Wauquiez et le contresens du « libéralisme à la française »

Laurent Wauquiez, le nouveau patron de la droite hexagonale fait, après bien d’autres, un contresens sur  « le libéralisme à la française ». Un détour par Turgot s’impose.

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Laurent Wauquiez en 2014 by UMP photos(CC BY-NC-ND 2.0)

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Wauquiez et le contresens du « libéralisme à la française »

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 17 décembre 2017
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Par Gaspard Koenig.

Laurent Wauquiez, le nouveau patron de la droite hexagonale, a emprunté la profondeur intellectuelle de ses prédécesseurs en opposant, dans un récent entretien, un « libéralisme à la française » protecteur à un « libéralisme anglo-saxon ouvert aux quatre vents ».

Il est plus que temps d’en finir avec cette facilité rhétorique, tarte à la crème du discours politique autant que contresens historique.

Depuis ses origines physiocratiques au siècle des Lumières, le libéralisme français se caractérise au contraire par son intransigeance, au point que Hayek lui reprochait d’être trop radical, trop a priori, et lui préférait la souplesse burkéenne… de l’école britannique.

La meilleure illustration nous en est offerte par l’historien Steven Kaplan dans sa récente somme sur les Lumières économiques, intitulée d’après Voltaire : Raisonner sur les blés (Fayard). La grande question du XVIIIe siècle fut en effet de décider si et comment il fallait libéraliser le commerce du blé.

Nul n’en parle mieux que Kaplan, historien mondial du pain et apprenti boulanger lui-même. Le personnage central de sa fresque, c’est  Turgot, économiste libéral par excellence (même si l’adjectif n’existait pas encore), célébré par Schumpeter, qui avait fait de l’ouverture du marché des grains le combat de sa vie.

Première libéralisation de Turgot

L’originalité de Kaplan est de nous présenter Turgot avant qu’il ne devienne ministre de Louis XVI, alors que, simple intendant du Limousin, il dut mettre en œuvre la première libéralisation des années 1763-64, la plus brutale, qui établit la liberté de circulation (sur le marché intérieur comme pour les exportations) ainsi que la liberté des prix (y compris à travers le stockage et la spéculation).

On voit un théoricien aux prises avec les ambiguïtés de la pratique. Et on remarque la violence des combats idéologiques : le libéralisme était alors, pour une partie de l’élite politico-économique, un véritable article de foi. C’était le bon temps !

Le libéralisme de Turgot, influencé par Quesnay ou Gournay, ne fait pas de quartier. « Le capitalisme-individualisme s’instaure symboliquement et pratiquement en déboulonnant le pain », annonce Kaplan. Il s’agit de casser le « contrat social des subsistances » qui fait du Roi un Père nourricier en rétablissant le « prix naturel », moteur de l’incitation à produire, de la stabilité de l’approvisionnement comme de la satisfaction du consommateur.

Le gouvernement redevient garant des droits de propriété

Symétriquement, la police est privée de ses pouvoirs de contrôle et d’intervention : elle ne pourra plus, sous la pression populaire, saisir les grains dans les greniers des commerçants. Le gouvernement renonce à être un acteur de l’ordre social pour devenir le simple garant des droits de propriété.

Au lien charnel entre le Souverain et le Peuple se substitue une relation plus responsable, plus mature, entre l’État et les Individus, restreignant d’autant le champ de la délibération politique.

Turgot se trouve confronté à des questions qui ne cesseront de hanter les libéraux : la formation de monopoles et de fortunes indues, qu’il attribue à une concurrence encore trop bridée (là où ses opposants y voient, au contraire, le produit du libéralisme) ; la montée des inégalités, jugée acceptable tant qu’elle s’accompagne de mobilité sociale ; et la nécessité d’un espace unifié européen (ce qu’on appelait à l’époque « marché général »), seul à même de compenser les aléas de la production.

En même temps, les difficultés que l’intendant rencontre dans le Limousin montrent les limites de son système. Turgot y répond par la nécessité d’une période de transition, permettant au commerce de « se monter » et aux paysans de mieux comprendre leur propre intérêt.

Turgot et les souffrances populaires

Mais plus profondément, l’absence d’empathie pour les souffrances populaires explique pourquoi, dix ans plus tard, Turgot devenu contrôleur général des finances sera confronté à la guerre des farines, prémisse de la révolution à venir. « Pourquoi les libéraux restent-ils sourds aux questionnements et aux murmures de ce peuple ? » demande l’historien.

