Peut-il y avoir un « bien-être » des animaux d’élevage ?

L’animal d’élevage est perçu comme une chose qui a une production quantifiable. Il devient alors difficile d’évaluer le bien-être des animaux.

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Milchproduktion by STS Schweizer Tierschutz(CC BY 2.0)

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Peut-il y avoir un « bien-être » des animaux d’élevage ?

Publié le 19 décembre 2016
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Par Isabelle Autran.1

bien-être des animaux
Milchproduktion by STS Schweizer Tierschutz(CC BY 2.0)

Les vidéos d’une cruauté inouïe qui ont été faites dans les abattoirs et rendues publiques par l’association L214 questionnent nos rapports avec les animaux d’élevage ; la question du bien-être de ces animaux est ici centrale. Or cette notion est en soi problématique, car elle dépend de la manière dont on appréhende le comportement animal et qui détermine, et comment, les critères de ce bien-être.

Schématiquement, les sciences du comportement animal s’organisent autour de deux courants de pensée : l’une héritée de la zoologie et fortement inspirée par l’éthologie, l’autre issue de la psychologie expérimentale et recentrée sur la psychobiologie ou la neurobiologie des comportements.

Du point de vue de l’éthologie, le comportement participe à l’adaptation comme n’importe quelle caractéristique anatomique ou organique. Tout comportement doit pouvoir être décrit en termes de fonctions adaptatives. Du point de vue de la psychobiologie ou de la neurobiologie, les structures et les actions du cerveau génèrent l’intelligence et le comportement, le comportement modifiant, en retour, les structures et les activités du cerveau.

D’ailleurs, pour l’éthologie cognitive très en vogue aujourd’hui, la vie psychique se ramène aux activités d’une machine à « neurocalculer » et l’esprit à un « système de traitement de l’information ».

Si ces méthodes, qui veulent circonscrire empiriquement leur objet, peuvent paraître séduisantes, l’atomisation et la réduction du comportement en éléments isolés (les mécanismes physiologiques, les opérations cognitives, les évolutions génétiques, etc.) négligent les rapports complexes d’un organisme, qui est aussi et surtout un « individu », avec son monde environnant.

Ces sciences du comportement ne nient pas toujours l’existence des états mentaux telles que « l’intention » ou la subjectivité de l’animal, mais elles les considèrent comme inutiles, voire nuisibles à l’étude des comportements. L’une des tâches de l’approche objectiviste consiste justement à défendre son cadre théorique contre la notion d’expérience subjective.

N’y a-t-il pas là une inadéquation fondamentale entre de telles approches et leurs « objets » d’étude, qui sont avant tout des êtres vivants ?

L’objectivité du bien-être des animaux d’élevage

Cet objectivisme qui domine aujourd’hui l’ensemble des savoirs n’est pas anodin lorsqu’il s’inscrit dans le champ d’une économie industrialisée. La mise hors jeu de la notion de « comportement vécu » et de « subjectivité », basée sur la segmentation du comportement des animaux en abstractions par définition désincarnées, valide la logique des élevages intensifs.

Cette logique repose en effet sur l’hyper-technicisation du contrôle du corps, la modulation des paramètres biochimiques vitaux, et l’atomisation de l’éventail des comportements des animaux.

On voit dans les élevages industriels une réduction drastique de l’espace et l’élimination des principaux objets nécessaires à l’expression des comportements essentiels de l’espèce. Ces animaux, qui ne peuvent plus se comporter naturellement, perdent en quelque sorte leur statut d’être vivant pour devenir des objets de spéculation économique.

Et les comportementalistes, quand ils tentent d’améliorer les conditions de vie des animaux en élevage intensif, travaillent en réalité sur des postures et des attitudes plutôt que sur de véritables comportements ; les améliorations qu’ils peuvent apporter sont donc très limitées.

Une vision technicienne du vivant

Dans leur logique productiviste, les élevages intensifs traitent la naissance, la vie, la reproduction et la mort des animaux de façon industrielle et technicienne. L’objectif est de produire le maximum de viande dans un laps de temps le plus court possible et avec un minimum de frais.

Le processus d’industrialisation induit aussi une rupture des liens sociaux entre les congénères. Cette logique s’actualise en premier lieu par la rupture des liens entre les mères et les jeunes. Par exemple, on sépare immédiatement le veau de sa mère ; les porcelets de différentes portées sont regroupés par poids pour constituer des lots homogènes afin qu’on puisse les mener en même temps à l’abattage.

L’élevage signifie ici la disparition de la notion de société animale en même temps que celle d’individu.

La pauvreté de l’environnement et l’absence de stimulations entraînent régulièrement des anomalies comportementales comme les stéréotypies qui sont souvent des exagérations des activités exécutées sans finalité et répétées en continu, par exemple les truies à l’attache qui rongent les barreaux de leur case.

Les conditions de vie induisent également de nombreux comportements de caudophagie, de piquetage et de cannibalisme. Pour pallier ces anomalies comportementales, les éleveurs opèrent ce qu’ils appellent des « actions correctrices sur les animaux » : des calmants leur sont administrés pour réduire le stress ; le débecquetage et le désonglage sont pratiqués dans le but de limiter les conséquences des combats. Inutile de poursuivre plus avant l’énumération de ces faits.

