Euro 2016 : l’optimisation fiscale à portée de l’UEFA

Sport Football (Crédits : Vramak, licence Creative Commons)

Le mois de juin s’est bien installé, et avec lui, c’est tout un pays qui va parler, penser, vibrer, bassiner football grâce à un Euro 2016 qu’on pressent déjà historique… ne serait-ce que par son coût.

Bon, certes, on pouvait s’y attendre. Tout comme des jeux olympiques ou une coupe du monde de foot, ce genre d’événements à la fois populaires et internationaux impose naturellement de grandes dépenses de la part d’un peu tout le monde. Si, du côté des sportifs qui devront justifier leurs émoluments, ces dépenses seront, on l’espère, sous forme d’énergie visible pendant les matchs, en revanche, tout le reste de la chaîne, du producteur télévisuel de frappes nerveuses jusqu’au consommateur de ballons rebondissants fera, à un moment ou un autre, une dépense bel et bien financière pour cet événement.

Les annonceurs et les publicitaires se bousculent et alignent les millions. Les fans profitent de l’occasion pour renouveler leur équipement visuel, ou organisent leurs prochains déplacements dans le pays à la faveur de l’un ou l’autre matchs qu’ils veulent absolument vivre dans les stades. Bref, on peut tabler sur des dépenses frénétiques pendant un mois. Enfin, disons qu’une partie des politiciens et du gouvernement espère ardemment cette dépense frénétique, la croissance française se jouant maintenant sur tous ces aléas journaliers plus ou moins importants.

Mais pendant que nos élus misent beaucoup (probablement trop) sur cette kermesse bruyante, la seule donnée certaine qu’on commence déjà à esquisser à traits de plus en plus fins est celle du coût, faramineux, que tout ceci va inévitablement entraîner…

françois hollande fait du foot

Eh oui : ne serait-ce qu’en se rappelant que la France est, encore et toujours, en état d’urgence, et qu’elle a récemment subi des attentats terroristes particulièrement meurtriers, on comprend qu’il va falloir pour les forces de l’ordre sécuriser un certain nombre de zones « festives, citoyennes, footballistiques » et surtout très tentantes pour des terroristes plus ou moins affûtés.

C’est ainsi que les retransmissions sur écran géant, au milieu du Champ de Mars à Paris, imposent des contraintes fortes (si ce n’est insurmontables) en terme de sécurité, dont on imagine sans mal qu’elle ne sera pas gratuite : avec 3000 policiers mis en renforts aux 10.000 déjà déployés pour ces événements, il faut s’attendre à une facture salée.

Je pense inutile de re-préciser que nous sommes toujours en état d’urgence, mais bon, rappelons quand même que ces 13.000 pious-pious mobilisés dans ce cadre ne seront donc pas disponibles ailleurs. On peut certes se réjouir de la baisse de fréquentation des autoroutes et autres lignes droites par notre aimable maréchaussée à lunettes laser, mais on reste néanmoins perplexe sur la fraîcheur des hommes ainsi mobilisés depuis plus de six mois, voguant de nuits debout en manifestations qui dégénèrent en monde meilleur et autres aventures alter-fracassantes…

Parallèlement à cette sécurité, il y a bien sûr le coût des infrastructures, aussi bien celles qu’il a fallu rénover ou rafraîchir que celles qu’il a fallu construire. L’actuelle polémique concernant le nouveau stade de Bordeaux, déclenchée par des élus socialistes à la mairie de la ville, peut bien sûr être classée dans l’une de ces innombrables manœuvres politico-politiciennes qui animent notre actualité, mais permettent aussi de rappeler à tout le monde le caractère particulièrement opaque du financement de ce stade dans un énième Partenariat Public Privé, montage traditionnel des meilleures applications du capitalisme de connivence qui tache et dérape.

