Internet, l’autre révolution manquée

I like Facebook (Crédits : Charis Tsevis, licence CC BY-NC-ND 2.0)

Internet n’est pas ce que nous en avons rêvé. Qu’en avons-nous fait ?

Par Baptiste Creteur.

I like Facebook (Crédits : Charis Tsevis, licence CC BY-NC-ND 2.0)
I like Facebook (Crédits : Charis Tsevis, licence CC BY-NC-ND 2.0)

 

Février 2011 : « la petite Facebook est née », ainsi nommée en hommage au réseau social central dans la révolution égyptienne. Cinq ans seulement, et l’euphorie du moment est déjà manifeste : outre l’instabilité et l’incertitude qui règnent au lendemain des printemps arabes, force est de constater qu’Internet n’est pas tout à fait ce que nous en avions rêvé. Le web n’est ni l’Eldorado des activistes, ni un lieu neutre d’information, de connaissance et de débat.

Depuis, il y a notamment eu Snowden. Ses révélations ont dévoilé la surveillance de masse au grand public comme jamais auparavant, ajoutant au nombre de ses craintes – oublier son mot de passe, être victime d’une fraude à la carte bancaire ou ne jamais recevoir l’argent promis par un prince nigérian. Internet, ce lieu où l’on fait de plus en plus de choses, en dit aussi beaucoup sur nous.

De grands espoirs et de grandes déceptions

Dès son origine, Internet a suscité de grands espoirs et nourri de grandes déceptions. Peu ont dû être aussi grandes que celle d’Aaron Swartz, prodige du code et hacktiviste de la première heure, impliqué notamment dans le développement de Wikipedia, Creative Commons, Reddit, RSS. Impliqué aussi dans un combat pour un Internet plus libre, où l’accès au domaine public serait libre. Ce combat, il l’a perdu – le système judiciaire américain s’est abattu sur lui et, en 2013, il se suicidait.

Aaron Swartz avait tôt identifié un enjeu majeur du web, plus que jamais d’actualité. Avec Internet, la diffusion de l’information n’est plus contrainte par les fréquences disponibles dans le spectre des ondes hertziennes ou la bande-passante du câble. Chacun peut diffuser l’information, chacun peut y accéder. Mais cela ne veut pas dire que personne ne contrôle ce que l’on voit1.

Avant Internet, diffuser une information n’était pas à la portée du premier venu. En 1960, A. J. Liebling, journaliste américain, déclarait : « La liberté de la presse est garantie seulement à ceux qui en possèdent une. » La presse était une activité hautement capitalistique exercée par un nombre restreint d’entreprises ; il en allait de même des chaînes de radio et de télévision, qui en outre se partageaient un spectre restreint de fréquences.

Aujourd’hui, diffuser une information est non seulement bon marché, mais aussi très facile. Mais l’offre est plus fragmentée – l’enjeu se situe dans l’accès à l’information. On peut diffuser ce qu’on veut, encore faut-il que d’autres le voient. Pour cela, nous comptons sur des moteurs de recherche, réseaux sociaux, agrégateurs…

Les géants du web ont pris un poids considérable dans nos vies. Pendant longtemps, ce n’était pas un problème. Leurs algorithmes étaient neutres, et leurs dirigeants étaient engagés en faveur d’un Internet libre. Mais ça, c’était avant.

La neutralité des algorithmes n’est pas neutrerobot army credits Peyri Herrera (CC BY-ND 2.0

Avant qu’on se rende compte d’abord que la neutralité des algorithmes n’est pas neutre. Consulter chaque jour un article au hasard sur Wikipedia est amusant, mais beaucoup moins si c’est le seul moyen qu’on a d’accéder à l’information. Google ne propose pas d’informations au hasard. C’est une information pertinente vis-à-vis de nos centres d’intérêt, mais qu’est-ce qu’une information pertinente vis-à-vies nos idées ?

Les algorithmes de Facebook ne sont pas plus neutres, et le hasard de la vie et des rencontres réelles ou virtuelles ne rend pas notre liste d’amis ou notre timeline représentative de la société dans son ensemble ou du contenu produit. La pertinence des informations proposées renforce nos convictions en nous proposant des articles qui vont dans notre sens, en renforçant par leur fréquence l’importance que certains sujets ont pour nous. En nous exposant moins à la contradiction, les réseaux sociaux favorisent l’étroitesse d’esprit.

