Balladur le retour, en « grand maître Jedi » de Wauquiez !

Edouard Balladur by UMP Photos 2012(CC BY-NC-ND 2.0)

Retour sur les années Balladur : Laurent Wauquiez trouve-t-il en lui un soutien et un cautionnement politique ?

Par Nathalie MP.

L’ancien Premier ministre Édouard Balladur a fêté ses 89 ans hier, mais ce n’est pas la raison pour laquelle il fait un retour remarqué dans les médias cette semaine.

Alerté par les égards appuyés dont Laurent Wauquiez l’a entouré le 27 janvier dernier lors du Conseil national des Républicains, Le Parisien a mené sa petite enquête et en a conclu qu’Édouard Balladur était une sorte d’éminence grise du nouveau Président du parti de droite, un « baron  noir », un conseiller de l’ombre souvent consulté et volontiers écouté.

Laurent Wauquiez ne fait aucun mystère de cette relation, bien au contraire. On dirait même qu’il la revendique, comme s’il était en recherche de légitimité et de racines dans son propre parti et de poids politique sur l’ensemble de l’échiquier national.

On le comprend, car selon un récent sondage IFOP sur le premier tour de l’élection présidentielle si elle avait lieu aujourd’hui, on voit deux têtes qui dépassent – Macron avec 36% et Le Pen avec 23% – puis on voit un Mélenchon challenger avec 16,5%, tandis qu’avec un 8% peu flatteur pour le leader d’un parti qui a le deuxième groupe le plus important à l’Assemblée nationale, Wauquiez se retrouve à faire de la figuration en compagnie de Benoît Hamon et Nicolas Dupont-Aignan.

Aussi, non seulement il a longuement fait applaudir Balladur au Conseil national, non seulement il l’a placé au premier rang à ses côtés, mais, fidèle à son goût pour la métaphore Star Wars, il n’hésite pas à expliquer à son propos :

C’est comme un grand maître Jedi auprès duquel on vient prendre conseil. Il est à la fois exigeant et bienveillant. Il me fait du bien.

Surtout, il surgit d’une époque où la droite, évincée en 1981 par François Mitterrand, avait récupéré par deux fois (en 1986 et en 1993) les suffrages des Français après la débâcle des expériences socialistes, aussi bien dans leur version extrême avec le Programme commun de la gauche que dans leur version sociale-démocrate avec la « deuxième gauche » de Michel Rocard.

Pour le dire avec les mots de Laurent Wauquiez :

Il incarne le souvenir d’une époque où la France était prospère, avec une droite au pouvoir et qui s’assumait.

De son côté, Édouard Balladur se défend de tout rôle occulte. À l’entendre, il soutient Laurent Wauquiez par discipline de parti comme il aurait soutenu tout autre titulaire de la Présidence LR, exactement comme il a soutenu d’abord Sarkozy lors de la primaire de droite, puis comme il s’est rallié à Fillon quand ce dernier l’a emporté. Et maintenant, selon une formule qui a fait son chemin depuis l’élection de Macron, il considère tout simplement qu’il faut « laisser sa chance » à Wauquiez.

Il n’empêche que les deux hommes se parlent au téléphone et se rencontrent (trois fois par an pendant une heure exactement, nous révèle Le Parisien) et que l’ancien Premier ministre n’est pas sans influence sur le jeune leader de la droite. C’est d’autant plus intéressant qu’Édouard Balladur est considéré comme un homme politique libéral, tandis que Laurent Wauquiez ne l’est guère, même flanqué d’une Virginie Calmels qui dirige le courant DroiteLib au sein des Républicains.

Né en 1929 à Izmir (ex-Smyrne) en Turquie dans une famille d’origine arménienne convertie au catholicisme, Édouard Balladur passe son enfance et son adolescence à Marseille puis il rejoint Sciences Po Paris dont il sort diplômé en 1950. La tuberculose l’oblige à interrompre ses études pour un temps, mais il intègre l’ENA en 1955 et devient conseiller d’État en 1957.

En 1964, il entre au cabinet du Premier ministre Georges Pompidou qui le nomme Secrétaire général de l’Élysée (d’abord adjoint puis en titre) quand il est élu Président de la République en 1969. Sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing et au début de celle de Mitterrand, il réintègre d’abord le Conseil d’État puis dirige différentes entreprises privées, notamment GSI, la filiale de services informatiques de la CGE (future Alcatel).

Toujours courtois à la limite du compassé et maladivement ponctuel, offrant au public l’image d’un homme scrupuleusement élégant (costumes « british » de Savile Row et chaussettes rouges Gammarelli comme les papes), il marie « le velouté de l’homme de cabinet et la civilisation de la confiture de rose », ainsi que l’exprimait joliment un écrivain de ses amis.

Balladur et la première cohabitation avec Mitterrand (1986-1988)

La carrière politique d’Édouard Balladur commence véritablement avec les élections législatives de 1986 qui voient la droite reprendre la majorité aux socialistes (voir ci-contre la composition de l’Assemblée). Il est élu député RPR de Paris, mais Jacques Chirac ayant été nommé Premier ministre dans le cadre inédit d’une cohabitation avec un Président socialiste, il rejoint le gouvernement comme ministre d’État, ministre de l’Économie, des Finances et de la Privatisation, ce dernier titre étant une nouveauté.

