[Replay]Pourquoi je ne suis pas Charlie

Retour sur les meilleurs articles de 2015 : si vous étiez Charlie, vous seriez mort pour vos idées à l'heure qu'il est.

Par Matt Welch, depuis les États-Unis.
Un article de Reason.com

charlie1Une des réactions les plus spontanées sur les réseaux sociaux après le massacre chez Charlie Hebdo était le hashtag Twitter #JeSuisCharlie. C’est un geste admirable, qui fait écho au « Nous sommes tous Américains » post-11 septembre du Monde. C’est également complètement faux.

Si un seul d’entre nous était en effet Charlie Hebdo, voilà ce qu’il aurait fait :

Il aurait non seulement posté des dessins humoristiques et originaux qui font enrager des terroristes islamistes, mais l’aurait en plus fait seulement 6 jours après un incendie des locaux causé par la rage de terroristes islamistes, d’une façon vraiment drôle et même touchante, avec le message « L’amour plus fort que la haine ».

Il aurait non seulement posté des caricatures du prophète Mahomet – un personnage historique, ne l’oublions pas – mais aurait en plus défendu avec succès son droit de le faire après avoir été assigné en justice pour avoir tenu des propos offensants.

Il aurait non seulement surmonté ces épreuves, mais aurait de plus investi tout son être dans ses convictions, en devenant farouchement anti-islamiste ou en s’éclipsant dans un programme de protection rapprochée (SPHP, Service de Protection des Hautes Personnalités), comme c’était le cas pour le dessinateur Charb. Charlie Hebdo est donc resté tel qu’il avait toujours été : une approche satirique, espiègle et drôle du pouvoir, de l’autorité et de toutes les vanités. Cherchez « Jésus » et « Charlie Hebdo » dans Google Images, et réfléchissez à quel média américain, par exemple, trouverait le courage et la liberté nécessaires pour s’attaquer aux deux principales religions mondiales.

charlie2Prenez cette couverture récente de Charlie Hebdo : plutôt que les représentants de religions millénaires, ce sont les anciens chefs d’État français vêtus comme des gangsters. Le journal ne publiait pas que des caricatures, il détruisait l’autorité et la dignité de toutes les strates de la société, en commençant par les trous du cul pompeux qui dirigeaient la France, et les tout aussi pompeux (mais un peu plus obéissants) journalistes corrompus des journaux nationaux. Le journal a démarré en 1970 quand une autre publication satirique a été détruite en raison de son manque de respect lors des funérailles de Charles de Gaulle. Elle publiait régulièrement des informations que beaucoup de journalistes connaissent, mais ont peur de divulguer.

Les dessinateurs qui ont été assassinés aujourd’hui – Wolinski, Cabu, Tignous, Charb – étaient des personnalités très aimées en France. Contrairement à ce qu’affirment quelques imbéciles sur Twitter, ils n’étaient pas à la recherche de minorités vulnérables à moquer ; Cabu, par exemple, est surtout connu pour son personnage « Mon Beauf », impoli et insultant envers les minorités. Mon beau-père français, dont la politique gaulliste a souvent été moquée par Cabu ces dernières années, m’a dit qu’aujourd’hui était pour lui un véritable coup au cœur.

Alors non, nous ne sommes pas Charlie – très peu d’entre nous sont aussi bons, et aucun d’entre nous n’est aussi courageux. Si un peu plus d’entre nous étaient courageux, et refusaient de céder au veto des terroristes, et refusaient de supprimer leurs dessins de Mahomet (ce que Associated Press est apparemment en train de faire à l’instant), mais plutôt en postant des images de qualité pour les lecteurs et en s’engageant à diffuser la liberté d’expression, alors Charlie Hebdo n’aurait pas été seul dans ce combat. Il est plus difficile et moins gratifiant pour un fanatique de frapper mille petites cibles plutôt qu’une seule cible importante.

Et ce ne sont pas que les éditeurs qui ont échoué à être Charlie Hebdo. Tout Occidental, qu’il soit rédacteur en chef d’un grand journal ou président des États-Unis, qui pense que la liberté d’expression ne devrait pas être provocatrice et que l’art peut inciter à la violence, contribue également à la dégradation de la liberté d’expression.

Aujourd’hui est un jour terrible pour la liberté de la presse. Alors si vous voulez mériter votre #JeSuisCharlie, sortez, vivez et parlez. Et que Dieu vous garde.

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