Le biais auto-renforçant des réseaux sociaux n’est pas pire que le biais délibéré ou non des médias traditionnels, influencés par leurs sources, leurs journalistes, leurs dirigeants et leur actionnariat. Ils demeurent une source alternative d’information, souvent plus réactive qu’une presse pas exempte de toute orientation politique. Un tiers des Français utilise les réseaux sociaux pour s’informer, et la moitié des Américains – mais bien peu les utilisent comme source exclusive d’information. Ce qui est inquiétant, c’est que les campagnes électorales se gagnent de plus en plus sur les réseaux sociaux qui, de fait, n’encouragent pas le débat.

Derrière la neutralité des algorithmes, des hommes se sont mis à prendre parti

marionnettes soldats credits Christophe (licence creative commons)
marionnettes soldats credits Christophe (licence creative commons)

Les craintes quant à la façon dont Internet évolue et impacte nos vies ont récemment grandi quand derrière la neutralité des algorithmes, des hommes se sont mis à prendre parti. Un ancien de Facebook a récemment confessé que des employés supprimaient régulièrement des informations pour leur orientation politique. Des posts légaux, sans aucune enfreinte aux règles d’utilisation, au politiquement correct ou au bon goût, simplement parce qu’ils étaient conservateurs.

Les « gardiens de l’information » avaient pour rôle de sélectionner les nouvelles en vogue pour les inclure dans la section dédiée de Facebook. Un travail qui aurait pu être confié à des algorithmes s’il n’avait pas impliqué l’omission délibérée de certaines nouvelles (conservatrices ou concernant Facebook) et l’insertion d’articles téléguidés. Sans le dire, Facebook devenait un agrégateur partisan.

Rien n’empêche Facebook, et les géants du web dans leur ensemble, de prendre parti. Qu’ils orientent l’information ne correspond peut-être pas à l’idée que nous nous faisions de l’Internet idéal qui, de toute façon, est déjà bien loin – peut-être pas inaccessible. Certains pensent qu’il faudrait réguler Google et Facebook, comme si la régulation était la réponse à tout et que tout le monde avait un droit de regard sur tout. Si Internet permet des succès aussi rapides, c’est notamment parce que la régulation est trop lente pour brimer la créativité numérique – rien de tel pour vraiment tuer Internet.

Nous sommes les utilisateurs

vieux ordinateurs credits martin deutsch (licence creative commons)
vieux ordinateurs credits martin deutsch (licence creative commons)

Pas besoin de réguler Internet pour changer Internet. Ce n’est pas la régulation qui modèle la réalité, mais nos comportements. Nous sommes les utilisateurs, et nous avons une double responsabilité.

  • Nous sommes responsables de l’usage que nous faisons d’Internet. Ne pas en dire trop. Savoir s’en passer. Et ne pas prendre les choses pour ce qu’elles ne sont pas : une encyclopédie collaborative n’est pas une encyclopédie objective ou neutre. Beaucoup d’institutions ont des outils et des ressources pour modifier l’image qu’Internet donne d’elles. L’Union Européenne – entre autres – déploie même des trolls de combat, dressés pour attaquer les eurosceptiques.
  • Nous sommes responsables de ce qu’Internet devient. Nous choisissons les outils que nous utilisons, les sites que nous fréquentons, ceux que nous finançons. Nous pouvons apporter des solutions créatives à des besoins non adressés. Nous pouvons prendre part à des projets, contribuer à des communautés. Mais surtout, nous pouvons nous réapproprier Internet.

Internet n’est pas le joujou de l’État barbouze, des lobbyistes, marketeurs et chargés de relations publiques. C’est un réseau qui connecte les hommes, leur offre de nouvelles possibilités et transforme des pans entiers de l’économie et de la société. C’est un réseau imparfait, qu’il nous revient de perfectionner.

Internet en dit beaucoup sur nous. Au-delà de nos préférences, centres d’intérêt, et modes de vie, c’est sur notre attitude qu’Internet en dit beaucoup. Sur notre sous-utilisation de son potentiel, sur notre passivité quand on menace d’en prendre le contrôle. Une vraie révolution numérique ne peut survenir si l’outil le plus puissant que nous connaissons fait le jeu de l’establishment.

Le temps des applications a succédé au temps des sites web et il se pourrait que demain soit le temps des assistants virtuels, à base de programmes qui s’écrivent eux-mêmes et deviennent autant d’intermédiaires commerciaux, certes, mais aussi dans notre accès l’information. Il se pourrait aussi que demain soit le temps où l’architecture d’Internet évolue pour être de plus en plus distribuée. Quoi qu’il en soit, l’avenir d’Internet est entre nos mains. Faisons en sorte qu’il le reste.

  1. The Internet’s Own Boy