Vénézuela : la fausse victoire électorale du chavisme

Nicolas Maduro By DonkeyHotey(CC BY 2.0)

Les élections des gouverneurs régionaux n’auront servi qu’à mettre davantage à découvert le caractère dictatorial du pouvoir chaviste, et à creuser son manque de légitimité.

Par Fabio Rafael Fiallo.

En grande fanfare, le régime vénézuélien s’est octroyé une victoire « écrasante » aux élections régionales du 15 octobre dernier. Parmi les 23 régions que compte le pays, 18 auront été gagnées par le pouvoir chaviste d’après les résultats annoncés par le conseil national électoral (tout aux ordres du gouvernement).

Le chavisme victorieux aux dernières élections

Victoire pas surprenante, à vrai dire, tellement furent nombreuses, et grotesques, les irrégularités qui ont entaché ces élections, comme le souligne l’hebdomadaire The Economist  : changement à la dernière minute de l’emplacement de bureaux de vote dans des zones où l’opposition était censée être majoritaire ; présentation dans les bulletins de vote de photos de figures de l’opposition qui ne faisaient pas partie des candidats à ces élections ; pressions et intimidations exercées sur les employés de l’Administration et des entreprises publiques pour les forcer à voter pour les candidats du régime ; et disparition de voix en faveur de l’opposition. Tout aura été mis en place pour biaiser les résultats.

Le chavisme se sent également ragaillardi du fait d’avoir semé la division dans les rangs de l’opposition, morcelée désormais (en tout cas pour l’instant) entre, d’un côté, le camp qui accepta de participer aux élections sans anticiper la magnitude des manigances du gouvernement et, de l’autre, celui qui avait refusé d’y participer compte tenu du risque d’avoir des élections truquées ne fût-ce qu’en raison de l’absence d’observateurs internationaux impartiaux.

Pour autant, le régime vénézuélien peut-il vraiment se réjouir du résultat de ces votations ?

Le véritable enjeu de cette élection : renégocier la dette

Pour répondre à la question, il faut d’emblée se pencher sur le véritable enjeu de ces comices, à savoir : la nécessité où se trouve le gouvernement du Président Maduro de redorer son image internationale afin de pouvoir négocier, dans des conditions satisfaisantes, de nouveaux emprunts ainsi que la restructuration de la dette extérieure du pays.

L’enjeu est de taille pour le régime chaviste. Car il éprouve de sérieuses difficultés à remplir ses obligations en matière de service de la dette (paiement aussi bien des intérêts que des obligations arrivées à échéance). Et en cas de cessation de paiement (une hypothèse de plus en plus plausible), il risque de voir ses actifs à l’étranger, et ses chargements de pétrole, confisqués par des investisseurs détenant des dettes impayées.

Une marge de manoeuvre très réduite

La marge de manœuvre du régime en place à Caracas auprès des marchés internationaux se voit qui plus est réduite par deux facteurs importants.

Le premier concerne le fait que, d’après la Constitution du pays, la restructuration de la dette extérieure et la négociation de nouveaux emprunts doivent avoir l’agrément de l’Assemblée Nationale (Parlement), contrôlée par l’opposition depuis les élections de décembre 2015. Or, le régime refuse de reconnaître les prérogatives de l’Assemblée Nationale en la matière, et ce d’autant plus que cette dernière n’est pas prête à donner son aval à une augmentation de l’endettement public sans un changement radical de politique visant à redresser l’exsangue économie du pays – ce qui implique abandonner les désastreuses méthodes de gestion socialiste.

Le second obstacle auquel est confronté le régime vénézuélien se trouve dans les sanctions imposées par le gouvernement américain (ainsi que dans le spectre de sanctions additionnelles brandi par l’Union Européenne) dans le but de punir la répression sauvage qu’exerce le pouvoir chaviste contre les manifestants et l’opposition de ce pays.

