Liberté et égalité des sexes pour George Sand

Portrait de George Sand par Eugène Delacroix by Renaud Camus (CC BY 2.0)

Comment George Sand a acquis sa liberté.

Par Gabrielle Dubois.

Dans ce septième épisode de Liberté et auteurs du 19ème siècle, il est grand temps de laisser la parole à la femme la plus libre qui soit. Pourtant, pour avoir la liberté de s’affirmer en tant que femme, elle dut s’habiller comme un homme et porter un nom d’homme : George Sand.

Toutes les libertés à conquérir

Aurore Dupin est née en 1804, à Paris. Après s’être vu proposer un vieux mari et l’avoir refusé, la jeune Aurore, 18 ans, cède et épouse M. Dudevant qui s’avérera très décevant et giflera même sa femme en public. Aurore a deux enfants, puis elle quitte son mari et s’installe, à 27 ans, à Paris. Elle prend le pseudonyme de plume de George Sand et demandera par la suite la séparation d’avec son mari, ainsi que la garde de ses enfants, ce qu’elle obtiendra après de longs et pénibles procès.

Très jeune, Aurore-George se sera donc battue pour sa liberté de femme, sa liberté de mère, sa liberté de citoyenne, sa liberté d’écrivain.

Extraits de sa très longue Histoire de ma vie, voici les libertés durement acquises par George Sand.

La liberté, c’est du courage et de la persévérance

« Je m’établis quai Saint-Michel. Trois petites pièces très propres donnant sur un balcon, vue sur la Seine, Notre-Dame… J’avais du ciel, des hirondelles, de la verdure sur les toits ; le Paris pittoresque et poétique de Victor Hugo pour trois cents francs de loyer par an.

Les cinq étages me chagrinaient fort, je n’ai jamais su monter ; mais il le fallait bien, et souvent avec ma grosse fille dans les bras. Mon ménage était fait pour 15 fr/mois. Ma nourriture apportée par un gargotier pour 2fr/jour. Je savonnais et repassais moi-même le (linge) fin.

Je cherchais de l’ouvrage mais je n’en trouvais point. J’avais en montre (exposé) un petit portrait dans un café, mais la pratique (le client) ne venait pas.

J’aurais voulu lire, je n’avais pas de livres de fond. Et puis c’était l’hiver, et il n’est pas économique de garder la chambre quand on doit compter les bûches. J’essayais de m’installer à la bibliothèque Mazarine ; mais il eût mieux valu, je crois, aller travailler sur les tours de Notre-Dame tant il y faisait froid.

J’arpentais le pavé de Paris, crottée, fatiguée, enrhumée, et je voyais chaussures et vêtements, sans compter les petits chapeaux de velours arrosés par les gouttières, s’en aller en ruine avec une rapidité effrayante. »

La liberté pour une femme ? Être invisible !

« Ayant été habillée en garçon durant mon enfance, raconte George Sand, je repris un costume qui n’était pas nouveau pour moi. Je me fis faire une redingote an gros drap gris, pantalon et gilet pareils. Avec un chapeau gris et une grosse cravate de laine, j’étais absolument un petit étudiant de première année. Je ne peux pas dire quel plaisir me firent mes bottes ! Avec ces bons petits talons ferrés, j’étais solide sur le trottoir, et puis mes vêtements ne craignaient rien. Je courais par tous temps, je revenais à toutes les heures, j’allais au parterre de tous les théâtres. Personne ne faisait attention à moi et ne se doutait de mon déguisement.

