Les Ballerines bleues : un polar épistolaire

Un polar épistolaire qui fait fi des codes du genre et entraîne le lecteur dans sa course !

Par Céline Barré.

Il fallait oser

Oui, il fallait être sacrément gonflée pour se moquer des modes, faire fi des codes du genre et écrire un polar épistolaire.

Si je vous dis épistolaire, vous pensez échange de missives : je t’écris, tu me réponds, je reprends ma plume et t’en envoie une autre et ainsi de suite jusqu’au dénouement, le moment où l’un des deux correspondants cesse de se livrer.

Si je vous dis polar, vous pensez littérature noire, plongées au 36, tueurs en cavale, flics en déroute, je te tire dessus, tu esquives, tu as des potes, une planque, mais au bout du compte, tu es coincé coco.

Désolée, vous avez tout faux.

Gare aux carrés !

Catherine Lang Les ballerines bleuesL’action démarre dans un train, plus précisément dans un carré où sont assises trois personnes. Trois protagonistes clef, bientôt rejoints par un quatrième. Ils sympathisent et décident de se retrouver le soir même dans un bar afin de passer leur unique nuit dans une ville qu’ils ne connaissent pas ou plus, c’est selon.

Et puis, forcément, quelqu’un meurt, une femme. Elle semble avoir été assassinée, elle portait des ballerines bleues. Son corps est retrouvé au pied de la dune du Pilat.

Ludovic, le héros, découvre la nouvelle alors qu’il prend son petit-déjeuner dans l’hôtel où il vient de passer la nuit, celle qui précède son pèlerinage, le motif de son voyage : une promesse faite à Marion, sa fille, à qui il écrit.

Cet hôtel jouxte un bar qui lui-même est tout proche de la gare, un bar aux banquettes qui, sous la plume de Catherine Lang, prennent une dimension poétique : « Des banquettes qui accueillent ici et là les voyageurs fatigués, des couples en rupture ou ceux qui se découvrent. Qui accueillent les rencontres ratées, desquelles on se lève pour prendre le train dans l’autre sens. Des banquettes pour dire à l’autre je me suis trompé. Des banquettes pour boire aussi, seul ou entre amis. Des banquettes pour s’embrasser. »

13 lettres : un rythme qui nous tient en haleine

Catherine Lang, dans son polar épistolaire prend le contre-pied de toutes les modes puisque même le web 2.0, elle s’en contrefiche. Son héros écrit des lettres, un personnage central lit le journal, Facebook et Twitter peuvent aller se rhabiller.

Dans Les Ballerines Bleues, l’auteure fait écrire un seul personnage : Ludovic, un homme dont on comprend, au fil des courriers qu’il envoie à sa fille, qu’il a été malmené par la vie, qu’il est né du côté de Bordeaux puis s’est exilé à Paris où il travaille dans un café. Sa fille unique ne répond pas, les lettres qu’il lui envoie sont écrites depuis la maison d’arrêt où il attend son jugement. Il est nostalgique d’une époque révolue : « Le paysage défilait, à l’envers, comme une bobine de fil qu’on déroule. Des souvenirs, des images, de nous, de toi, de ta mère. Des images qui revenaient. Des balades sur le bassin, des glaces italiennes dégustées sur le port d’Arcachon, des bateaux, l’eau qui clapote contre les quais, les restaurants, les dorades, les huîtres, les vacances, l’odeur des pins, le sable qui brûle, le vent qui pique. »

Le mode épistolaire donne à ce roman une force ainsi qu’un rythme bien particuliers.

Une force, car il nous permet d’être immédiatement en empathie avec le héros ; on sent ses failles, ses faiblesses, ses regrets, ses doutes et ses peurs, comme s’il nous écrivait. Ceci contribue à le rendre humain, terriblement humain. « Ce jour de septembre 2011, presque jour pour jour, j’allais refaire le chemin que nous avions fait ensemble, moi soufflant et toi, riant. Monter la dune. Comme si tu avais été là. »

Le lecteur ne souhaite qu’une chose : que la vérité éclate, que le ou la coupable soit démasqué, que Ludovic sorte de prison et retrouve sa fille.

Toutefois en lisant ces missives qui donnent le tempo (13 lettres, pour 56 jours de détention), on craint le pire : et si c’était lui ? Ou plus terrible encore, et si ce n’était pas lui mais que la police en mal de gars à mettre sous les verrous le laissait croupir au fond d’une geôle qu’il évoque avec pudeur dans ses courriers ?

Mais qui est ce vieil homme ?

Ludovic apprend le décès de la jeune femme rencontrée dans le train en lisant le journal de son voisin de table, un homme d’une soixantaine d’années, Jicé, un commissaire de police retraité qui se prendra d’amitié pour lui et lui offrira son aide de manière désintéressée.

De l’aide, Ludovic en a besoin puisque tout ou presque l’accable. Les preuves manquent mais l’enquête piétine ; il se retrouve donc en mauvaise posture mais Jicé est là, Jicé joue au papa avec ce grand garçon qui est père, lui aussi, mais n’a pas revu sa fille depuis si longtemps.

Le roman se conclut comme il s’est ouvert : sur un courrier mais, cette fois, ce n’est pas Ludovic qui tient le stylo mais la victime qui nous livre l’identité de son bourreau.

Du très bel ouvrage. Un polar épistolaire : une gageure, défi relevé avec brio !