Pourquoi Léon Trotski était-il favorable à l’eugénisme ?

Publié Par Jeffrey Tucker, le dans Histoire du libéralisme

Par Jeffrey Tucker.
Un article de The Foundation for economic education

La numérisation progressive de tous les documents historiques disponibles produit chaque jour son lot de révélations étonnantes. Parmi mes découvertes récentes, j’ai été particulièrement frappé par un article de 1934 du communiste russe Léon Trotski publié à l’époque par Liberty Magazine : If America should go communist (« Si l’Amérique devait devenir communiste »).

Trotski, leader menchevik puis bolchevik adoré hier comme il l’est encore aujourd’hui, écrivit ce texte à une époque de sa vie où il était immensément populaire au sein de l’intelligentsia américaine. En 1917, il avait vécu à New York pendant 3 mois et avait pu établir des liens aussi solides que durables avec des communistes. Après sa rupture avec Lénine, il connut l’exil de 1927 à 1940, date à laquelle il fut assassiné à Mexico sur ordre personnel de Staline.

On peut dire sans exagérer qu’en 1934, beaucoup de communistes américains, si ce n’est la majorité, se considéraient comme trotskistes, cultivant toujours l’espoir de voir émerger un communisme authentique, par opposition à la pagaille croissante qui prévalait en URSS.

L’article de Trotski mentionné ci-dessus exprime avec une belle assurance comment le communisme pourrait être réalisé aux États-Unis. À l’époque, le New Deal commençait à être mis en œuvre, tandis que les Nazis intensifiaient leur contrôle total sur l’Allemagne. Manifestement, le capitalisme était tombé en disgrâce partout, et il était partout question de le remplacer par des systèmes de planification économique rationnelle. Dans son texte de 1934, Trotski n’est jamais situé qu’à l’extrémité la plus éloignée du spectre consensuel sur la planification.

Une grande et unique chaîne de production

Il écrit comme si le fait de convertir ses rêves en mots pouvait faire advenir la réalité elle-même. Gardons à l’esprit que tout ceci se passe à une époque où les communistes croyaient effectivement qu’ils pourraient générer plus de productivité que le capitalisme.

« Le gouvernement soviétique américain s’emparera sans état d’âme des institutions cruciales de votre système de production : les banques, les industries clefs et les systèmes de transport et de communication… Car c’est là que les Soviets américains peuvent produire de vrais miracles. La « technocratie » ne peut se réaliser pleinement que par le communisme, une fois que les mains oisives de la propriété et des profits privés auront été extirpées de votre système industriel. Les propositions les plus audacieuses de la Commission Hoover sur la standardisation et la rationalisation paraîtront bien mièvres par rapport aux nouvelles possibilités ouvertes par le communisme américain. L’industrie nationale sera organisée le long des chaînes de production de vos usines modernes automatisées en continu. La planification scientifique pourra être étendue à partir de chaque usine pour s’appliquer à l’ensemble de votre système économique.

Les résultats seront prodigieux. Les coûts de production seront ramenés à 20 %, ou moins, de leur niveau actuel, ce qui aura pour effet d’accroître rapidement le pouvoir d’achat de vos agriculteurs. À n’en point douter, les Soviets américains organiseront leurs propres entreprises agricoles géantes, telles des écoles de collectivisation volontaire. Vos fermiers auront vite fait de voir s’il est à leur avantage de rester isolés ou de rejoindre la chaîne collective… Sans contrainte aucune ! »

Quant à la liberté d’expression, Trotski explique qu’elle sera garantie, non par la propriété privée des moyens de production, mais plutôt par le contrôle du parti. Qu’est-ce qui pourra être imprimé, qu’est-ce qui ne le pourra pas ? Selon lui, « l’Amérique soviétique devra trouver une nouvelle solution pour répondre à la question de savoir comment le pouvoir de la presse doit fonctionner dans un régime socialiste. Ceci pourrait être fait sur la base d’une représentation proportionnelle des votes obtenus à chaque élection dans les soviets. »

Voilà qui n’est guère prometteur.