Pour ne pas être remarquée en homme, il faut avoir déjà l’habitude de ne pas se faire remarquer en femme. Je raconte là un temps très passager et très accidentel dans ma vie, bien qu’on ait dit que j’avais passé plusieurs années ainsi. »

Conseil d’homme sur la place de la femme

« Si j’avais besoin d’un patron littéraire, écrit encore George Sand, c’était bien plus comme conseil que comme appui. Je désirais savoir, avant tout, si j’avais quelque talent… Mes amis étaient trop volontiers éblouis, il me fallait un juge sans préventions. Un ami me proposa un de ses collègues à la chambre, M. de Kératry, qui faisait des romans, et qu’il me donna pour juge fin et sévère. J’avais lu un de ses romans, ouvrage fort mal fait, bâti sur une donnée révoltante, mais à laquelle le goût épicé du romantisme faisait grâce en faveur de l’audace…

Dès le lendemain, j’eus rendez-vous chez M. de Kératry à huit heures du matin. C’était bien matin. J’avais les yeux gros comme le poing, j’étais complètement stupide. M. de Kératry me parut plus âgé qu’il ne l’était. Il me fit entrer dans une jolie pièce où je vis, couchée sur un couvre-pied de soie rose très galant, une charmante petite femme qui jeta un regard de pitié languissante sur ma robe et sur mes souliers crottés, et qui ne crut pas devoir m’inviter à m’asseoir.

Je demandai à M. de Kératry si mademoiselle sa fille était malade. Le vieillard me répondit d’un air tout gonflé d’orgueil que c’était sa femme.

– J’ai promis, dit-il, de causer avec vous de votre projet d’écriture. Mais en deux mots, je serai franc : une femme ne doit pas écrire.

– Si c’est votre opinion, nous n’avons point à causer, repris-je.

Je me levai et sortis sans humeur, car j’avais plus envie de rire que de me fâcher. M. de Kératry me suivit dans l’antichambre et m’y retins quelques instants pour me développer sa théorie sur l’infériorité des femmes, sur l’impossibilité où était la plus intelligente d’entre elles d’écrire un bon ouvrage. Et, comme je m’en allai toujours sans discuter, il termina sa harangue par un trait napoléonien qui devait m’écraser.

– Croyez-moi, me dit-il gravement comme j’ouvrai la dernière porte de son sanctuaire, ne faites pas de livres, faites des enfants.

– Ma foi monsieur, lui répondis-je en pouffant de rire et en lui fermant sa porte sur le nez, gardez le précepte pour vous-même si bon vous semble ! »

La liberté pour une femme ? Être un homme !

Il faut lire Histoire de ma vie de George Sand, pour connaître les détails qui l’ont amenée à prendre ce pseudonyme masculin. Quant à savoir pourquoi elle l’a gardé, voici :

« Il est probable que j’eusse changé ce pseudonyme, si je l’eusse cru destiné à acquérir quelque célébrité ; mais jusqu’au moment où la critique se déchaîna contre moi à propos du roman de Lélia, je me flattai de passer inaperçue. En voyant que, bien malgré moi, il n’en était plus ainsi, et qu’on attaquait violemment tout dans mon œuvre, jusqu’au nom dont elle était signée, je maintins le nom et je poursuivis l’œuvre. Le contraire eût été une lâcheté. »

Liberté, égalité, au féminin

On peut penser que les menus faits racontés par George Sand sont anecdotiques. Ils le sont d’une certaine façon, dans la mesure où ils n’ont concerné que très peu de femmes.

Les sœurs Brontë, George Elliot (Mary Ann 1819-1880), Daniel Lesueur (Jeanne Loiseau1860-1920), Laurent Daniel (Elsa Triolet 1896-1970) ont toutes pris des pseudonymes masculins pour écrire. Jane Austen n’en a pas pris, mais elle a dû publier anonymement ses premiers écrits.

Il y a peu, l’écrivain américaine Catherine Nichols n’a été publiée qu’après s’être décidée à présenter ses manuscrits sous un nom d’homme (George !).

Pourtant, la privation de liberté de la femme par les vêtements qu’elle peut porter est toujours d’actualité : certains sont une entrave au travail, à l’expression de soi. Les préjugés sur les capacités d’une femme apparaissent encore aujourd’hui dans le débat sur les différences de salaires entre hommes et femmes.

Quant à George Sand, la liberté qu’elle aura acquise grâce à l’argent gagné avec ses livres, lui réservera de drôles de surprises et des réflexions très poussées le partage des richesses. À découvrir dans le prochain épisode de Liberté et auteurs du 19ème siècle.