour bien commencer l’année en détente, quelques lectures de bandes dessinées. Pour ceux qui aiment.

Par Johan Rivalland.

« L’âge d’or »

 

Au départ, j’ai eu un peu de mal à entrer dans la narration de ce récit médiéval original et à me laisser séduire. Les couleurs orangées, les planches chargées, une clé d’entrée un peu rebutante, des dessins un peu particuliers… Puis, en s’accrochant avec volonté, j’ai fini par adhérer, et même par me laisser captiver.

Il vaut donc la peine d’être patient pendant quelques dizaines de pages au début, pour se trouver ensuite plongé dans une histoire assez passionnante, qui change un peu de l’univers contemporain tout en y retrouvant des intrigues relativement intemporelles, mettant en jeu des rivalités de pouvoir, des complots et trahisons, l’intérêt parfois opposé de certains gouvernants et du peuple qui aspire à moins d’impôts et plus de liberté.

Ici, l’heure est à la révolte. Les récoltes ont été mauvaises (comme cela est très souvent arrivé au cours de notre histoire). Le peuple souffre donc de disette et de misère. Or, c’est dans ce contexte que le roi meurt, laissant la succession à sa fille, désireuse de se lancer dans des réformes qui s’imposent, dont l’esprit consiste à desserrer l’étau qui écrase le peuple et l’empêche de pouvoir vivre décemment.

Aussitôt chassée du pouvoir par une coalition d’intérêts qui visent à alourdir la charge des impôts pour tenter de surmonter la crise (remède pire que le mal, comme bien souvent), elle s’enfuit en compagnie de son plus fidèle chevalier, le sage Tankred de Malefort et son plus proche conseiller et ami Bertil.

De multiples péripéties vont s’ensuivre, conduites par une sorte de vision mystique (un peu à la Jeanne d’Arc), servies par des illustrations artistiques et envoûtantes (celles-là même qui me posaient un peu difficulté au départ) et des alternances de jeux de couleurs en partie monochromes.

Un récit, au final, suffisamment captivant pour que la magie opère, tant et si bien que l’on est surpris à la page 228 par la suspension de l’action, interrompue en pleine intrigue par un terrible « À suivre… » qui nous renvoie à un tome 2 dont il faudra avec patience attendre la sortie…

  • Cyril Pedrosa et Roxanne Moreil, L’âge d’orAire Libre – Dupuis, septembre 2018, 232 pages.

« Ces jours qui disparaissent »

Le thème de cette BD m’a tout de suite attiré :

« Que feriez-vous si d’un coup vous vous aperceviez que vous ne vivez plus qu’un jour sur deux ? C’est ce qui arrive à Lubin Maréchal, un jeune homme d’une vingtaine d’années qui, sans qu’il n’en ait le moindre souvenir, se réveille chaque matin alors qu’un jour entier vient de s’écouler. Il découvre alors que pendant ses absences, une autre personnalité prend possession de son corps. Un autre lui-même avec un caractère bien différent du sien, menant une vie qui n’a rien à voir. Pour organiser cette cohabitation corporelle et temporelle, Lubin se met en tête de communiquer avec son « autre », par caméra interposée. Mais petit à petit, l’alter ego prend le dessus et possède le corps de Lubin de plus en plus longtemps, ce dernier s’évaporant progressivement dans le temps… Qui sait combien de jours il lui reste à vivre avant de disparaître totalement ? »

La longueur du volume est très appréciable, car souvent les BD sont trop courtes. Ici, c’est juste ce qu’il faut. Et tant mieux, car cette histoire est absolument captivante. Difficile de se détacher de la lecture tant c’est captivant (j’en ai fini la lecture à 3 h 30 du matin le jour où je l’ai lue, sans parvenir à m’en détacher et en ayant le sentiment d’aller au-delà du raisonnable).

Le titre lui-même est beau et poétique, avec cette petite pointe de nostalgie et de tristesse qui sera en effet si présente dans la narration.
On est sensible à ce qui arrive au personnage, à son désarroi, son égarement. Bien qu’entouré de très fidèles amis, rien ne semble pouvoir aller à l’encontre du mal qui le ravage. Et les choses vont aller de mal en pis… (sans que je ne vous dévoile l’issue, bien sûr).
Un chef d’œuvre de malaise, de tristesse, d’impuissance, de désarroi, face au mal qui vous ravage, quelle qu’en soit la forme.
Un sentiment d’injustice, de détresse effroyable, de terreur. Le temps, le temps qui s’écoule, qu’on ne maîtrise plus, la vie qui s’échappe, quoi qu’on veuille.

Laissez-vous emporter par cette lecture sublime.
C’est superbe, enivrant, émouvant. Et on n’en ressort pas totalement indemne.

 

 

« L’aimant »

 

« Pierre, jeune étudiant en architecture parisien entreprend un voyage en Suisse afin de visiter les thermes de Vals. Ce magnifique bâtiment, conçu par le célèbre architecte suisse Peter Zumthor, au cœur de la montagne, le fascine et l’obsède. Cette mystérieuse attraction va se révéler de plus en plus forte à mesure que Pierre se rapproche du bâtiment… »

Je me suis laissé tenter par ce bel album à première vue assez original, tout en craignant d’y trouver une absence d’intrigue et une ode à l’architecture, bref quelque chose de potentiellement assez ennuyeux de mon point de vue.
Eh bien pas du tout.

À l’inverse, nous sommes très rapidement pris dans une intrigue, un peu aimantés, comme l’est le personnage principal. Ce qui nous conduit à ne pas lâcher le livre (assez volumineux par ailleurs, un vrai objet d’art) avant d’en avoir achevé la lecture. Pas vraiment ce que j’avais prévu, puisque je pensais faire durer un peu le plaisir et le lire en plusieurs fois. Ce qui entraîne une petite déception paradoxale, puisque finalement, si on n’a pas pu lâcher le livre, c’est qu’il n’était pas si mal. On peut même dire qu’il est bon.

Sur un plan graphique, le dessin, les couleurs, l’atmosphère physique à travers l’architecture des thermes, les paysages de montagne et les profils des personnages, et même le papier épais, m’ont paru agréables.
Je ressors satisfait, au global, de la lecture de ce bel album, dont je souhaite laisser le mystère intact, à demeure (ou à dessein, comme vous préférez).

 

Lucas Harari, L’aimantSarbacane, août 2017, 152 pages.