« The Island » sur M6 : les candidats découvrent l’économie pratique [Replay]

Robinson Crusoe by laurent(CC BY-NC-ND 2.0)

« The Island » reprend ce soir sur M6 : découvrez l’émission où candidats et téléspectateurs constatent que la croissance n’arrive pas toute seule.

Par Guillaume Nicoulaud.

Vous avez peut-être déjà suivi un ou plusieurs épisodes de The Island sur M6. Si ce n’est pas le cas, on peut décrire cette émission comme une sorte de Koh-Lanta sans Denis Brogniart, ses jeux, ses sacs de riz et ses réserves d’eau potable. The Island, à quelques détails près1, c’est l’état de nature : une quinzaine d’homo sapiens qui se retrouvent parachutés sur une île perdue au milieu du pacifique et qui doivent se débrouiller pour y tenir 28 jours.

The Island, l’économie concrète

Concrètement, cela signifie que les candidats de The Island se retrouvent dans une sorte de stade ultime de la décroissance, un retour aux origines de notre espèce : pour boire, il faut trouver de l’eau (en général dans une mare d’eau plus ou moins boueuse) ; pour manger, il faut chasser, pêcher ou cueillir (pas le temps de passer à la phase agricole) ; pour dormir au sec, lutter contre le froid ou faire cuire des aliments, il faut faire du feu et se construire un abri.

Bref, c’est la nature, la vraie ; une nature qui n’a rien à voir avec les potagers de la place de la République2 ; une nature avec moustiques, orages et plantes qui piquent dans laquelle Jean-Vincent Placé et Emmanuelle Cosse ne tiendraient sans doute pas plus de vingt-quatre heures.

The Island, le communisme réel ?

Ce que ce retour aux sources a de fascinant, entre autres choses3, c’est qu’il nous permet d’observer comment un groupe d’homo sapiens s’organise pour survivre.

Très naturellement, dès lors que nous avons affaire à de petites communautés, le mode d’organisation est clairement communiste. C’est-à-dire, pour simplifier, que tout le monde s’assoit en rond, décide collectivement de qui fait quoi (« de chacun selon ses facultés… » ) et que le fruit de ce travail collectif est ensuite partagé entre tous (« à chacun selon ses besoins… »4).

À vrai dire, j’idéalise un peu. En général, l’assemblée générale autour du feu n’a pas vraiment lieu : ce sont quelques membres de la communauté qui se mettent spontanément au travail et qui, lassés de voir les inévitables passagers clandestins se faire dorer sur la plage, finissent par les rappeler à l’ordre.

Sur The Island, il semble que ça fonctionne assez bien ; la pression sociale du groupe joue son rôle et les touristes finissent par contribuer à l’effort collectif5.

C’est une illustration parfaite du problème fondamental de toute société humaine : la coordination de l’effort de production de richesses et la répartition d’icelles. En l’espèce, s’agissant d’un groupe d’une quinzaine d’individus6, chacun agit nécessairement au vu et au su de tout le monde ce qui fait qu’une stratégie de passager clandestin est presque impossible à mettre en œuvre sans s’attirer les foudres de la communauté7. Bref, les candidats de The Island créent spontanément des sociétés communistes qui, à quelques frictions près, sont en général tout à fait fonctionnelles.

Les choix collectifs

Un des aspects essentiels qui rend cette coordination possible, c’est que le projet collectif sur lequel les candidats doivent se mettre d’accord est extrêmement simple. Il n’est pas question de voter des dizaines de milliers de lois ou de bâtir un système fiscalo-redistributif à la française : il faut trouver de l’eau et à manger, faire du feu et construire un abri. C’est simple, basique, chaque membre de la communauté est à même de comprendre l’ensemble des tenants et des aboutissants de l’affaire et de mesurer en quoi, précisément, il a tout intérêt à collaborer avec le groupe.

C’est, je crois, très riche en enseignements pour le fonctionnement d’une démocratie ou, plutôt, d’une république constitutionnelle8. L’adhésion à un projet commun tient essentiellement au fait qu’il est compréhensible de tous et que, dès lors, chaque citoyen est en mesure d’en mesurer les effets, à commencer par ceux qui sont directement concernés.

