Ma vie d’expat’ au Vietnam

Pierre Doyen-Thien Hau Pagoda(CC BY-NC-ND 2.0)

Le témoignage de Philippe : « Ici les gens n’ont pas grand-chose mais ils sont heureux. Ils peuvent travailler dans la rue, faire du commerce, monter un magasin, rapidement et simplement. Ils sont libres. »

Une interview par la rédaction de Contrepoints.

Pierre Doyen-Thien Hau Pagoda(CC BY-NC-ND 2.0)
Pierre Doyen-Thien Hau Pagoda(CC BY-NC-ND 2.0)

 

Une petite présentation ?

Je m’appelle Philippe, j’ai 53 ans, je suis divorcé et papa d’une fille de 13 ans… qui a décidé de vivre avec moi il y a deux ans maintenant. Je suis lyonnais d’adoption, et c’est en 2004 que j’ai décidé de m’installer définitivement au Vietnam, à Ho Chi Minh (ex Saïgon), la capitale économique du Vietnam.

Quel est votre métier ?

Mon métier d’origine est d’être réalisateur de films publicitaires et documentaires. Je suis venu au Vietnam en 2000 pour un repérage concernant un futur documentaire. Je suis tombé amoureux du Vietnam, de cette vie palpitante, bruyante, de cette énergie qui se dégage de ce pays.

Pourquoi être parti ?

Quand je suis revenu du Vietnam la vie en France m’a parue fade, inintéressante, les gens sont tristes. Auparavant je ne m’étais pas rendu compte de tout cela, j’étais trop « dans le système » qui m’avait petit à petit rongé.

Pourquoi ce pays ?

Aucune idée, pourtant j’ai beaucoup voyagé, mais, je n’ai jamais voulu vraiment m’installer ailleurs qu’en France. Alors pourquoi est-ce que j’ai eu envie de m’installer au Vietnam ? Je n’en n’ai absolument aucune idée. J’ai laissé mon cœur parler, et j’ai oublié ce que ma tête me disait de faire.

De 2000 à 2004 j’ai effectué plusieurs longs séjours au Vietnam, pour sentir le pays et organiser mon expatriation.

Avez-vous eu des doutes, et comment les avez-vous gérés ?

Le Vietnam est un pays communiste, je savais que faire mon métier d’origine serait compliqué. Alors, j’ai décidé de faire autre chose, de tenter ma chance autrement.

Au début, j’ai essayé de faire de l’exportation de textiles. Mais j’ai rapidement abandonné.

Un jour, j’ai vu passer dans la rue un enfant sur un vélo électrique de fabrication maison. Je m’étais déjà intéressé aux vélos électriques, mais à l’époque ils étaient tous inadaptés à ma morphologie 1m84 pour 100kg. Les plus puissants pouvaient à peine porter 80 kg … Du coup j’ai décidé de fabriquer des vélos capables de porter une charge supérieure à 80 kg.

Pierre Doyen-Saigon(CC BY-NC-ND 2.0)
Pierre Doyen-Saigon(CC BY-NC-ND 2.0)

 

Avec l’aide d’un ingénieur, j’ai créé un vélo capable en 24V de porter 140 kg, grâce à un système d’entraînement par pignon. J’ai monté un véritable projet industriel pour créer et distribuer mes vélos.

Tout a été réfléchi, en essayant de laisser le moins possible de place au hasard. Je déconseille à tous ceux qui veulent s’expatrier de partir à l’aventure. Ici, pas d’assurance chômage, pas de Sécurité sociale et rien n’est gratuit. Certains le payent de leur vie, faute d’argent pour se faire soigner… C’est une réalité cruelle.

Concernant l’aide du consulat Français, ici nous avons l’habitude de dire : « Quand tu n’as besoin de rien, va au consulat » … cela veut tout dire !

Parlez-nous de votre quotidien : comment s’organise une journée, en quoi est-ce différent de la France, de ce que vous connaissiez ?

Le travail est beaucoup plus pénible physiquement, surtout à plus de 35°. Mais moralement, tout est beaucoup plus simple, beaucoup moins stressant. On peut manger à n’importe quelle heure, simplement, dans la rue. On peut se promener sans risque à n’importe quel heure, ici les agressions sont rares.

Le dimanche, tout est ouvert. Il y a beaucoup de commerce de proximité, moins chers que les grandes surfaces.

Les taxis sont nombreux et pas chers.

Les services à la personne sont également nombreux : réparation d’ordinateur, femme de ménage, livreurs, etc …

Bref la vie quotidienne est mille fois plus facile qu’en France. En France, il y a le stress du travail, plus le stress de la vie de tous les jours.