La question de l’eugénisme

Après deux ans de recherche sur ce sujet, j’ai abouti à une règle qui fonctionne à merveille sur les intellectuels de cette époque (les années 1930) : grattez un socialiste et vous découvrirez un eugéniste qui trépigne d’impatience à l’idée d’utiliser le pouvoir de l’État pour décider qui peut vivre et qui doit mourir. Il s’avère qu’elle s’applique également très bien à Trotski.

Regardez cet étrange paragraphe de son article de 1934 :

« Alors que les imbéciles romantiques de l’Allemagne nazie rêvent de redonner sa pureté originelle, ou plutôt sa puanteur originelle, à l’antique race de la Forêt-Noire européenne, vous les Américains, après avoir pris fermement possession de votre machinerie économique et de votre culture, vous appliquerez des méthodes authentiquement scientifiques au problème de l’eugénisme. D’ici un siècle, votre melting-pot de races donnera naissance à une nouvelle espèce d’humains, les premiers à mériter véritablement le nom d’Homme. »

Les vues que Trotski exprime ici ne sont certes pas différentes de celles des intellectuels standards de l’époque. L’eugénisme était une perspective que la plupart d’entre eux aspiraient à convertir en politique publique, des folles angoisses de Madison Grant sur un génocide blanc en 1916 jusqu’au plaidoyer de Gunnar Myrdal en faveur de la stérilisation barbare pratiquée par la Suède au nom de la pureté de la race.

Malgré cela, on ne peut s’empêcher de se demander ce que Trotski avait à l’esprit en tenant de tels propos. Sa promotion de l’eugénisme était-elle motivée par une panique raciale, comme c’était le cas de beaucoup d’intellectuels de l’Ere progressiste ? S’agissait-il simplement d’améliorer la composition génétique de l’individu moyen ? On peut aussi imaginer qu’il avait en fait une visée politique. La réponse ultime à « l’esprit bourgeois » ne serait-elle pas à trouver du côté de l’extermination par stérilisation, exclusion, appauvrissement et mort en une génération ?

Difficile à dire. Mais une chose est certaine. Lorsque vous aspirez à contrôler la machinerie économique et culturelle de n’importe quelle société, vous ne pouvez en aucun cas laisser la question essentielle de la démographie à « l’anarchie du marché. » En d’autres termes, si un aspirant planiste sociétal nourrit l’espoir de faire avancer une nation entière dans la direction qu’il a lui-même choisie, il ne peut se permettre de négliger la question de savoir qui est né, qui pourra vivre longtemps et qui doit mourir précocement. En ce domaine, s’en remettre à des choix extérieurs revient à abandonner entièrement le projet. Planifier implique nécessairement de contrôler la vie elle-même.

C’est pour cette raison que tant d’intellectuels de la fin du XIXème siècle et de la première moitié du XXème croyaient si intensément aux programmes eugénistes pilotés par l’État. Il faut bien voir que nombre de politiques sociales qui émergèrent pendant cette période subissaient l’influence des considérations eugénistes de l’époque – pas seulement la stérilisation, mais également le salaire minimum, la durée maximum du travail, le contrôle de l’immigration, les lois d’urbanisme, les privilèges syndicaux, les licences de mariage, et même, aussi bizarre que cela puisse paraître, la création des parcs nationaux.