Il faut se rappeler que si Jacques Chirac voulait d’abord faire du RPR une force politique sociale-démocrate sur le mode d’un travaillisme à la française, la mise en place du programme commun de la gauche à partir de 1981 change complètement la donne et le transforme soudain en chantre du libéralisme.

Balladur lance donc une série de privatisations qui concernent aussi bien des nationalisations effectuées au lendemain de la seconde Guerre mondiale que celles du gouvernement Mauroy.

Comme souvent, la priorité du gouvernement est l’emploi. Les chômeurs, environ 600 000 en 1974, étaient passés à 1,5 million en 1981 sous l’effet du choc pétrolier. Le programme commun de la gauche n’avait rien arrangé, bien au contraire, puisqu’on en dénombrait 2,2 millions en 1986.

Il décide donc de rendre le marché du travail plus flexible (tiens, comme c’est étrange !) en supprimant l’autorisation administrative de licenciement, en encourageant l’investissement et en faisant revenir les capitaux par suppression de l’IGF (Impôt sur les grandes fortunes établi par les socialistes) et amnistie fiscale.

Ces mesures redonnent quelques couleurs à l’économie française : l’inflation repasse sous les 3% après avoir atteint 13,4% en 1981, la croissance repart (4,5% fin 1988) et le taux de chômage amorce un petit retournement de 10,5%  en 1986 à 9,8% en 1988.  Le déficit public tombe de 3,2% du PIB en 1986 à 2% en 1987 et le ratio dette sur PIB se stabilise aux alentours de 33%.

Michel Rocard, qui succède à Jacques Chirac à Matignon lorsque Mitterrand est réélu en 1988, profitera largement des réformes « libérales » entreprises par la droite.

Seconde cohabitation avec Mitterrand (1993-1995)

La cohabitation de 1986 se reproduit de façon encore plus nette lors des législatives de 1993 (voir graphique ci-contre) sur fond de chômage qui augmente, de récession et de dette et de déficit publics qui explosent (respectivement 46,6% et 6,4% du PIB en 1993 dans le budget Bérégovoy).

Échaudé par son échec présidentiel de 1988, Jacques Chirac pense que le poste de Premier ministre ne doit pas être occupé par le futur candidat présidentiel de la droite. Il laisse donc la place à Balladur, étant entendu que celui-ci ne se présentera pas en 1995.

Mais bénéficiant d’une belle cote de popularité (58% en octobre 1994) dans un contexte de crise économique et dans une ambiance de fin de règne mitterrandien, Balladur se présente néanmoins. Il est éliminé au premier tour et Chirac est élu (puis réélu en 2002) mais son initiative (trahison ?) crée une fracture durable au sein de la droite, avec d’un côté le clan Chirac Juppé et de l’autre le clan Balladur Sarkozy (ce dernier étant ministre du Budget de Balladur entre 1993 et 1995).

Sur le plan économique, les privatisations sont à nouveau au menu (j’avais eu l’occasion de signaler qu’elles avaient « traumatisé » le très étatiste Florian Philippot !), le système des retraites par répartition connaît une première réforme (allongement de la durée de cotisation de 37,5 à 40 ans pour le régime général) et Balladur insiste sur la nécessité de restaurer les finances publiques.

Mais si le déficit sera ramené à 5,1% du PIB en 1995, la dette continue de grimper pour dépasser les 55% la même année. Balladur avait d’ailleurs lancé un grand emprunt d’État auprès des Français qui rapporta plus de 100 milliards de francs au lieu des 40 prévus. Gros succès donc, mais un grand emprunt reste une dette …

Quand on l’interroge sur son action économique lors des deux cohabitations, Édouard Balladur insiste tout particulièrement sur l’ambitieux programme de privatisations qu’il a mené à bien. Il considère même qu’en ce domaine très libéral, il est allé plus vite et plus loin que Margaret Thatcher. C’est du reste pour cela qu’il fut récompensé du Prix Jacques Rueff 1986.

Un Jacques Rueff dont il est finalement assez proche dans sa conception du libéralisme. Celui-ci était en désaccord avec les libéraux classiques car il considérait que l’ordre spontané n’existait pas, ou alors la société ne serait pas ordonnée. Or Balladur constate aussi qu’il n’est pas toujours en odeur de sainteté dans certains milieux qu’il qualifie d’ultra-libéraux. « La faute à ma conception d’un libéralisme ordonné »estime-t-il.

Balladur se montre également réticent lorsqu’il est question de traités de libre-échange. Expliquant (début 2017) qu’il a recommandé au président du Sénat de ne pas ratifier le Traité de libre-échange entre l’Europe et les États-Unis (TAFTA) tant que les conditions ne seraient pas égales des deux côtés de l’Atlantique, il prône plus la surenchère protectionniste que la désescalade :

Je ne suis pas partisan du protectionnisme, mais d’une concurrence entre égaux.

Une position qui le rapproche très nettement de celle adoptée récemment par Virginie Calmels et qui traduit assez clairement les limites du libéralisme au sein de la droite française. Au-delà de l’assainissement des finances publiques, l’État garde son importance et le pays ses frontières, y compris pour les biens et services.

En cela, il n’y a pas de raison qu’Édouard Balladur et Laurent Wauquiez ne puissent pas s’entendre.

Sur le web