Qu’est ce que la praxéologie ? Ni naturalisme, ni interprétationalisme

Luwig von Mises

Poursuite de la découverte de la philosophie de Ludwig von Mises, la praxéologie.

Par Adrien Faure.

Pour poursuivre ma réflexion sur la praxéologie de Ludwig von Mises, je vais à présent la comparer avec les deux approches principales des sciences sociales, telles que définies par le philosophe des sciences Alexander Rosenberg : (1) le naturalisme, qui considère que la méthode des sciences naturelles peut être employée pour étudier les phénomènes sociaux, et (2) l’interprétationalisme, qui considère que la méthode des sciences sociales doit diverger de celle employée dans les sciences naturelles. J’essayerai ainsi de déterminer si la praxéologie tombe sous la définition de l’une de ces deux approches.

Praxéologie et naturalisme

Le naturalisme est l’approche des sciences sociales qui défend et prône l’utilisation de la méthode des sciences naturelles, l’hypothético-déductivisme (ou logico-positivisme, ou simplement positivisme), pour l’étude des phénomènes sociaux. L’hypothético-déductivisme prend la forme d’un protocole de recherche composé des étapes suivantes1 : l’observation empirique (c’est-à-dire le recueil de données brutes), l’induction d’hypothèses à partir des données empiriques recueillies, la déduction de tests empiriques (de prédictions empiriques), l’expérimentation pour vérification des prédictions empiriques, et, finalement, la constatation de la corroboration ou de l’infirmation de l’hypothèse testée. En cas d’infirmation, l’hypothèse peut être modifiée ou rejetée, partiellement ou entièrement. En cas de corroboration, de nouveaux tests, sous de nouvelles conditions, doivent en général être expérimentés, pour renforcer la corroboration de l’hypothèse. Il me semble plutôt évident que la praxéologie de Ludwig von Mises n’est pas un hypothético-déductivisme puisqu’elle ne prend pas la forme d’une telle méthode : il n’y a pas de recueil de données empiriques brutes, il n’y a pas d’induction mais de l’introspection, il n’y a pas d’hypothèses à tester empiriquement mais des axiomes universellement valables, il n’y a pas de prédictions empiriques testables mais des déductions logiques à partir des axiomes, etc. Je me contenterai par conséquent de mentionner le rejet explicite de Mises de la validité de cette méthode en ce qui concerne le domaine de l’action humaine :

Aucune expérimentation de laboratoire ne peut être exécutée en ce qui concerne l’action de l’homme. Nous ne sommes jamais en mesure d’observer le changement d’un seul élément, toutes les autres circonstances impliquées dans l’événement restant inchangées. L’expérience historique, expérience de phénomènes complexes, ne nous présente pas des faits au sens où les sciences naturelles emploient ce terme pour désigner des événements isolés éprouvés par expérimentation. L’information fournie par l’expérience historique ne peut être employée comme matériau pour construire des théories et prédire des événements futurs. Chaque expérience historique est susceptible d’interprétations diverses, et en fait elle est interprétée de différentes manières.

Ce rejet du naturalisme implique un rejet de la conception du progrès scientifique, tel que défendu par un logico-positiviste comme le philosophe des sciences Karl Popper, comme falsification d’un nombre croissant de théories et d’hypothèses, où l’on se rapproche de la vérité en réduisant le nombre d’explications potentiellement valables. La conception du progrès selon la praxéologie de Mises réside, quant à elle, dans l’affinement et le raffinement de ce que sont ou ne sont pas les implications de l’axiome fondamental de l’action humaine et de ses axiomes secondaires (c’est-à-dire dans la meilleure compréhension de ce qu’est l’agir humain et ses caractéristiques fondamentales). Ceci étant posé, c’est à présent la question de savoir si la praxéologie est un interprétationalisme ou non qui va nous intéresser.