Mais en matière de coûts finaux, le plus beau reste les superbes exonérations d’impôts dont bénéficient les sociétés organisatrices du tournoi. En plus d’une TVA réduite sur les billets, le gouvernement a exonéré de tout impôt les différentes entités chargées d’organiser l’Euro 2016, qui ne paieront donc aucune taxe, aucun impôt sur les sociétés. Aucune fiscalité française ne sera prélevée sur l’UEFA et ses filiales françaises.

Cette information, assez peu relayée dans les médias (en tout cas, pas à l’heure où ces lignes sont écrites), est particulièrement croustillante lorsqu’on se rappelle les hauts cris et les hurlements d’agonie que poussent les médias lorsque l’une ou l’autre entreprise internationale est attrapée les doigts dans le pot d’optimisation fiscale. Que n’entend-on, actuellement, un déferlement de demandes d’explications sur l’abominable « mankagagner » que représentent ces exonérations ?

Rassurez-vous, même si, à l’évidence, quelques dizaines (centaines ?) de millions d’euros ne seront pas abondés aux comptes publics grâce aux promesses (cette fois-ci tenues) de nos politiciens, il est assez peu probable que les habituelles hyènes de la fiscalité soient lâchées sur les dirigeants de l’UEFA.

Maintenant, en tant que libéral, je tiens à préciser qu’il ne s’agit bien évidemment pas ici de crier à mon tour sur cette vilaine exonération.

CorporatismeEncore qu’en toute logique, ce n’est peut-être pas au moment où la France s’enfonce dans les déficits et les dettes qu’il faut distribuer des cadeaux (petit clin d’œil au président François qui a bien fait semblant de comprendre le message et autre clin d’œil au candidat François qui, lui, s’en fout). Et puis bon, l’aspect démocratique de cette ristourne laisse très clairement à désirer puisqu’elle n’avait été accordée que pour mieux s’assurer que la candidature de la France serait retenue par les organisateurs. Le peuple avait été jugé inutile dans la prise de décision. Bref : on se situe encore une fois en plein « capitalisme de connivence » qui permet de déterminer les bons petits soldats de l’État (qui payent moins ou pas de taxes) et les autres, la plèbe, qui devra, elle, compenser effectivement le mankagagner. Si certains doutaient encore de la moralité de l’impôt et de son inégalité, voilà qui prouve au-delà de tout soupçon l’aspect purement « fait du roi » de l’opération.

Mais bon, ce n’est pas inégalitaire puisque c’est du foot et qu’une poignée d’élus, sentant l’opération populaire facile, en ont décidé ainsi.

Non, en réalité, ici, il s’agit surtout de pointer du doigt le magnifique « Deux Poids, Deux Mesures » de notre gouvernement.

En effet, pour les tenants de l’événement, pour ces élus qui ont accepté et embrassé cette magnifique optimisation fiscale taillée sur mesure pour l’UEFA, ces largesses républicaines inégalitaires mais populistes se justifient amplement parce que l’opération devrait rapporter 1,2 milliard d’euros.

Et là, même en imaginant que le calcul effectué soit correct (ce qui serait une première dans l’histoire des prévisions économiques flatteuses réalisées par l’État pour lui-même, hein) on ne peut que s’interroger : si cette absence d’impôts permet, tout compte fait, de rapporter un sacré paquet de thunes (1,2 milliard d’euros, mes petits amis, qu’on vous dit) à l’État et aux Français, pourquoi, mais pourquoi diable n’applique-t-on pas le même raisonnement pour le reste des commerces, le reste des occasions festives et les 335 jours restants de l’année ?

Bien sûr, la raison est simple : si on devait diminuer, subitement, les impôts et taxes dans les proportions accordées à l’UEFA, le pays, certes, s’en retrouverait instantanément soulagé, l’activité économique décollerait assez probablement, mais les élus, eux, se retrouveraient du jour au lendemain avec un budget rikiki, et, conséquemment, un pouvoir minuscule.

Ne pas pouvoir claquer, richement, l’argent public des autres, sérieusement, vous n’y pensez pas ?!
—-
Sur le web