Les idées de Trotski n’étaient en rien différentes, et c’est parfaitement cohérent. Après tout, on a affaire à un homme qui ordonna les purges les plus vicieusement meurtrières quand il était à la tête de l’Armée rouge et dont les aspirations au contrôle allaient jusqu’à s’opposer au chewing-gum qu’il considérait comme une ruse capitaliste pour occuper les travailleurs. Observant des gens en train de mâcher des chewing-gums dans le métro new-yorkais, il écrivait en 1917 :

« Le capital n’aime pas que les travailleurs réfléchissent et il a peur… En conséquence, il a pris des mesures… Il a installé des distributeurs automatiques dans le métro et il les a rempli de chewing-gums sucrés dégoûtants. Levant automatiquement la main vers ces automates, les travailleurs s’emparent de ces gommes douceâtres et ils les triturent par le mouvement automatique de leurs mâchoires… On dirait un rite religieux, comme une prière silencieuse au Dieu-Capital. »

Et Trotski de conclure son article de 1934 sur un dernier rêve fleuri : une fois que l’Amérique aura créé le nouvel homme communiste grâce à l’eugénisme et la planification d’État, il deviendra parfaitement évident que « dès la troisième année du régime soviétique en Amérique, plus personne ne mâchera de chewing-gum ! »

Désolé, Léon, nous faisons encore des enfants selon nos désirs et nous mâchons toujours du chewing-gum !

Traduction Nathalie MP pour Contrepoints

Sur le web

 

 

  1. Les cheminements des pensées de ces zéros ont tellement produit de cadavres qu’on peut se demander comment se fait-il qu’il y ait des gens qui y adhèrent encore

    1. Ou alors on renonce à comprendre et on se contente d’appliquer la loi issue des principes constitutifs des droits humains fondamentaux sans se poser de question inutile. C’est d’ailleurs une des missions élémentaires de tout Etat régalien minimal bien compris.

      1. les droits sont vide de sens sans devoir
        l’Homme ne fait que de parler de droits tel un petit bébé qui veut toujours tout et se bagarre quand il obtient ce qu’il veut
        il y un devoir qui prime: ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fasse ou, plus positivement, faites aux autres ce que vous voudriez qu’on vous fasse.
        J’aimerais voir ces riches dans la rue et qu’on les ignores…ou s’apercevoir que l’argent ne se mange pas.

        1. José Lopez-MartinezJosé Lopez-Martinez

          « …faites aux autres ce que vous voudriez qu’on vous fasse. »

          Je fous la paix aux gens. J’aimerais qu’ils me foutent la paix. Surtout les séides de l’État.

          1. quels séides ? Les flics ? D’autres services publics que nous sommes légitimement en droit d’attendre (l’impot ne devrait etre ni plus ni moins qu’un achat de services profitables à tous, régaliens et éventuellement qq services au niveau municipal)

            A vous entendre on se croirait en URSS.

            Ou alors faites vous allusion à d’autres taxes dont une bonne partie part dans le remboursement de la dette ? Et là je suis franchement contre.
            Et plein de choses surement…

            https://www.youtube.com/watch?v=fy5ewMwLvMc ou vous parlez du fisc

            1. José Lopez-MartinezJosé Lopez-Martinez

              « …services publics que nous sommes légitimement en droit d’attendre… »

              Les seuls services publics que nous sommes légitimement en droit d’attendre de l’État sont ceux liés aux fonctions régaliennes, qui ne représentent à peine quelques 17% du budget de l’État français.

              Bref, si les fonctionnaires pouvaient rendre à la population les huit dixième du budget liés à des domaines qui ne concernent en rien l’action de l’État…

              Au passage, on observera que vous évitez de relever le fait que votre assertion « faites aux autres ce que vous voudriez qu’on vous fasse » est parfaitement creuse en ce qui concerne l’ordonnancement des relations entre individus au sein de la Cité.

              Sinon, quant au fait de croire que l’on vit comme au temps de l’URSS, je vous fiche mon billet que si Marx devait revenir d’outre-tombe, il serait lui-même horrifié de voir comment l’État est devenu ce monstre lovecraftien écrasant sans pitié aucune la population sous son obésité bureaucratique, la tourmentant impitoyablement par sa législatite aigüe. Et considérant le syndrome de Stockholm qui tétanise les zélateurs de l’État, il compléterait d’un addendum sa théorie de l’aliénation.