Les marchés financiers hésitent tout naturellement à mettre leur argent dans des investissements si hasardeux. Ils craignent en particulier qu’un futur gouvernement ne décide de répudier une dette extérieure qui n’aurait pas été approuvée, comme le stipule la Constitution, par l’actuelle Assemblée Nationale. Ils sont également peu enclins à traiter avec le gouvernement de Maduro sachant que les sanctions américaines en vigueur interdisent à tout établissement bancaire opérant aux États-Unis de financer le gouvernement vénézuélien.

Conséquence de ces obstacles – et de la solvabilité moins qu’exiguë de l’État vénézuélien – la compagnie pétrolière publique (Pdvsa) n’a pu placer récemment de nouvelles obligations qu’en consentant un prix dérisoire (865 millions de dollars pour trois milliards de dollars d’obligations, soit moins de 30% de leur valeur).

Maduro essaie de contourner la Constitution

Pour essayer de se passer de l’Assemblée Nationale, le régime essaya d’abord une procédure on ne peut plus expéditive : transférer au Tribunal Suprême de Justice (aux ordres du pouvoir) un bon nombre de prérogatives de l’Assemblée Nationale – y compris, bien évidemment, les responsabilités de celle-ci dans l’approbation d’emprunts internationaux.

Toutefois, la ficelle était tellement grosse qu’elle provoqua des remous au sein même du pouvoir chaviste : le procureur général, Luisa Ortega Diaz (chaviste de la première heure et nommée à ce poste par Chavez lui-même), dénonça le caractère inconstitutionnel d’une telle procédure. La queue entre les jambes, le président Maduro dut revenir en arrière en l’espace de quelques jours.

Après cet échec, Maduro prit la décision de convoquer des élections en vue de la création d’une assemblée constituante – sans respecter les modalités fixées par la Constitution pour ce genre d’initiative – qui aurait pour tâche de modifier la Constitution et, de cette façon, ôter à l’Assemblée Nationale ses responsabilités dans le domaine de la négociation d’emprunts extérieurs.

Or, une fois de plus, la ficelle fut trop grosse. Même l’entreprise chargée de fournir le soutien logistique pour le vote électronique, la firme britannique SmartMatic, accusa le gouvernement d’avoir manipulé le taux de participation. Rien d’étonnant à ce que les partenaires du Vénézuela (États-Unis, Union Européenne et principaux pays de l’Amérique latine) refusent de reconnaître la légitimité de cette assemblée constituante.

C’est ainsi que, en quête d’une légitimité introuvable, le gouvernement se décida à organiser les élections de gouverneurs régionaux du 15 octobre dernier – lesquelles auraient dû avoir lieu en décembre 2016 mais furent repoussées par le conseil national électoral sans en fournir les raisons.

Des critiques internationales

Seulement, la ficelle fut une fois de plus trop grosse, et ce, pour les raisons énumérées dans l’article de l’hebdomadaire The Economist mentionné ci-dessus. Si bien que les critiques concernant ces élections fusent de partout.
Le Groupe de Lima (composé de 11 pays de l’Amérique latine, parmi lesquels ceux ayant le plus grand poids économique et politique, en plus du Canada1), la France et les États-Unis ont tous condamné ou montré leur préoccupation pour les irrégularités qui ont caractérisé ces élections.

Pour sa part, la réunion des tribunaux électoraux de l’Amérique latine, laquelle eut lieu tout récemment à Cartagena (Colombie), a décidé d’exclure le conseil national électoral du Vénézuela du fait de son manque d’impartialité.

Pour couronner le tout, le Parlement européen vient d’accorder le Prix Sakharov 2017 à l’opposition vénézuélienne.

Voilà pourquoi, au lieu de contribuer à réduire la pression internationale qui pèse sur le régime vénézuélien, et à le mettre en meilleure position pour d’éventuelles négociations avec des investisseurs internationaux, les élections des gouverneurs régionaux n’auront servi qu’à mettre davantage à découvert le caractère dictatorial du pouvoir chaviste, et donc à creuser son manque de légitimité.

Si, comme il le prétend, le régime a obtenu une victoire électorale le 15 octobre, celle-ci en fut une plutôt ratée.

  1. Argentine, Brésil, Canada, Chili, Colombie, Costa Rica, Guatemala, Honduras, Mexique, Panama, Paraguay et Pérou.