Chose importante, j’ai lancé ma société avec 2000€ en poche … impossible de faire ça en France !

Mom and son-Prince Roy(CC BY 2.0)
Mom and son-Prince Roy(CC BY 2.0)

 

Le Vietnam est un pays communiste. En quoi cela impacte votre vie ?

Vivre dans un pays communiste, cela veut dire ne pas parler de politique, c’est très très important pour un expatrié ! On risque d’avoir sa carte de séjour supprimée.

Cela signifie aussi qu’il faut subir la censure à la télé ! Cela peut choquer mais paradoxalement, la censure me rassure depuis que ma fille de 13 ans vit avec moi : il n’y a pas de grosse violence à la télé, pas de scène de nu …

Bon, les médias sont sous contrôle de l’État, les nouvelles sont sans opinion. Le journal français ici, on le surnomme le « petit optimiste »…

Paradoxalement internet est relativement libre par rapport au voisin Chinois. Mais sous surveillance.

Personnellement, je constate que les politiques fonctionnent plutôt bien. En 15 ans, j’ai vu une grosse évolution positive. Je suis agréablement surpris de ce résultat, cela vient peut-être de la mentalité vietnamienne : ne pas faire vraiment comme le gouvernement dit, mais faire avec … petits arrangements entre amis, quoi !

Bref, la pauvreté baisse, les infrastructures se modernisent. Les Vietnamiens payent très peu d’impôts en général. Les entreprises sont taxées à 20% sur le bénéfice.

Un bilan aujourd’hui : que vous a apporté l’expatriation ?

Le Vietnam m’a donné la chance de faire autre chose dans ma vie. Si j’avais continué mon métier je suis persuadé qu’aujourd’hui je serais au chômage, comme la majorité de mes anciens collègues. Avec le développement d’Internet et l’évolution des technologies, les métiers de l’audiovisuel sont en pleine récession. Je pense finalement avoir quitté le métier à temps et involontairement organisé mon recyclage.

J’ai dû apprendre différentes technologies, me remettre aux études. Mais cela n’a pas été très compliqué, tout c’est fait très simplement.

L’organisation de la vie familiale au Vietnam n’a pas été vraiment très compliquée ; encore une fois ici les choses sont beaucoup plus simples dans la mesure où on a un travail et de l’argent …

Est-ce que vous vous sentez encore Français ?

Oui, je suis Français, à cause de ma langue, de mon savoir sur la gastronomie de mon pays, de la culture, de mon goût des choses bien faites.

Vous auriez envie d’ajouter autre chose ?

Être expatrié c’est être un étranger dans un autre pays. Mais c’est également petit à petit, devenir un étranger dans ton propre pays.

La France a énormément d’atouts pour elle, mais les politiques économiques et sociales menées par les gouvernements successifs découragent de plus en plus de gens qui voient leur avenir en noir, et hélas ils ont raison.

Mes amis Vietnamiens sont effarés de lire qu’il peut arriver que des Français soient obligés de dormir dans leur voiture alors qu’ils ont un travail. Ici une telle situation est inconcevable. Si on travaille, obligatoirement on peut se loger ; c’est la base.

C’est vrai que notre système en quelques années est devenu tellement complexe ; c’est tellement aberrant que des situations comme celles-ci se produisent. La France essaye de tout réguler de tout normaliser … le résultat : un mal vivre quasi permanent. Les Français ne sont pas libres de faire quelque chose … Et tout est fait pour les décourager, la réglementation est contraignante. C’est une constatation, à force de vouloir faire en sorte que les gens soient heureux on les a rendus malheureux.

Ici les gens n’ont pas grand-chose mais ils sont heureux. Ils peuvent travailler dans la rue, faire du commerce, monter un magasin, très rapidement et simplement. Ils sont libres …  Les plus débrouillards deviennent riches, très riches. Un peu comme aux États-Unis : tu commences dans un garage et tu finis dans une holding si ton travail est bon.

Ici il y a de l’espoir, l’espoir d’avoir mieux demain si on a de la chance et surtout si on travaille bien. Ici l’avenir est ouvert devant soi, tous les jours …

Pour finir, le plus dur pour un expatrié, c’est de s’adapter à la mentalité des gens. Un peu d’humour :

Ici le temps ne compte pas, seul l’objectif compte.
Ici la finition n’a pas d’importance, le principal c’est que cela fonctionne.
Ici ce n’est pas l’objet que tu as acheté qui ne fonctionne pas, mais c’est toi qui ne sais pas t’en servir.
Ici on te dira toujours oui, même si on ne sait pas faire …
Ici il vaux mieux être chauve, cela t’évite de t’arracher les cheveux.

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