              [minute Maître Capello]séide – nom commun – \se.id\ masculin et féminin identiques : fanatique aveuglément dévoué à un chef, une cause ou à un parti.[/minute Maître Capello]

            2. A vous entendre on se croirait en URSS

              Vous n’avez pas été confronté à la bête. Soyez donc plus curieux, jeune puceau :mrgreen:

              1. j’aimerais savoir ce que Contrepoint pense du service de la dette (intérets…)
                savoir que notre argent part dans le remboursement vers des acteurs privés (banques…) totalement inutiles, ils produisent que dalle à part du papier et des chiffres; ça c’est pas normal

        2. https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9claration_des_droits_et_des_devoirs_de_l'homme_et_du_citoyen_de_1795
          curieusement le document de la BNF est devenu inaccessible
          Pour ma part j’aurais écrit Déclaration universelle des devoirs et des droits de l’homme et du citoyen . . . les devoirs préemptant les droits

          1. En même temps, cette constitution est nulle du fait de l’article 16 de la DDHC : tout texte ultérieur contraire aux termes de la DDHC est réputé ne pas être une constitution (par conséquent, les lois s’inscrivant dans le cadre des fausses constitutions n’ont aucune légitimité et relèvent de la résistance à l’oppression).

            Plus je la lis, plus je trouve que la DDHC est une œuvre exceptionnelle, admirable d’intelligence et de concision, un véritable tour de force, un merveilleux don à l’humanité entière. Sans parvenir à les égaler bien sûr, elle est sur le podium juste en-dessous des 10 commandements qui ont offert la Morale à l’humanité.

            1. sauf que les 10 commandements ne font pas partie de la « déclaration » ( le déclaratif prime-t-il sur l’impératif ?)
              Nous en sommes donc toujours à « mes droits, mes droits, mes droits » comme les cabris de de Gaulle, quant aux devoirs, quels devoirs? ça existe le mot devoir ? A croire que le concept de devoir serait contraire à « l’esprit » de la dite déclaration, et que les différentes interprétations et réécritures (y compris « musulmanes » et contradictoires )de cette dernière montrent ses points de faiblesse ?
              Serait-ce que ma culture chrétienne m’égare ?
              Merci cependant cher Cavaignac pour m’avoir éclairé sur l’article 16 qui me heurte à son tour. (je suis un béotien sur le plan du droit constitutionnel).


            2. oui bien sur comme le Coran ne peut pas suivre la Bible, c’est impossible, ça reste figé!!!
              Invoquer la DDHC comme un texte sacré est pitoyable. Ne pas s’étonner que le peuple se met en colère quand on bafoue d’autres droits tout autant légitimes. Je sais pas…vivre dignement par exemple.
              Oh et la DDHC parle de progressivité de l’impot hein, juste petite précision…: « Pour l’entretien de la force publique, et pour les dépenses d’administration, une contribution commune est indispensable : elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés. « 

              1. « la DDHC parle de progressivité de l’impot »

                Non, de proportionnalité.

              2. Il faut vraiment avoir une pathologie aiguë du neurone pour comprendre « progressivité » lorsqu’il est est écrit « également répartie », alors que ça veut dire l’exact contraire, la progressivité instaurant une scandaleuse inégalité de fait entre citoyens face aux contributions, une profonde injustice légalisée.

                La progressivité des prélèvements obligatoires quels qu’ils soient est parfaitement anticonstitutionnelle, définitivement contraire aux Droits de l’Homme.

                Cela se comprend aisément à l’aide d’un minimum de sens commun : si les impôts sont concentrés sur une minorité, la majorité peut les voter sans risque d’en subir les conséquences. C’est donc une mise en esclavage en règle de la minorité par la majorité, la négation des droits naturels.

    2. C’est séduisant le socialisme, il donne l’impression à ceux qui le pratiquent qu’ils savent comment fonctionne les choses et leur enlève toute incertitude. Également il donne la sensation que ceux qui soutiennent dans le confort de leur salon le socialisme sont utiles, cela confère un sentiment de supériorité que le respect des droits ne leur donne pas.

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