Nulle surprise que se forme alors le clan de ceux que Kaplan nomme les « alter-économistes » (Galiani, Necker, Diderot…), lointains ancêtres des économistes atterrés. Pour réussir, le libéralisme doit faire l’effort de comprendre le corps social, avec ses impensés, ses blocages et ses peurs, et de lui fournir les outils de son émancipation.

Personne ne se dit « turgotiste », constate Kaplan. Et pourquoi pas ?

Article initialement publié sur Les Échos.

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  • J’étais à Paris fin novembre quand Virginie Calmels avait convié les libéraux à une rencontre avec Laurent Wauquiez en clôture d’une série d’interventions très intéressantes. Le nouveau boss de LR sait incontestablement parler et séduire et n’est pas la caricature que les médias nous servent. Pour autant il a tellement dit tout et son contraire auparavant que je suis ressorti dubitatif malgré son vibrant plaidoyer du jour pour plus de libertés . J’ai aussi noté qu’il est reparti aussitôt son discours fini, ce qui faisait carrément opération publicitaire avec discours bien ciblé pour le public du jour.
    En l’absence d’un leader libéral d’envergure, Laurent Wauquiez est sans doute la moins mauvaise option possible du rayon « politique » du magasin (lequel rayon fait partie du département « bazar »). Mais sans enthousiasme.

    • Le thème des libertés est sous-jacent chez LR après le programme de Fillon, Libre de Pequeresse, les remous sur le programme soviétique du FN, l’arnaque « sociale libérale » de Micron, l’étoile filante NC …

      Mais j’ai très peu d’espoir avec Wauquiez qui reste persuadé que « droite » rime avec « CNR » (donc avec communisme) comme le fait remarquer Koenig

  • Gaspard Koenig a le don de noyer le poisson. Une lecture approfondie de ses écrits ainsi qu’une écoute de ses interventions publiques montre qu’il n’est pas libéral. Rappelons quelques principes en faisant un peu de pédagogie: le libéralisme n’est ni une idéologie ni une doctrine économique, mais plus simplement une philosophie basée sur un double principe fondamental : le droit prime l’État, et l’individu l’emporte sur la collectivité. Et Gaspard Koenig est vraiment loin de ces principes…

    • Lol, vous dites exactement l’inverse de la critique de Hayek que rappelle Koenig dans son article : votre définition correspond à une vision du libéralisme, assez radicale (celle de l’école Française), qui n’est qu’une vision parmi d’autres et qui s’oppose à la vision anglo-saxonne (celle de Burke, du parti whig, des pères fondateurs US, etc…).

      Vous avez lu l’article ?

      • @ Stéphane Boulots

        Oui, on est au coeur du problème: un L.Wauquiez qui roule surtout pour sa carrière en disant aux gens ce qu’ils ont envie d’entendre quand d’autres « libéraux » se cherchent surtout des références historiques pour approuver leur libéralisme théorique!

        Or la vraie « joie de vivre » ne se trouve que dans une liberté vécue et appréciée dans une « vie libérale et libre »!

        Pas par en conformité avec des auteurs du siècle passé ou d’avant mais par le choix de ses solutions personnelles, personnellement réfléchies, capables ou non de séduire d’autres, sans aucune contrainte!

        Le libéralisme, essentiellement individuel, s’oppose frontalement à une « philosophie » réputée « orthodoxe » et « immuable » écrite par des « anciens »! On ne pourrait rêver (et éviter) un meilleur ou pire dogmatisme!

        • Oui et non : le libéralisme n’est pas l’hédonisme, c’est quand même une philosophie « politique » et non une philosophie tout court.

          Là ou je vous rejoint, c’est qu’il est très dangereux de la voir comme un ensemble figé et rationnel de règles et de principes.

          Je suis à cause de cela très dubitatif sur la vision de Rothbard ou d’Ayn Rand, et clairement encore plus sur celle l’école Française : la liberté, comme la morale sont des moyens, des outils, des grâces donnée par la nature, l’évolution (ou Dieu) qu’il convient d’utiliser au mieux, d’en profiter au mieux pour soi et pour les autres … et surtout de ne pas en avoir peur. Mais ni l’une ni l’autre ne sont des sciences exactes ou des vérités universelles et intemporelles.