Praxéologie et interprétationalisme

Alexander Rosenberg définit l’interprétationalisme comme l’approche suivante en sciences sociales : « The social sciences seek to explain behavior by rendering it meaningful or intelligible. They uncover its meaning, or significance, by interpreting what people do2. » Nous allons voir ci-dessous comment Mises affirme se démarquer d’une telle approche.

Mises considère qu’il y a deux sciences de l’action humaine : la praxéologie et l’histoire. Par ailleurs, toutes les sciences sociales3, en dehors de la praxéologie, sont selon lui de l’histoire. Voici comment il définit l’histoire :

L’histoire est le rassemblement et l’arrangement systématique de toutes les données d’expérience concernant les actions des hommes. Elle traite du contenu concret de l’agir humain. Elle étudie toutes les entreprises humaines dans leur multiplicité et leur variété infinies, et toutes les actions individuelles avec leurs implications accidentelles, spéciales, particulières.

Mises réduit donc toute l’approche interprétationaliste à l’histoire, et s’en démarque en mettant en évidence que l’histoire étudie des contextes particuliers, tandis que sa méthode correspond à l’étude des caractéristiques universellement présentes de l’action humaine. Il affirme ainsi :

La praxéologie est une science théorique et systématique, non une science historique. Son champ d’observation est l’agir de l’homme en soi, indépendamment de toutes les circonstances de l’acte concret, qu’il s’agisse de cadre, de temps ou d’acteur. Son mode de cognition est purement formel et général, sans référence au contenu matériel ni aux aspects particuliers du cas qui se présente.

Autrement dit, l’histoire est particulariste et contextuelle tandis que la praxéologie est universelle et a-contextuelle.

Une telle démarcation entre la praxéologie et les sciences sociales semble correcte, pour autant qu’on admette (1) que l’histoire est étude de contextes particuliers et non recherche de tendances historiques probabilistes et (2) que toutes les sciences sociales sont réductibles à l’histoire. Comme le premier point me semble plausible je ne m’y attarderai pas4. C’est le second point que j’aborderai dans mon prochain article, en étudiant le cas de la théorie du choix rationnel à laquelle la praxéologie semble s’apparenter et qui n’est, elle-aussi, ni une approche naturaliste, ni une approche interprétationaliste.

  1.  Le philosophe Alan Chalmers a détaillé et discuté les méthodes de recherche dans les sciences naturelles dans l’ouvrage suivant : CHALMERS F. Alan, Qu’est ce que la science ?, Éditions La Découverte, Paris, 1987.
  2.  ROSENBERG Alexander, Philosophy of Social Science, ed. cit., p.27.
  3. « Il y a l’histoire de l’activité politique et militaire, des idées et de la philosophie, des activités économiques, de la technologie, de la littérature, de l’art, de la science, de la religion, des mœurs et coutumes, et de bien d’autres domaines de la vie des hommes. Il y a l’ethnologie et l’anthropologie, dans la mesure où elles ne font pas partie de la biologie, et il y a la psychologie dans la mesure où elle n’est ni physiologie, ni épistémologie, ni philosophie. Il y a la linguistique dans la mesure où ce n’est ni la logique ni la physiologie du langage. (…) L’histoire économique, l’économie descriptive, et la statistique économique sont, bien entendu, de l’histoire. Le terme sociologie est employé dans deux sens différents. La sociologie descriptive s’occupe de ceux des phénomènes historiques de l’activité humaine qui ne sont pas envisagés par l’économie descriptive ; elle chevauche dans une certaine mesure les domaines revendiqués par l’ethnologie et l’anthropologie. La sociologie générale, d’autre part, envisage l’expérience historique d’une façon plus proche d’un point de vue général que ne le font les autres branches de l’Histoire. »
  4. Pour une critique de cette conception de l’histoire, je renvoie le lecteur à l’ouvrage La société ouverte et ses ennemis de Karl Popper. Pour une défense d’une telle conception, je renvoie le lecteur à l’ouvrage Histoire du siècle à venir : où va le monde selon les lois de l’Histoire ? de Philippe Fabry.