Hivers d’auteurs : les nuits dans le donjon de Chateaubriand

Chateau de Combourg by Calips- CC BY-SA 3.0-Wikipedia — Calips, CC-BY

Deuxième épisode de la série « Hivers d’auteurs » : 1780, Chateaubriand chez ses parents au château de Combourg en Bretagne, est logé seul dans le donjon pour s’aguerrir.

Par Gabrielle Dubois.

Enfant, Chateaubriand né en 1768, quand il vit chez ses parents au château de Combourg en Bretagne, et qu’il n’est pas en pension, est logé seul dans le donjon pour s’aguerrir. Extraits des Mémoires d’Outre-Tombe.

Les Chateaubriand en Bretagne

« Quatre maîtres, mon père, ma mère, ma sœur et moi François-René de Chateaubriand, habitions le château de Combourg. Une cuisinière, une femme de chambre, deux laquais et un cocher composaient tout le domestique : un chien de chasse et deux vieilles juments étaient retranchés dans un coin de l’écurie. Ces douze êtres vivants disparaissaient dans un manoir où l’on aurait à peine aperçu cent chevaliers, leurs dames, leurs écuyers, leurs valets, les destriers et la meute du roi Dagobert.

Pendant la mauvaise saison, des mois entiers s’écoulaient sans qu’aucune créature humaine frappât à la porte de notre forteresse. Si la tristesse était grande sur les bruyères de Combourg, elle était encore plus grande au château, augmenté par l’humeur taciturne et insociable de mon père. »

L’esprit de famille selon Chateaubriand père

« Au lieu de resserrer sa famille et ses gens autour de lui, il les avait dispersés à toutes les aires de vent de l’édifice. Sa chambre à coucher était placée dans la petite tour de l’est. L’appartement de ma mère régnait au-dessus de la grande salle. Ma sœur habitait un cabinet dépendant de l’appartement de ma mère. La femme chambre couchait loin de là, dans le corps de logis des grandes tours.

Moi, Chateaubriand, enfant, j’étais niché dans une espèce de cellule isolée, au haut de la tourelle.

À huit heures, les soirs d’hiver, la cloche annonçait le souper.

Le souper fini et les quatre convives revenus de la table à la cheminée, ma mère se jetait, en soupirant, sur un vieux lit de jour de siamoise flambée ; on mettait devant elle un guéridon avec une bougie. Je m’asseyais auprès du feu avec Lucile. Mon père commençait alors une promenade qui ne cessait qu’à l’heure de son coucher. Il était vêtu d’une robe de ratine blanche, ou plutôt d’une espèce de manteau que je n’ai vu qu’à lui. »

Un spectre dans le salon

« La tête demi-chauve de mon père était couverte d’un grand bonnet blanc qui se tenait tout droit. Lorsqu’en se promenant il s’éloignait du foyer, la vaste salle était si peu éclairée par une seule bougie qu’on ne le voyait plus ; on l’entendait seulement encore marcher dans les ténèbres : puis il revenait lentement vers la lumière et émergeait peu à peu de l’obscurité, comme un spectre, avec sa robe blanche, son bonnet blanc, sa figure longue et pâle. Lucile et moi nous échangions quelques mots à voix basse quand il était à l’autre bout de la salle ; nous nous taisions quand il se rapprochait de nous, saisis de terreur.

Dix heures sonnaient à l’horloge du château : mon père s’arrêtait. Ma sœur Lucile et moi, nous nous tenions sur son passage ; nous l’embrassions en lui souhaitant une bonne nuit. Il penchait vers nous sa joue sèche et creuse sans nous répondre. Puis il continuait sa route et se retirait au fond de la tour, dont nous entendions les portes se refermer sur lui. »

Les chambres hantées du château de Combourg

« Le talisman était brisé ; ma mère, ma sœur et moi, transformés en statues par la présence de mon père, nous recouvrions les fonctions de la vie par un débordement de paroles : si le silence nous avait opprimés, il nous le payait cher.

Ce torrent de paroles écoulé, j’appelais la femme de chambre, et je reconduisais ma mère et ma sœur à leur appartement. Avant de me retirer, elles me faisaient regarder sous les lits, dans les cheminées, derrière les portes, visiter les escaliers, les passages et les corridors voisins. Toutes les traditions du château voleurs et spectres, leur revenaient en mémoire. Ma mère et de ma sœur se mettaient au lit, mourantes de peur ; je me retirais au haut de ma tourelle. »

L’enfant Chateaubriand logé dans le donjon

« La fenêtre de mon donjon s’ouvrait sur la cour intérieure ; le jour, j’avais en perspective les créneaux de la courtine opposée. La nuit, je n’apercevais qu’un petit morceau de ciel et quelques étoiles. Lorsque la lune brillait j’en étais averti par ses rayons, qui venaient à mon lit au travers des carreaux losanges de la fenêtre. Des chouettes, voletant d’une tour à l’autre, passant et repassant entre la lune et moi, dessinaient sur mes rideaux l’ombre mobile de leurs ailes. Relégué dans l’endroit le plus désert, à l’ouverture des galeries, je ne perdais pas un murmure des ténèbres. Quelquefois le vent laissait échapper des plaintes ; tout à coup ma porte était ébranlée avec violence, les souterrains poussaient des mugissements, puis ces bruits expiraient pour recommencer encore. »

Une éducation de chevalier

« L’entêtement du comte de Chateaubriand à faire coucher un enfant seul au haut d’une tour pouvait avoir quelque inconvénient ; mais il tourna à mon avantage.

Cette manière violente de me traiter me laissa le courage d’un homme, sans m’ôter cette sensibilité d’imagination dont on voudrait aujourd’hui priver la jeunesse. Au lieu de chercher à me convaincre qu’il n’y avait point de revenants, on me força de les braver. Lorsque mon père me disait, avec un sourire ironique : « Monsieur le chevalier aurait-il peur ? » il m’eût fait coucher avec un mort. »