          • la liberté n’est certainement pas un simple outil qu’on pourrait utiliser ou non suivant l’humeur ou une supposé efficacité.

          • @ Stéphane Boulots :

            C’est là qu’est le danger justement, et là où vous n’avez pas compris le libéralisme.

            Le libéralisme, ce n’est pas un relativisme : le libéralisme prône comme absolu le respect des droits fondamentaux de chaque individu pour une vie en collectivité harmonieuse.

            Les droits fondamentaux de l’individu sont le seul absolu acceptable dans toute philosophie politique et dans toute vie en communauté, et le seul critère sur lequel nous pouvons juger de l’avancée d ‘une civilisation ou tout autre jugement.

            La liberté n’est pas un moyen, mais un absolu, la morale est l’ensemble des comportements qui promeuvent le bien, donc dans le respect de la liberté.

            La liberté est exacte et intemporelle, sinon, vous tomber en plein relativisme.

            La liberté, l’individu, c’est important, mais il y a des limites, on peut donc sacrifier de temps en temps quelques individus à la société, la religion, la révolution, le roi (rayer les mentions inutiles).

            Votre schéma de pensée est fondamentalement totalitaire.

            Pour finir, citons Ludwig Von Mises : il considère que le but d’un modèle de société moralement valable étant de favoriser le bien-être de tout individu, il existe en conséquence, sur le plan éthique, une justification pour un système de marché libre et d’égalité en droits entre les individus (c’est-à-dire qu’il existe une justification morale en faveur du libéralisme).

            • Vous m’effrayez Stéphane, comme à chaque fois que les partisans d’une idéologie en « isme » évoquent la notion d’absolu…

            • @ stephane12
              Votre post fait chaud au cœur. Au moins un qui a compris ce qu était la liberté. Mais à discuter avec des constructivistes malhonnêtes (se revendiquant libéral mais étant seulement de droite ) on en arriverait presque à perdre ses fondamentaux.

          • @ Stéphane Boulots

            « le libéralisme n’est pas l’hédonisme »: je ne le dis pas et ne le pense pas: « l’hédonisme » est plus un esclavage (selon les Grecs classiques) de la recherche du plaisir qui s’opposait à Épicure qui suggérait plutôt l’équilibre sans les excès, plus sage (« sophia ») et finalement plus satisfaisant.

            Je ne prétend pas définir la « Liberté » qu’on ne peut mieux connaitre que quand on l’a perdue! Est-ce vraiment « un droit naturel »? La réponse est nuancée!

            Dès la naissance, si pas avant, l’enfant se trouve dépendant de son allaitement maternel qui n’est que le premier geste qui va le « construire », « l’éduquer » … et « le conditionner » entre des milliers de circonstances plus ou moins contraignantes qui limiteront son libre arbitre qu’il découvre cependant progressivement.

            Il est d’observation fréquente qu’il faut bien se débarrasser de ses propres préjugés conçus ou hérités pour libérer ses choix personnels, ce qui n’est pas le plus simple.

            Donc la « Liberté », droit naturel, c’est une notion bien complexe et multifactorielle qui s’exprime pourtant en une « sensation » (un ressenti) psychologique (donc organique, pour moi) qui parait évidente à certains moments.

            En faire une philosophie est bien plus difficile; quant à l’adapter en politique, en démocratie, ce n’est que conjoncturellement possible en certains points!

    • « le libéralisme n’est ni une idéologie »
      Bien sûr que si. Si vous ne vous en rendez pas compte, c’est probablement que vous pensez être un libéral. On reste toujours aveugle de ses propres idéologies. Seules celles des autres nous apparaissent dans la pleine lumière…

      • Cette précaution oratoire étant prise, je m’empresse d’ajouter que parmi l’ensemble des idéologies en « isme », c’est probablement la moins mauvaise.

      • Je dirai plutôt que le libéralisme est une philosophie du droit. Mais je suis libéral. Cependant le terme d’idéologie ne me gênent pas plus que cela, terme inventé par un libéral Antoine-Louis Destutt de Tracy.

  • Merci à G. Koenig d’avoir remis les pendules à l’heure. On ne peut que lui demander de ne pas trop s’éloigner, car Wauquiez aura certainement l’occasion de sortir à nouveau des âneries !

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