10 moyens d’avoir toujours raison avec Schopenhauer

Que faire lorsque l’on est à court d’argument ? Voici dix stratagèmes parmi les 38 que suggère Schopenhauer, ainsi que sa conclusion finale.

Par Damien Theillier.

9 moyens d'avoir toujours raison avec Schopenhauer
By: Leonid MamchenkovCC BY 2.0

Dans son petit livre, L’art d’avoir toujours raison ou Dialectique éristique, publié en 1864 à Leipzig, Arthur Schopenhauer nous propose un véritable manuel d’auto-défense intellectuelle ou de communication de crise. Que faire lorsque l’on est à court d’argument ? Voici dix stratagèmes parmi les 38 que suggère Schopenhauer, ainsi que sa conclusion finale.

L’auteur commence par distinguer la logique et la dialectique. La logique est la science des principes de la démonstration. Elle concerne la recherche de la vérité objective. La science de la dialectique, dans le sens que lui donne Schopenhauer, a pour principal but d’établir et d’analyser les stratagèmes malhonnêtes afin qu’ils puissent être immédiatement identifiés dans un débat réel, et écartés.

« C’est ainsi que l’on peut voir la dialectique : comme l’art de l’escrime mental, et ce n’est qu’en la considérant ainsi que l’on peut en faire une discipline à part entière ». Elle est l’art de se défendre contre tout type d’attaque, et l’art d’attaquer toute thèse adverse sans se contredire soi-même.

Car les êtres humains ne pèchent pas facilement contre les lois de la logique. Ils manquent rarement de logique naturelle. Ainsi, « étudier la logique en vue de ses avantages pratiques, écrit-il, ce serait vouloir apprendre au castor à bâtir sa hutte ». En revanche, il n’y a pas de dialectique naturelle ou innée. Celle-ci s’apprend.

C’est pourquoi « il arrive souvent que, bien que l’on ait raison, on se laisse confondre ou réfuter par une argumentation spécieuse, ou inversement ; et celui qui sort vainqueur du débat doit bien souvent sa victoire non pas tant à la justesse de son jugement quand il soutient sa thèse qu’à l’astuce et à l’adresse avec lesquelles il l’a défendue. »

Résumons donc en 10 points les grandes idées exposées par l’auteur dans ce manuel de controverse :

1) Ne pas confondre véracité et validité d’une thèse

La dialectique éristique est l’art de la controverse, celle que l’on utilise pour avoir raison par tous les moyens, aussi bien honnêtes et rationnels que malhonnêtes et sophistiques. Car il peut arriver un moment où les arguments traditionnels ne suffisent plus à emporter la conviction de l’auditoire.

Cela n’implique pas nécessairement que notre thèse soit fausse. Cela signifie simplement que l’argument décisif nous échappe temporairement. En effet, si un adversaire réfute une preuve, et par là donne l’impression de réfuter notre thèse, il peut pourtant exister d’autres preuves.

Les rôles ont donc été inversés : l’adversaire donne l’impression d’avoir raison alors qu’il a objectivement tort. Ainsi, la véracité objective d’une phrase et sa validité pour le débatteur et l’auditeur sont deux choses différentes. C’est précisément sur cette validité que repose la dialectique.

2) Ne pas s’engager dans une controverse avec le premier venu 

« Sur cent personnes, écrit Schopenhauer, il s’en trouve à peine une qui soit digne qu’on discute avec elle ». La controverse est souvent bénéfique aux deux parties car elle leur permet de rectifier leurs propres idées et de se faire aussi de nouvelles opinions.

Mais il faut que les deux adversaires soient à peu près du même niveau en savoir et en intelligence. Si le savoir manque à l’un, il ne comprend pas tout et n’est pas au niveau. Si c’est l’intelligence qui lui manque, l’irritation qu’il en concevra l’incitera à recourir à la mauvaise foi, à la ruse et à la grossièreté. Schopenhauer rappelle ces paroles de Voltaire : « La paix vaut encore mieux que la vérité ».

3) Les deux méthodes d’argumentations sont :

Ad rem : nous devons démontrer lors du débat que cette thèse n’est pas en accord avec la nature des choses, avec la vérité objective.

Ad hominem (ou ex concessis) : il faut dans ce cas démontrer qu’une thèse adverse contredit d’autres affirmations ou concessions de l’adversaire. Il ne s’agit alors que d’une preuve relative qui n’a rien à voir avec la vérité objective.

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4) Les deux méthodes de réfutation sont :

Directe : la réfutation directe attaque la thèse adverse dans ses fondements, soit en démontrant que les prémisses sont fausses, soit en démontrant que les conclusions n’en découlent pas (négation de la conséquence).

Indirecte : la réfutation indirecte attaque la thèse sur ses conséquences, soit en démontrant que la thèse conduit à une conséquence objectivement fausse, soit en trouvant un cas particulier compris dans le champ de la thèse mais auquel elle ne peut s’appliquer.

Schopenhauer nous donne un exemple de ces méthodes :

« Lors d’une discussion concernant la philosophie, j’ai admis que mon système soutenait les Quiétistes et les louait. Peu après, la conversation dévia sur Hegel et j’ai maintenu que ses écrits étaient pour la plupart ridicules, ou du moins, qu’il y avait de nombreux passages où l’auteur écrivait des mots en laissant au lecteur le soin de deviner leur signification.

