Notes de voyage : l’étonnante Égypte de Sissi

L’Égypte du président Sissi est lancée dans une course au développement effrénée, presque à la chinoise, tirée par l’armée, et aux résultats incertains

Par Charles Boyer.

Une semaine de voyage professionnel, dans un secteur industriel où l’on sort des sentiers battus, peut-être révélateur. Après cinq jours pleins de déplacements en Égypte, hors des sentiers touristiques, le sentiment qui domine est un fort étonnement de l’évolution rapide de certains aspects du pays. En la personne de son président actuel Abdel Fattah al-Sissi, le pays donne l’impression d’avoir trouvé un nouveau pharaon avide de gigantesques travaux.

Le régime actuel semble tenter une approche à la Chinoise pour sa stabilité, d’obtenir une légitimité par le biais d’un développement économique accéléré. Pour y parvenir, il mise sur des investissements d’infrastructures, de logements et industriels impressionnants. L’armée joue un rôle majeur dans cet effort. L’éducation semble être vue comme une priorité pour y parvenir, alors qu’elle reste aujourd’hui un vrai point faible dans la comparaison avec l’extrême orient, dans un pays où 60% de la population a moins de 25 ans.

La minorité chrétienne, après le cauchemar du règne de Morsi, pendant lequel 80 églises furent brûlées, ainsi que des écoles, est en ce moment protégée. La présence de la police et de l’armée devant ses lieux de culte est très visible. Sissi aurait de plus promis de révéler le nombre de chrétiens dans le pays, qui serait plus proche des 20% que des 10% généralement cités par les autorités.

Sissi serait le premier président à défendre officiellement l’égalité de statut des femmes. Dans le cadre d’une volonté de développement, cela est cohérent puisque les exemples du monde entier ont largement démontré qu’une société qui étouffe le potentiel des femmes ne peut rejoindre les plus développées.

En ce qui concerne les changements visibles dans le pays, ce qui est saisissant est l’incroyable quantité de chantiers de construction juste achevés ou en cours. Les alentours des grandes villes, Le Caire, Alexandrie, Damietta, Port Saïd, sont envahis de nouveaux quartiers en cours de finition. La dimension de ce boom de construction est frappante. Dans les deux dernières années, 540.000 nouveaux logements sociaux auraient été achevés.

Une nouvelle capitale

Un des projets majeurs est la nouvelle capitale administrative, un peu à l’écart du Caire. Tous les postes de fonctionnaires et du secteur public doivent y déménager, dans un délai rapide. Vu de la route, c’est en effet une ville de grande dimension, entièrement en construction, à un stade d’achèvement à peu près cohérent.

Un détail essentiel est qu’elle semble entièrement entourée d’un mur doté de tourelles de surveillance à intervalles assez fréquents, avec des portes d’accès à guérites de contrôle. Sans en avoir vu davantage, on se demande si le grand public pourra y accéder sans devoir s’identifier. Comme une ligne de métro doit à terme y mener, on suppose que ce ne sera pas le cas. On peut se poser la question, pour le futur, des contacts entre les services des autorités et les gens, à une époque où les services électroniques en ligne vont fortement progresser. Assisterons-nous à la séparation physique des administrés et des personnes qui travaillent au sein de l’État ?

Le transfert de tous les postes vers cette nouvelle capitale aura pour effet de fort désengorger le centre du Caire. L’idée est alors de redonner leur prestige à tous les quartiers historiques de cette ville géante, aujourd’hui difficilement accessibles du fait d’une circulation automobile très dense, et franchement chaotique, pour restaurer leur fort potentiel d’attraction touristique.

Le Caire

Pour le moment, la capitale actuelle garde ses aspects très dépaysants. On y trouve des quartiers de souk et de stockage, par exemple de matériaux de construction légers, ferrailles et tuyaux de plomberie en plastique, où le mode normal de transport entre entrepôts et commerces est la carriole à cheval. La population équine de la ville, ânes et mules compris, reste importante. En s’aventurant dans les quartiers non touristiques, on voit clairement le défi que représente le projet de sortir de la pauvreté et de la misère ceux qui s’y trouvent.

Malgré une circulation très difficile, il est par ailleurs frappant que les relations entre les personnes sont détendues, le niveau d’agressivité et de frustration perçu est faible. Le visiteur se sent en sécurité, ne percevant pas de signes de menace. Il s’agit là d’impressions furtives, et seuls des gens y résidant pourraient les confirmer. En ce moment, les villes du pays sont sûres. Cette remarque ne vaut que jusqu’à une éventuelle attaque de grande envergure, ce qui est vrai aussi de Paris, Bruxelles, Barcelone, Berlin ou Manchester.

