Le cas singulier de Benjamin T., de Catherine Rolland

Le cas singulier de Benjamin T. est celui d’un homme dont l’âme passe d’une existence à l’autre sans qu’il puisse la contrôler, ce qui rendra plus d’un lecteur incrédule, comme le sont la plupart des personnages de cette histoire déroutante.

Par Francis Richard.

Ma première crise d’épilepsie remontait à mes huit ans. En pleine classe, j’étais tombé de ma chaise et je m’étais mis à convulser, provoquant un joli vent de panique dans l’école. Par la suite, les neurologues avaient mis le temps, mais ils avaient fini par trouver un médicament efficace, et ma dernière crise remontait à mes dix ou onze ans.

Benjamin T., pour Teillac, le narrateur, l’ancien épileptique de l’histoire, a rechuté, quand sa femme, Sylvie, lui a annoncé l’année précédente qu’elle le quittait, et ne le quittait pas pour n’importe qui mais pour son abruti de patron, Haetsler.

Benjamin est ambulancier. Il travaille en binôme avec David. Et c’est celui-ci qui l’a emmené à l’hôpital après qu’il est tombé chez lui : l’alcool et le choc émotionnel en étaient la cause. Sa neurologue lui a fait promettre de ne plus conduire.

Un amour pathologique du métier

Benjamin aime son métier. Il ne veut pas le perdre. C’est d’ailleurs tout ce qui lui reste après l’échec de sa vie personnelle. C’est pourquoi il a renoncé à donner la correction que son patron méritait pour coucher avec sa femme et élever son gosse.

Il aime son métier parce que celui-ci lui permet de nouer des liens avec des « clients » réguliers, des malades chroniques, des patients graves, tel que Jacob Silvermann, un nonagénaire atteint d’un cancer généralisé, qui a de l’affection pour lui.

Jacob et Benjamin partagent d’ailleurs un dilection pour le poète Schiller, l’ami de Goethe : Celui-là seul connaît l’amour qui aime sans espoir, Benjamin avait-il déclamé à Jacob, pour dire qu’il aimait encore sa femme Sylvie, malgré qu’il en ait.

Toujours est-il qu’à la faveur de ses crises d’épilepsie qui se répètent maintenant, en 2014, Benjamin fait des rêves ou des hallucinations : il se retrouve soixante-dix ans plus tôt, en 1944, lieutenant dans le Maquis des Glières avec Tom Morel.

Sont-ce des rêves ou des hallucinations ? Ne seraient-ce pas plutôt des réminiscences d’une autre vie, d’une vie antérieure ? Il est en effet troublant non seulement qu’il se souvienne très précisément de l’époque mais qu’il la vive intensément.

Deux romans

En tout cas, les crises s’accentuent de même que ses va-et-vient entre 1944 et 2014, dès qu’il accepte de participer à une étude menée par sa neurologue, Nathalie Aubervilliers, sur les effets du Xilophenolate sur les personnes sujettes à épilepsie.

Dans le roman de Catherine Rolland, se déroulent donc deux romans, l’un en Haute Savoie à la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’autre à Lyon de nos jours avec le même narrateur, qui est tantôt Benjamin Sachetaz, tantôt Benjamin Teillac.

Le premier est un véritable héros, un saint-cyrien, le second a une vie professionnelle bien terne. Le premier aime Mélaine qui l’aime, le second aime Sylvie qui ne l’aime plus. Les deux Benjamin ont tous deux le même âge, c’est-à-dire 34 bientôt 35 ans.

En 1944 Benjamin connaît l’avenir, en 2014 il se souvient du passé, si bien qu’il étonne ses contemporains des deux époques. N’est-il pas pour les uns comme pour les autres une sorte de malade mental ? Est-il vraisemblable de vivre deux vies ?

Modifier le passé ?

Les notions d’espace et de temps se brouillent. Et une question se pose, si Benjamin n’est pas fou – ce qui reste à découvrir à la fin du roman -, est-il possible de modifier le passé et donner aux événements une autre fin que celle que l’on connaît ?

Le cas singulier de Benjamin T. est donc celui d’un homme dont l’âme passe d’une existence à l’autre sans qu’il puisse la contrôler, ce qui rendra plus d’un lecteur incrédule, comme le sont la plupart des personnages de cette histoire déroutante.

L’un d’entre eux ne dit-il pas, à un moment donné : L’âme ne peut pas sauter d’un corps à l’autre, et moins encore voyager à travers le temps ? Peut-être. Mais cela permet à l’auteur d’entraîner le lecteur dans les tréfonds d’une âme, bien humaine.

Catherine Rolland, Le cas singulier de Benjamin T., 352 pages Les Escales (sortie le 8 février 2018)

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