Mon adversaire ne tenta pas de réfuter cette affirmation ad rem, mais se contenta de l’argumentum ad hominem en me disant que je faisais la louange des Quiétistes alors que ceux-ci avaient également écrit de nombreuses bêtises. J’ai admis ce fait, mais pour le reprendre, j’ai dit que ce n’était pas en tant que philosophes et écrivains que je louais les Quiétistes, c’est-à-dire de leurs réalisations dans le domaine de la théorie, mais en tant qu’hommes et pour leur conduite dans le domaine pratique, alors que dans le cas d’Hegel, nous parlions de ses théories. Ainsi ai-je paré l’attaque ».

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5) Plus une thèse est générale et plus il est facile de l’attaquer et de la réfuter

Ici la stratégie consiste à reprendre la thèse adverse en l’élargissant hors de ses limites naturelles, en lui donnant un sens aussi général et large que possible et l’exagérer. Inversement, il est possible de défendre ses positions en réduisant davantage les limites dans lesquelles elles s’appliquent initialement.

6) Cacher son jeu

Lorsque l’on désire tirer une conclusion, il ne faut pas que l’adversaire voit où l’on veut en venir, mais quand même lui faire admettre les prémisses une par une, l’air de rien, sans quoi l’adversaire tentera de s’y opposer par toutes sortes de chicanes.

S’il est douteux que l’adversaire admette les prémisses, il faut établir des prémisses à ces prémisses, faire des pré-syllogismes et s’arranger pour les faire admettre, peu importe l’ordre. Vous cachez ainsi votre jeu jusqu’à ce que votre adversaire ait approuvé tout ce dont vous aviez besoin pour l’attaquer.

7) Forcer l’adversaire à l’exagération 

La contradiction et la dispute incitent l’homme à l’exagération. Nous pouvons ainsi par la provocation inciter l’adversaire à aller au-delà des limites de son argumentation pour le réfuter et donner l’impression que nous avons réfuté l’argumentation elle même. De même, il faut faire attention à ne pas exagérer ses propres arguments sous l’effet de la contraction. L’adversaire cherchera souvent lui-même à exagérer nos arguments au-delà de leurs limites et il faut l’arrêter immédiatement pour le ramener dans les limites établies : « Voilà ce que j’ai dit, et rien de plus. »

8) Fâcher l’adversaire

Provoquez la colère de votre adversaire : la colère voile le jugement et il perdra de vue où sont ses intérêts. Il est possible de provoquer la colère de l’adversaire en étant injuste envers lui à plusieurs reprises, ou par des chicanes, et en étant généralement insolent.

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9) Faire diversion

Lorsque l’on se rend compte que l’on va être battu, on peut faire une diversion, c’est-à-dire commencer à parler de quelque chose de complètement différent, comme si ça avait un rapport avec le débat et consistait en un argument contre votre adversaire.

10) Ultime stratagème : soyez insultant et malpoli

Lorsque l’on se rend compte que l’adversaire nous est supérieur et nous ôte toute chance de gagner par la raison, il faut alors devenir blessant, insultant, malpoli. Cela consiste à passer du sujet de la dispute (que l’on a perdu), au débateur lui-même en attaquant sa personne. On pourrait appeler cela l’argumentum ad personam pour le différencier de l’argumentum ad hominem.

Et voici l’admirable conclusion de notre philosophe misanthrope :

« Cette attitude est souvent rencontrée, […] même si on prend grand soin de ne pas être désobligeant. [Car le problème est] qu’en démontrant tranquillement à quelqu’un qu’il a tort et que par voie de conséquence il juge et pense de travers, ce qui est le cas dans toute victoire dialectique, on l’ulcère encore plus que par des paroles grossières et blessantes. Pourquoi ? Parce que comme dit Hobbes : « Toute volupté de l’esprit, toute bonne humeur vient de ce qu’on a des gens en comparaison desquels on puisse avoir une haute estime de soi-même. » Rien n’égale pour l’homme le fait de satisfaire sa vanité, et aucune blessure n’est plus douloureuse que de la voir blessée. Cette satisfaction de la vanité naît principalement du fait que l’on se compare aux autres, à tout point de vue, mais surtout au point de vue des facultés intellectuelles. C’est justement ce qui se passe effectivement et très violemment dans toute controverse. D’où la colère du vaincu, sans qu’on lui ait fait de tort, d’où son recours à ce dernier expédient, à ce dernier stratagème. […] Toutefois, en tant que joute de deux esprits, la controverse est souvent bénéfique aux deux parties car elle leur permet de rectifier leurs propres idées et de se faire aussi de nouvelles opinions. Seulement, il faut que les deux adversaires soient à peu près du même niveau en savoir et en intelligence. Si le savoir manque à l’un, il ne comprend pas tout et n’est pas au niveau. Si c’est l’intelligence qui lui manque, l’irritation qu’il en concevra l’incitera à recourir à la mauvaise foi, à la ruse et à la grossièreté.[…]

La seule parade sûre est donc celle qu’Aristote a indiquée : ne pas débattre avec le premier venu mais uniquement avec les gens que l’on connaît et dont on sait qu’ils sont suffisamment raisonnables pour ne pas débiter des absurdités et se couvrir de ridicule. Et dans le but de s’appuyer sur des arguments fondés et non sur des sentences sans appel ; et pour écouter les raisons de l’autre et s’y rendre ; des gens dont on sait enfin qu’ils font grand cas de la vérité, qu’ils aiment entendre de bonnes raisons, même de la bouche de leur adversaire, et qu’ils ont suffisamment le sens de l’équité pour supporter d’avoir tort quand la vérité est dans l’autre camp. Il en résulte que sur cent personnes il s’en trouve à peine une qui soit digne qu’on discute avec elle. Quant aux autres, qu’on les laisse dire ce qu’elles veulent car desipere est juris gentium (c’est un droit des gens que de délirer…) »

— Arthur Schopenhauer, L’art d’avoir toujours raison, 1830

 

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