Wauquiez et le contresens du « libéralisme à la française »

Laurent Wauquiez en 2014 by UMP photos(CC BY-NC-ND 2.0)

Laurent Wauquiez, le nouveau patron de la droite hexagonale fait, après bien d’autres, un contresens sur  « le libéralisme à la française ». Un détour par Turgot s’impose.

Par Gaspard Koenig.

Laurent Wauquiez, le nouveau patron de la droite hexagonale, a emprunté la profondeur intellectuelle de ses prédécesseurs en opposant, dans un récent entretien, un « libéralisme à la française » protecteur à un « libéralisme anglo-saxon ouvert aux quatre vents ».

Il est plus que temps d’en finir avec cette facilité rhétorique, tarte à la crème du discours politique autant que contresens historique.

Depuis ses origines physiocratiques au siècle des Lumières, le libéralisme français se caractérise au contraire par son intransigeance, au point que Hayek lui reprochait d’être trop radical, trop a priori, et lui préférait la souplesse burkéenne… de l’école britannique.

La meilleure illustration nous en est offerte par l’historien Steven Kaplan dans sa récente somme sur les Lumières économiques, intitulée d’après Voltaire : Raisonner sur les blés (Fayard). La grande question du XVIIIe siècle fut en effet de décider si et comment il fallait libéraliser le commerce du blé.

Nul n’en parle mieux que Kaplan, historien mondial du pain et apprenti boulanger lui-même. Le personnage central de sa fresque, c’est  Turgot, économiste libéral par excellence (même si l’adjectif n’existait pas encore), célébré par Schumpeter, qui avait fait de l’ouverture du marché des grains le combat de sa vie.

Première libéralisation de Turgot

L’originalité de Kaplan est de nous présenter Turgot avant qu’il ne devienne ministre de Louis XVI, alors que, simple intendant du Limousin, il dut mettre en œuvre la première libéralisation des années 1763-64, la plus brutale, qui établit la liberté de circulation (sur le marché intérieur comme pour les exportations) ainsi que la liberté des prix (y compris à travers le stockage et la spéculation).

On voit un théoricien aux prises avec les ambiguïtés de la pratique. Et on remarque la violence des combats idéologiques : le libéralisme était alors, pour une partie de l’élite politico-économique, un véritable article de foi. C’était le bon temps !

Le libéralisme de Turgot, influencé par Quesnay ou Gournay, ne fait pas de quartier. « Le capitalisme-individualisme s’instaure symboliquement et pratiquement en déboulonnant le pain », annonce Kaplan. Il s’agit de casser le « contrat social des subsistances » qui fait du Roi un Père nourricier en rétablissant le « prix naturel », moteur de l’incitation à produire, de la stabilité de l’approvisionnement comme de la satisfaction du consommateur.

Le gouvernement redevient garant des droits de propriété

Symétriquement, la police est privée de ses pouvoirs de contrôle et d’intervention : elle ne pourra plus, sous la pression populaire, saisir les grains dans les greniers des commerçants. Le gouvernement renonce à être un acteur de l’ordre social pour devenir le simple garant des droits de propriété.

Au lien charnel entre le Souverain et le Peuple se substitue une relation plus responsable, plus mature, entre l’État et les Individus, restreignant d’autant le champ de la délibération politique.

Turgot se trouve confronté à des questions qui ne cesseront de hanter les libéraux : la formation de monopoles et de fortunes indues, qu’il attribue à une concurrence encore trop bridée (là où ses opposants y voient, au contraire, le produit du libéralisme) ; la montée des inégalités, jugée acceptable tant qu’elle s’accompagne de mobilité sociale ; et la nécessité d’un espace unifié européen (ce qu’on appelait à l’époque « marché général »), seul à même de compenser les aléas de la production.

En même temps, les difficultés que l’intendant rencontre dans le Limousin montrent les limites de son système. Turgot y répond par la nécessité d’une période de transition, permettant au commerce de « se monter » et aux paysans de mieux comprendre leur propre intérêt.

Turgot et les souffrances populaires

Mais plus profondément, l’absence d’empathie pour les souffrances populaires explique pourquoi, dix ans plus tard, Turgot devenu contrôleur général des finances sera confronté à la guerre des farines, prémisse de la révolution à venir. « Pourquoi les libéraux restent-ils sourds aux questionnements et aux murmures de ce peuple ? » demande l’historien.

Nulle surprise que se forme alors le clan de ceux que Kaplan nomme les « alter-économistes » (Galiani, Necker, Diderot…), lointains ancêtres des économistes atterrés. Pour réussir, le libéralisme doit faire l’effort de comprendre le corps social, avec ses impensés, ses blocages et ses peurs, et de lui fournir les outils de son émancipation.

Personne ne se dit « turgotiste », constate Kaplan. Et pourquoi pas ?

Article initialement publié sur Les Échos.

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