Écriture et paysage dans la peinture de Youju Liu

Youju Liu a participé à plusieurs expositions internationales. En octobre 2017 il a été invité au Centre Pompidou pour une conférence intitulée « Regards croisés sur la peinture », comparant les peintures françaises et chinoises.

Par Carlotta Montaldo.

L’artiste chinois Youju Liu est un artiste contemporain qui allie dans ses peintures la poésie à la calligraphie. Il s’inscrit en cela dans la tradition orientale dans laquelle l’écriture créative du poète ne se distingue pas de l’art du peintre.

En Chine, pour l’artiste, la matière première est l’encre qui, avec l’épaule, le bras et la main serrant le pinceau, donne vie à une expression artistique éloignée de notre classification occidentale.

En effet, notre système alphabétique constitué de 26 signes extrêmement stylisés, faciles et rapides à apprendre, est issu d’images archaïques, réduites au strict minimum de toute figuration.

Au contraire, l’écriture chinoise se compose de milliers de véritables dessins qui demandent une maitrise technique, une habileté dans la représentation figurative, un soin extrême et beaucoup de temps d’apprentissage.

Lorsque le peintre peint, il écrit

En Chine, on dit que lorsque le peintre peint, il écrit, et de la même façon, son contraire est également vrai : l’écriture est un art qui se réalise avec le pinceau et l’encre.

La peinture traditionnelle chinoise est montée en rouleau, ce qui historiquement la rattache à la famille du livre. Les instruments nécessaires à l’écrivain – papier, encre et pinceau – suffisent au peintre, ce qui permet de briser les frontières entre les genres artistiques, à la différence de la culture occidentale. La peinture chinoise est donc un art de « peindre-écrire ».

Par ailleurs, le format du rouleau introduit une dynamique et provoque une suite d’expériences. En effet, le rouleau calligraphique indique un chemin obligé en suivant les colonnes depuis le haut à droite jusqu’en bas à gauche. Il oblige le lecteur à refaire mentalement le même parcours que l’artiste. Tout comme l’écriture, ici la peinture est un art du mouvement.

La règle de la perspective

En Occident par contre, depuis la Renaissance, la règle de la perspective permet d’approfondir d’une part le champ de vision du spectateur, et d’autre part, installe celui-ci dans un point de vue fixe. Cette règle emploie tous les artifices pour qu’il bénéficie de la vision la plus proche d’une réalité sublimée.

Youju Liu est originaire de Guangzhou, sur la rivière des perles ; la nature et les paysages sont au centre de son art. Il a grandi en s’inspirant des grands maitres paysagistes chinois qu’il tend à égaler dans sa maitrise de l’art tout en réinterprétant les grands classiques de la culture picturale chinoise. Rappelons que celle-ci diffère à bien des égards de notre représentation occidentale des paysages.

En effet, l’invention du paysage chinois a eu lieu au cours du IVème siècle de notre ère, à travers une évolution de l’expression shanshui (montage-eau ou montagne-rivière). Ce terme désigne à la fois le paysage de montagne et d’eau, il ne peut donc être employé pour le paysage urbain et cette impossibilité est toujours vive dans la peinture contemporaine chinoise.

Exprimer un état d’âme

De plus, les peintres chinois paysagistes ne cherchent pas à représenter la réalité du paysage, mais à exprimer un état d’âme, une invitation à la contemplation.

Si la peinture des paysage occidentaux est une peinture « de l’instant » qui cherche à représenter quelque chose ou quelqu’un dans un lieu donné, à un moment, à un temps donné, au contraire, la peinture chinoise est une peinture « du mouvement »,  qui cherche à représenter le paysage dans sa globalité, en évolution, sans se soucier des détails et des enjeux de la lumière.

L’objectif du peintre chinois est de peindre un paysage « vivant » avec le mouvement du vent ou l’eau de la rivière qui coule, ou encore le passage des saisons.

Comme avec la perspective, les techniques de la représentation de la lumière dans la peinture occidentale sont totalement étrangères à la peinture chinoise. Par exemple si le clair-obscur donne l’illusion du relief et du volume en imitant les effets que la lumière produit dans l’espace réel, la peinture chinoise quant à elle, joue sur l’effet disparition-apparition. Cette dernière consiste en la représentation d’un paysage qui ne se réduit pas à la simple représentation picturale.

Le plein et le vide

Les montagnes et l’eau représentées par Youju Liu sont loin d’être la copie du réel, elles sont vivantes, animées par les couleurs de la lumière, les brumes et les obscurités.  Elles sont l’expression du mouvement naturel de la nature, du fleurir et du flétrir.

De plus, elles représentent le plein et le vide. En effet, le vide est un élément central dans la peinture chinoise.

La pratique de la calligraphie dose savamment les pleins et les vides dans une forme ritualisée. Cette alternance ménage des espaces vierges qui imposent une pause, incite à changer la page. Le contraste entre l’encre et le papier, l’opposition des noirs et des blancs soulignent et augmentent le contraste entre vide et plein.

Ce n’est pas l’espace volontairement laissé libre qui crée du vide, celui-ci n’est pas un espace inerte. Le vide est l’expression de la globalité des choses, il est représenté par le mouvement de fumées, de brumes, de nuages ou de souffles invisibles. Le vide et le plein coexistent dans la même œuvre et ils confèrent au tableau une unité d’esprit et d’image.

Un espace-temps d’illusion

La maitrise technique de la calligraphie chinoise traditionnelle de Maître Youju Liu lui permet une grande liberté dans le geste pictural et dans l’expression de sa peinture. Ainsi grâce au vide obtenu par ses gestes de la main, il crée un espace-temps d’illusion. Il amène habilement ses émotions de la calligraphie à sa peinture.

Ses œuvres sont le résultat du croisement à la fois entre art et nature, et entre monde intérieur et extérieur. Son expression artistique est suffisamment aboutie pour que l’on résume ses œuvres par une harmonie et par une symbiose d’expériences non-verbales, poétiques et créatives.

Liu Youju est né en Chine en 1955. Il a étudié la peinture, la calligraphie et la poésie. Il enseigne aujourd’hui en tant que professeur invité à l’Université de Chine, à l‘Université de Beijing, à la Southern China Normal University et au sein du Guangdong College of Chinese Culture.

Depuis 2014, il a participé à plusieurs expositions internationales et en octobre 2017 au Centre Pompidou, il est invité à la conférence « Regards croisés sur la peinture », comparant les peintures françaises et chinoises.