L’armée investit

Un autre phénomène étonnant, et d’une certaine façon semblable à un aspect de la Chine, ou du Pakistan, selon la comparaison que l’on souhaite privilégier, est le rôle majeur pris par l’armée dans l’investissement en infrastructure, et industriel.

Ainsi, l’armée construit de grands axes routier majeurs, en particulier pour désengorger Le Caire et ses connexions vers son aéroport, les nouveaux quartiers de New Cairo, et Alexandrie et la côte méditerranéenne. Ces projets avancent vite et donnent une impression de qualité.

Plus surprenant encore, l’armée investit dans de gigantesques nouvelles installations industrielles, les ciments, l’acier et les engrais.

Grand travaux et projets

Le nombre de nouveaux projets de grands travaux est aussi frappant : extension du métro du Caire, nouvelle centrale nucléaire de technologie russe, TGV Méditerranée – Assouan de technologie chinoise, et surtout une explosion du lancement de nouvelles centrales électriques au gaz, par le biais d’un contrat historique et gigantesque avec Siemens, qui assure aussi la maintenance de ces sites. On voit ces centrales géantes clairsemées dans le pays et à différents stades d’achèvement.

Certains chantiers sont dictés par les circonstances : ainsi, un grand mur a été construit tout le long du canal de Suez pour empêcher les terroristes de tirer sur les navires qui y circulent, ce qui était devenu un de leurs modes opératoires.

L’éducation, grand défi

Dans un tel contexte d’ambition impressionnante pour le pays, certains obstacles restent aujourd’hui difficilement surmontables. Parmi eux, la culture administrative très bureaucratique, par exemple dans les douanes, qui ralentit et étouffe la vie des affaires. Mais de loin le plus essentiel est la question de l’éducation. Les ingénieurs du pays constatent qu’ils ne peuvent pas trouver d’ingénieurs de la nouvelle génération qui soient capables de satisfaire les postes à pourvoir.

Ce domaine est identifié par le régime comme un priorité. Une initiative inhabituelle prise par le pays, par exemple, est d’avoir mis en place une banque de connaissances en ligne, où l’on trouve sans payer toutes les publications normalement payantes, l’État ayant pour cela négocié des « prix de gros » avec les éditeurs. Le mode d’accès à ce site est un lecteur de puce de carte d’identité.

Les pays consultés pour étudier des systèmes d’éducation performants sont le Japon, Singapour et certains pays d’Europe de l’Est. À terme, la réussite sur ce point conditionnera largement le succès de la gigantesque transformation que l’Égypte tente actuellement.

De « où trouver l’argent ? » à « d’où vient l’argent ? »

Les années Moubarak furent des années d’effondrement et de détérioration du pays. En Égypte aujourd’hui, on s’amuse de la réponse de Moubarak à la question de grands projets à réaliser : « mais où voulez-vous que nous trouvions l’argent ? » alors même que lui et ses proches s’enrichissaient à milliards. Désormais, quand on constate les immenses réalisations en cours, on demande à Sissi : « mais d’où vient l’argent ? » Certes, ce qui se produit dans ce pays ne peut qu’évoquer des signes de bulle. Un début de réponse est à trouver du côté des pays du Golfe, comme l’ont montré des annonces spectaculaires.

L’Égypte peut-elle ré-émerger ?

En plus de tous les points ci-dessus, le pays donne de très clairs signes de volonté de puissance militaire, avec le fameux contrat Rafales, des commandes de frégates marines et une commande de trois sous-marins à l’Allemagne. Avec ses 93 millions d’habitants et les alliances de défense étroites actuellement avec des pays du Golfe, l’Égypte montre qu’elle veut reprendre son rôle de puissance régionale.

Où aboutira tout cela ? L’ambition de développement constatable en circulant dans de nombreux points du pays est franchement impressionnante, on ne peut le nier. Il nous semble qu’il s’agit d’une course contre la montre pour arriver à sortir une part importante de la population de la pauvreté, voire de la misère, rapidement, pour stabiliser le régime, comme la Chine est arrivée à le faire depuis les réformes de Deng Xiaoping autour de 1989. La toile de fond du contexte est de consolider la sécurité, y compris pour la minorité chrétienne, et également d’améliorer le statut des femmes.

Face à une telle masse de projets et d’ambitions, les défis sont immenses. Les plus forts semblent être l’éducation, et le maintien d’un financement si massif de toutes ces initiatives ; le retour éventuel d’une crise financière internationale, vu la métamorphose tentée par l’Égypte, pourrait avoir de très dures conséquences.

Ce grand pays arrivera-t-il à se transformer de fond en comble, comme il le tente actuellement ? Seul l’avenir nous le dira.