L’obsession quantitativiste

La production de l’animal  est ici une réalité économique soutenue et déterminée par les techniques réificatrices. Ces techniques sont portées et entretenues par des dispositifs théoriques et scientifiques inadaptés à la définition même du vivant.

Il s’avère que l’accélération frénétique de la production suscite, pour des raisons économiques, l’invention et la prolifération de nouveaux moyens de fabrication qui, dans une course en avant sans fin augmente la production et réclame de nouveaux moyens techniques. Dans ce processus, l’animal est une réalité objective gérée dans des élevages hors sol concentrationnaires remplis de machines ultramodernes.

L’animal disparaît en tant que tel au profit d’un ensemble de paramètres physio-mathématiques : il est compris comme une courbe de performance mesurée par un « gain quotidien moyen » (GQM), un indice de consommation, une courbe de lactation ou bien une quantité d’œufs pondus par an et par poule.

Dans cette même logique, le bien-être animal est évalué en fonction d’analyses sanguines, ou encore la surface des cases est calculée selon l’unité du poids métabolique. Peut-on dès lors parler de bien-être ? Dans cette obsession quantitativiste, « la raison ne reconnaît comme existence et occurrence que ce qui peut être réduit à une unité de [mesure] ; son idéal étant le système dont tout peut être déduit », soulignaient Max Horkheimer et Théodor W. Adorno, dans La Dialectique de la raison.

Cette perception réificatrice du vivant repose sur l’appréhension quantitative et l’instrumentalisation de l’altérité animale, appréhension qui n’est possible qu’en l’absence totale d’empathie par laquelle j’accède à l’autre ; cet autre qui est, in fine, un possible moi-même…

Sur le web-Article publié sous licence Creative CommonsThe Conversation

  1. Docteur en sociologie, adjointe à la direction de la recherche et des études doctorales, responsable d’édition des Presses universitaires de Paris Ouest, Université Paris Ouest Nanterre La Défense – Université Paris Lumières .
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  • « L’animal disparaît en tant que tel au profit d’un ensemble de paramètres physio-mathématiques… »

    Une personne comme Temple Grandin a néanmoins fait beaucoup de choses pour faire évoluer les choses.

    • Temple Grandin ne s’occupe du bien-être animal que de manière à permettre la continuation des pratiques d’élevage en les rendant un peu moins barbares (donc également psychologiquement plus « confortables » pour les éleveurs, pour eux et pour la communication à l’extérieur). La vraie question n’est pas de savoir s’il faut utiliser ou pas un brûleur électrique ou un brûleur à gaz pour écorner les veaux, s’il faut leur donner un calmant ou les endormir (ou tout faire sans anesthésie, ce qui est le cas la plupart du temps). Il s’agit plutôt de remettre en question l’exploitation animale d’une manière générale. Et idéalement d’accompagner les éleveurs vers une production végétale !

      • « Temple Grandin ne s’occupe du bien-être animal que de manière à permettre la continuation des pratiques d’élevage… »

        Tant qu’il y aura des consommateurs pour désirer manger de la viande, la manière de voir et de faire de Temple Grandin sera toujours plus efficace pour améliorer le bien-être et réduire les souffrances des animaux d’élevage que les discours des zélotes du végétarisme.

      • Ne confondez pas causer de la souffrance et être cruel.
        Ne confondez pas non plus l’indifférence à la souffrance et la cruauté.

        Il y a des promoteurs de végétarismes qui sont forts cruels …avec les mangeurs de viandes.

        Ne mangez pas de viande…et ne roulez pas en bagnole non plus si vous ne voulez pas faire souffrir des animaux…

        Si je comprends bien qu’on imagine qu’un jour on ne mange plus de viande à cause du refus de tuer un animal du moins ici …vous allez avoir du mal à convaincre des gens qui ont été élevé dans l’indifférence devant le mort d’un animal en vue de le manger.
        imaginons que l’abolition de l’exploitation des animaux soit similaire à l’abolition de l’esclavage ( qui existe encore au passage) il faut que les moeurs change.

        Bon…des tas de propriétaire d’animaux de compagnie les font souffrir aussi et j’entends par là sans les maltraiter, ils les retiennent contre leur gré, gère leur sexualité..inadmissible!!

        Au fait que pronez vous au juste?