Dans un pays comme la France où, vous me l’accorderez, ni les juristes les plus chevronnés ni la représentation nationale ne peuvent se targuer de connaître les lois — toutes les lois — qui sont supposées régler notre vie commune, il n’est pas tout à fait étonnant que la politique rencontre une certaine défiance.

Quoi qu’il en soit, le projet des candidats de The Island est simple et peut, finalement, se résumer en peu de mots : il faut produire des richesses. C’est-à-dire que la fin du travail, sur l’île en question, n’est pas du tout à l’ordre du jour : tous ont parfaitement conscience que plus ils travaillent, chacun individuellement et tous collectivement, meilleures seront leurs conditions de vie. Ça ne fait pas l’ombre d’un doute : des notions telles qu’une insuffisance de la demande agrégée qui provoquerait du chômage, dans ce monde simple, n’ont pas le moindre sens.

La poule et l’œuf

C’est-à-dire que nos candidats en reviennent à une conception extrêmement simple de l’économie : une conception dans laquelle ce n’est pas la croissance — présumée exogène — qui crée du travail mais, au contraire, le travail qui crée des richesses ce qui fait que c’est en travaillant plus, ou en améliorant la productivité du travail, qu’on crée de la croissance. C’est simple, basique et concret. Ça fonctionne comme dans votre couple : si vous êtes deux à travailler, vous créez plus de richesses et donc, vous pouvez consommer davantage.

Je ne résiste pas, à ce propos, à partager ce petit graphique réalisé à l’aide des données du Conference Board. Vous y trouverez, pour 21 pays d’Europe de l’ouest9, le pourcentage de la population employée — c’est-à-dire le nombre de personnes qui, en 2015, ont eu une activité rémunérée rapporté au total de la population — comparé au Produit Intérieur Brut par habitant, en milliers de dollars au taux du marché.

http://ordrespontane.blogspot.fr/2016/04/the-island-le-communisme-les-choix.html
http://ordrespontane.blogspot.fr/2016/04/the-island-le-communisme-les-choix.html

Alternativement, vous pouvez aussi allumer quelques cierges en espérant que la croissance revienne d’elle-même. On ne sait jamais, sur un malentendu…

Sur le web

  1. En réalité, outre qu’ils peuvent se faire rapatrier à tout moment, ils disposent d’un équipement certes minimal mais qui aurait fait pâlir Ötzi de jalousie. Bref.
  2. Ceux des #NuitDebout qui, pour ce faire, ont délogé quelques-unes des dalles posées en 2013 (pour 24 millions d’euros).
  3. Il y a des tas de choses intéressantes en fait. Par exemple, d’un point de vue purement biologique, ce sont souvent les plus sportifs, les plus gros consommateurs d’énergie, qui souffrent le plus (lors d’une saison c’était notamment le cas de Julien, le banquier à la carrure de rugbyman et d’Alain, le cadre informatique).
  4. Louis Blanc, Organisation du travail (1839).
  5. C’est, d’ailleurs, une des grandes différences avec Kho-Lanta où, pour tout un tas de raisons, la stratégie du passager clandestin s’avère souvent payante.
  6. C’est ma petite marotte : je suis convaincu qu’une société communiste ne peut fonctionner qu’en deçà du nombre de Dunbar (voir L’intérêt général et le nombre de Dunbar) ; au-delà, aucune coordination n’est possible sans marché.
  7. Voir, par exemple, Simon Gächter et Ernst Fehr, Cooperation and Punishment in Public Goods Experiments (HT, Michel Goya)
  8. Si cette subtilité vous échappe, relisez Aristote : la democratia est une dégénérescence de la république constitutionnelle.
  9. Autriche (AT), Belgique (BE), Chypre (CY), Danemark (DK), Finlande (FI), France (FR), Allemagne (DE), Grèce (GR), Islande (IS), Irlande (IE), Italie (IT), Luxembourg (LU), Malte (MT), Pays-Bas (NL), Norvège (NO), Portugal (PT), Espagne (ES), Suède (SE), Suisse (CH), Turquie (TR, oui, je sais, mais ce n’est pas le sujet) et Royaume Uni (GB).