Abstention : l’important, c’est de participer ?

Pourquoi s’obstiner à s’abstenir ?

Par Baptiste Créteur.

Rien n’est joué pour dimanche prochain. Le scrutin, encore incertain, déchaîne les passions, et les votants prosélytes affirment qu’il est plus que jamais important de se mobiliser. Voter, c’est faire son devoir de citoyen et prendre en mains le destin de notre pays.

Certains seraient morts pour le droit de vote. Ce sacrifice suffirait à faire du vote un devoir – s’abstenir, c’est presque souiller leur mémoire. Ce droit pour lequel ils se sont battus, quand on ne l’exerce pas, il s’use. Peu importe pour qui tant qu’on vote : dimanche prochain, l’important, c’est de participer.

En se rendant dans l’isoloir comme on allait hier se confesser, en refermant l’enveloppe sur un bulletin pré-imprimé et en la plaçant solennellement dans l’urne, on fait son devoir de citoyen. Un acte si important, accompli avec tellement de fierté, qu’il faudrait presque offrir un pin’s commémoratif à la sortie des bureaux de vote.

« A voté ! »

Mais l’accessoire à la mode de l’apéro du 7 mai risque fort de finir bien vite sur les étals des braderies, alors que s’érodera inéluctablement la popularité du vainqueur comme celle de ses prédécesseurs avant luiCertains vont jusqu’à proposer des amendes pour les abstentionnistes ; vu le bilan des présidentielles, ce sont plutôt les votants qu’il faudrait sanctionner.

À tout le moins, qu’ils cessent de donner des leçons de morale à ceux qui préfèrent les weekends de trois jours aux soirées électorales, ou dont les convictions sont à l’étroit dans l’enveloppe ou dans l’urne. Savoir que l’on sera gouverné par le gagnant d’une sorte de concours de beauté est une chose ; être obligé de contribuer à son élection en est une autre.

L’élection ne se jouera pas à une voix

Voter ne fait même pas grande différence. L’élection ne se jouera pas à une voix, et son résultat s’imposera aux votants comme aux abstentionnistes. Ceux qui ont voté pour le gagnant ou le perdant ont accepté la règle, mais eux n’ont même pas pris la peine de donner leur avis. La règle du jeu est écrite, qu’on l’accepte ou non. Et, sans voter, comment peut-on espérer changer les choses ?

D’autant plus que plane sur la France un danger inédit. Ne pas voter dimanche, c’est faire un choix inacceptable : celui du ni-ni, celui du FN. Ce n’est pas une caricature, mais un éditorial du Monde, pour qui quand Jean-Luc Mélenchon ne donne pas de consigne de vote, il se refuse à donner une consigne de vote. Donc il ne s’exprime pas contre le FN. En quelque sorte, il soutient donc le FN.

Deux candidats ou deux camps ?

Pour certains, il y a deux candidats : Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Mais pour beaucoup, il y a deux camps : le FN, et ceux qui veulent lui faire barrage. Ne pas voter contre Marine Le Pen, c’est prendre le risque de la voir à l’Élysée. Au nom de l’idéal démocratique, il faut voter ; au nom de l’idéal républicain, il faut voter Macron.

Pourquoi alors s’obstiner à s’abstenir ? Tout le monde sait qu’il suffit d’accomplir régulièrement son devoir de citoyen pour que tout aille mieux. Si tous les Français se déplaçaient ce dimanche, ils renoueraient bien vite avec la prospérité. Il faut donc coûte que coûte faire rentrer sur le droit chemin les sceptiques et les nuancés, aider ceux qui n’y parviennent pas d’eux-mêmes à réduire leur pensée à un choix binaire, et faire comprendre aux rebelles que pour changer le système il faut voter pour un candidat anti-système (donc n’importe quel candidat).

Dans le doute, mieux vaut s’abstenir ; mais la politique n’est pas le lieu du doute. Mieux vaut donc voter, qu’importe pour qui, qu’importe le résultat ; faire son devoir de citoyen quand et comme on l’exige, remiser sa conscience individuelle au placard, et aller voter.