Le lourd poids des conflits pour l’économie africaine

Soldats rwandais (Crédits US Air Force, licence CC-BY-NC 2.0), via Flickr.

Une nouvelle étude de la Banque Africaine de Développement vient souligner le coût massif des conflits pour l’économie africaine.

Par Oasis Kodila Tedika.
Un article de Libre Afrique.

Soldats rwandais (Crédits US Air Force, licence CC-BY-NC 2.0), via Flickr.
Soldats rwandais (Crédits US Air Force, licence CC-BY-NC 2.0), via Flickr.

L’Afrique sub-saharienne a-t-elle intérêt à mettre fin aux  conflits et donc sa fragilisation ? Oui, dirait-on facilement. Dans une recherche récentenous avons pu montrer que cette fragilisation compliquait davantage la mise en place des meilleures institutions (Kodila-Tedika et Bolito-Losembe, 2014). Malheureusement, l’Afrique sub-saharienne est l’une des régions du monde une bonne partie de ces États sont fragilesvingt-deux États sur un total de quarante-huit sont classés par la Banque Mondiale comme étant fragiles (European Report on Development, 2009).

Une nouvelle recherche des économistes de la BAD, Ncube, Jones, et Bicaba (2014), vient confirmer la réponse affirmative. Ces économistes ont examiné le problème sous l’angle purement économique tout en considérant la fragilité sous l’angle de l’exposition aux conflits. Ceux-ci entraînent des coûts directs largement mesurés : les sorties des capitaux financiers, les décès, les accidents, les maladies, et des déplacements massifs. Il existe aussi des coûts indirects : perturbation ou contraction de l’activité économique ou récession économique, réallocation des dépenses publiques de santé et d’éducation au secteur militaire et recul des revenus publics. Ces coûts se traduisent aussi par l’augmentation du chômage, particulièrement parmi les jeunes, l’augmentation de la probabilité du crime et l’appel à l’extrémisme. On constate aussi l’expansion de l’illégalité, avec la culture de la drogue. À côté de ces coûts, il y en a aussi d’autres qui sont difficilement mesurables : des citoyens sont souvent traumatisés longtemps après la fin des conflits. Le processus du développement se trouve inévitablement freiné sinon stoppé.

Ncube, Jones, et Bicaba étudient le coût économique de fragilité en utilisant des données macro-économiques (1980-2010) pour quelques États fragiles en Afrique. Leur travail montre que leur PIB per capita, au cours de la période d’analyse, correspond presque à la moitié de celui des États plus solides dont la croissance de PIB per capita, y est positive (environ 1% par an). Cependant, la croissance de PIB per capita pour les États fragiles s’est établie à -0.4% par an, soit une croissance négative durant la période d’analyse.

Les estimations de ces auteurs vont plus loin. En effet, la durée de reprise après une exposition à la fragilité est estimée entre 12 à 33 ans. Ils prouvent que les États fragiles perdent une occasion de doubler leur PIB initial per capita après une période de 20 ans. En second lieu, après 20 ans dans cet état, les coûts économiques cumulatifs de fragilité au Liberia, au Sierra Leone et au Burundi se sont respectivement élevés à 31,8 milliards $, 16,0 milliards $ et à 12,8 milliards $.

Ces chiffres sont très inquiétants. Que faut-il faire alors ? À l’heure l’Afrique suscite de l’espoir, il est utile de faire entendre l’écho de ces chiffres dans tous les milieux, afin de faire émerger une conscience collective qui s’oppose aux conflits,  et promouvoir un espace démocratique susceptible de résoudre le problème ; mais également donner à toutes les forces vives la possibilité de proposer de nouvelles idées. En effet, un État fort est celui qui garantit la paix, la sécurité, les droits et les libertés et évite par ricochet ce gaspillage.

L’importance de l’opinion publique et de la démocratie pour y arriver vont de soi. Dans un régime démocratique, sont supposées co-exister une séparation des pouvoirs de facto et de jure et la nécessité du consentement populaire pour une série des questions ou problèmes de première importance, notamment la résolution des conflits. Ceci, toutes choses étant égales par ailleurs, rend difficile par exemple l’engagement dans une aventure militaire si le consensus populaire nécessaire n’est pas atteint. Aussi, les dirigeants démocratiques sont redevables aux électeurs, informés notamment par les médias indépendants et libres sur les coûts humains et financiers. L’opinion publique peut focaliser l’attention sur l’arbitrage entre les coûts économiques des conflits et d’autres besoins sociaux, poussant à la hausse la question de responsabilité des électeurs ou de la population. L’anticipation des élections futures peut dissuader les entrepreneurs politiques, tant le coût politique d’un conflit militaire serait préjudiciable à l’opportunité  de briguer un second mandat.

Le débat ainsi lancé, tant par la liberté médiatique que par l’opinion publique dans la société, peut stimuler la naissance de nouvelles idées peuvant facilement permettre aux décideurs politiques de résoudre le problème par des compromis. Conséquence : la culture du compromis va prévaloir. Ce qui se transmet d’une génération à une autre, consolidant en conséquence la paix, la sécurité, les droits et les libertés. Un tel héritage n’est pas la caractéristique des régimes autoritaires.

Peut-on donc éviter ces coûts économiques considérables et  aussi réguliers pour un continent en manque de financement étant donné ses multiples besoins ? Pour arrêter cette fragilisation, il faut bien que l’homme africain cesse de réduire la démocratie aux simples élections, souvent tronquées d’ailleurs,  mais puisse se l’approprier et la vivre pleinement en tenant compte de ses ambitions.

Références

  • Ncube, M.; Jones, B.; and Bicaba, Z. (2014), Estimating the Economic Cost of Fragility in Africa, Working Paper Series N 197 African Development Bank,
  • European Report on Development (ERD) (2009), Overcoming Fragility in Africa, Robert Schuman Centre for Advanced Studies, European University, Institute, San Domenico di Fiesole.
  • Oasis Kodila‐Tedika and Remy Bolito‐Losembe (2014), Corruption et Etats fragiles africains, African Development Review, Vol. 26, No. 1, 50–58
  • Michael Tomz and Jessica L. Weeks,Public Opinion and the Democratic Peace,  American Political Science Review 107, no. 3, August 2013