      • J’ai du mal a comprendre en quoi manger du végétal plutôt que de l’animal est un progrès quelconque.
        Ça suppose une hiérarchie entre des êtres vivants qu’on respecte et qu’on ne mange pas (animaux), et les autres qu’on écrase, ébouillante, cuit, tranche etc. tout vifs et en toute bonne conscience. Exactement comme un carnivore non cannibale (qui respecte les humains et ne les mange pas, mais mange n’importe quoi d’autre), en fait : la barre de « bonne conscience » est juste placée ailleurs (j’ai failli écrire « plus bas », mais ça aurait été une erreur).
        Ça suppose qu’on se voile la face sur la simple réalité que tout être vivant sera un jour mort (le plus souvent tué par un autre être vivant !) et bouffé (parfois mort, mais même pas toujours). Est-ce grave, plus grave, si c’est un humain qui tue et qui mange ?
        Enfin, par définition, les animaux d’élevage ne sont nés que pour être exploités, tué et mangé. C’est une vie qu’on peut trouver dégradé et dégradante, mais c’est une vie qui n’existerait même pas si on condamne le mode carnivore. Est-ce qu’une non-vie est préférable à cette vie ? L’homme est à ma connaissance le seul animal qui se suicide, le seul à fixer un standard de vie assez élevé pour préférer la mort à certaines circonstance, le seul a répondre parfois « non » à cette question. Et donc le seul à se poser la question du bien-être (même si il n’est pas le seul à préférer être au chaud bien nourri plutôt que affamé et malade … mais pour un animal il n’y a qu’un continuum, pour un humain il y a un seuil et deux catégories : « vivable » ou « je préfère encore être mort » ).

        Reste la possibilité (récente) d’une alimentation entièrement minérale/chimique. Moins absurde peut-être (encore qu’un chimiste ne fait pas la différence entre vivant et minéral… mais passons), mais philosophiquement pervers, en ce qu’il représente la sortie des humains du monde vivant, une déconnexion total porteuse d’indifférence ou, à l’inverse, d’idéalisation fantasmée.

        On exploite les animaux, et les végétaux !, oui, mais si c’est d’abord pour ne pas exploiter les humains, c’est OK pour moi.

        La bonne question quand on mange un truc n’est pas « est-ce animal ou végétal ? » mais plutôt « à quel niveau de consommation est-ce bon pour moi ? ». Le tabou du cannibalisme est utile : ça évite de se dire que votre voisin envisage de nous bouffer. Mais à quoi sert le tabou carnivore ? à rien, si on regarde le fonctionnement de la société indienne il est même plutôt nuisible.

  • Les conditions de vie déplorable des animaux d’élevages est entièrement la responsabilité des idéaux (profits, croissance…) du libéralisme economique, avec cette doctrine il ne pourra jamais y avoir un bien être pour les animaux, mais c’est aussi le cas pour toute la production alimentaire que ce soit animal ou végétal, les animaux choque seulement d’avantages car une carotte ne crie pas mais fondamentalement il n’y a pas de différence.

    • C’est sûr que dans les pays sans liberté économique le sort des animaux est largement plus enviable.
      Tout le monde se souvient d’ailleurs des fermes idylliques de l’URSS et des abattoirs de la Chine maoïste vers lesquels le bétail se dirigeait de lui-même.

    • La critique justifiée des idéaux du libéralisme économique n’est pas une raison suffisante pour utiliser le « cri de la carotte » comme moyen de relativiser la souffrance animale. Il y a bien une différence fondamentale entre l’exploitation animale et la culture des plantes. Vouloir le nier est un moyen de relativiser la souffrance bien réelle des animaux sur la la base d’une hypothétique souffrance des plantes. Voici un bon article à ce sujet : http://www.cahiers-antispecistes.org/quelques-reflexions-au-sujetde-la-sensibilite-que-certainsattribuent-aux-plantes/

      • Mais justement, il N’utilise PAS le cri de la carotte : il dit bien qu’elle ne crie pas.
        Il indique juste que ce n’est pas pertinent de son point de vue. L’important est qu’on lui prend la vie tout autant qu’à celle du poulet ou du veau.
        Si un criminel anesthésie complétement sa victime et la met dans l’état de sensibilité d’une carotte, supprimant toute souffrance (y compris psychologique), ou la tue tellement brutalement sans qu’elle ne peut souffrir est pu souffrir, est-ce que vous l’acquitter du meurtre ? Non. La souffrance est une circonstance aggravante, mais ce n’est que ça : une circonstance aggravante. L’essentiel est dans la mort.
        L’argument de la souffrance ne permet pas de sauver les veaux plus que les carottes. Il permet seulement de plaider pour l’abolition des souffrances inutiles, une mort brutale.
        Paradoxalement, il plaide même contre le mode végétarien : entre la certitude d’avoir bien tuer un veau sans le faire souffrir, et le risque de faire souffrir une carotte en la maltraitant toute vive, ne serait-il pas préférable de préférer être carnivore ?

    • Les conditions de vies des animaux d’élevage sont tellement déplorables que malgré tout ils prennent du poids, fichus animaux qui ne se rendent même pas compte qu’ils sont mal traités et qui continuent à faire ce pour quoi ils existent, grossir et être abattus pour nourrir l’espèce humaine.

      Si les conditions de vies des animaux d’élevages étaient déplorables cela se traduirait pour les éleveurs par une perte.

      Vous êtes choqué par le sort des animaux d’élevages car vous n’avez jamais ni élevé, ni abattu un animal avec le but de le manger.

  • Quand il y a production de masse il ne peut y avoir d’agriculture ou d’élevage propre et respectueuse.

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