Crise en Chine : la nouvelle guerre du Pacifique

Mitsubishi A6M Reisen "Zero" credits Roger Smith via Flickr ( (CC BY-NC-ND 2.0)

Un Pearl Harbour monétaire sauce pékinoise.

Par Michel Leter.

Mitsubishi A6M Reisen "Zero" credits Roger Smith via Flickr ( (CC BY-NC-ND 2.0)
Mitsubishi A6M Reisen « Zero » credits Roger Smith via Flickr ( (CC BY-NC-ND 2.0)

L’attaque en piqué dont a été victime le dollar à la mi-août sonne le glas du mirage économique chinois, que la presse occidentale avait généreusement attribué au capitalisme. Or ce bombardement n’a rien à voir avec le capital. C’est un acte de guerre monétaire anticapitaliste décidé par une puissance souveraine protectionniste dont le système communiste, qui fait l’admiration de nos oligarchies financières, est intact. Pour que l’on puisse parler de guerres des capitalismes, il faudrait que le crédit procède du capital par l’épargne et non comme aujourd’hui de la création monétaire ex nihilo des banques centrales, qui détruit le capital.

La différence entre l’attaque monétaire d’une banque centrale communiste comme la BPC (banque populaire de Chine) et d’une banque centrale néo-socialiste pseudo-privée, comme la Fed ne tient qu’à un fil : l’une impose son prix au « marché » et l’autre manipule le même « marché » par des effets d’annonce (comme celle de la hausse des taux actuellement attendue de la Fed par des marchés-zombies suspendus aux lèvres de Madame Yellen). Ces effets d’annonces, qui sont de purs actes de langage, ont bien plus d’effets que les mathématiques dirigistes car ils parlent aux croyances des travailleurs employés par les grandes banques qui opèrent sur le marché des changes (que l’on appelle, en jargon, les tradeurs).

On sait aujourd’hui que Roosevelt, qui avait été réélu avec un programme pacifiste, a laissé faire Pearl Harbour afin d’entraîner l’opinion américaine dans la guerre du Pacifique. Toutes choses égales par ailleurs, on peut se demander si l’Amérique a stimulé l’ardeur belliqueuse de la Chine en poussant le dollar dans une spirale haussière, en agitant la perspective d’une hausse des taux que l’état de l’économie américaine ne justifie pas et en repoussant la date de l’admission du yuan dans le panier des DTS (acronyme de droits de tirage spéciaux qui désigne le panier de monnaies de réserve du FMI).

Avant de tenter de répondre à ces questions, revenons d’abord sur les faits :

Comme le montre le graphique ci-dessus l’attaque en piqué s’est déroulée en trois salves les 11, 12 et 13 août signalées par les idéogrammes rouges.

Leter1

Le graphique de 5 heures, ci-dessous, montre plus précisément la chronologie des attaques qui ont eut lieu tôt le matin à l’heure de l’ouverture de la bourse de Shanghai qui précède d’une heure celle de Tokyo et de deux heures celle de Sydney (particulièrement touchée, comme le montre la partie inférieure du tableau ci-dessus, dans la mesure où le dollar australien est une « commodity currency », une monnaie d’un pays dont la santé économique est tributaire de ses exportations de matières premières avec la Chine).

L’attaque a provoqué un déplacement de 1,9% du point médian du yuan, le plus grand mouvement depuis 1994. La BPC a déclaré que son fixing serait désormais plus fluctuant, ce que confirme la taille des bougies baissières et haussières après le 13 août (auparavant, comme on le voit en haut à gauche du tableau le graphique de 5 heures était plat). L’attaque du 11 a été suivie par deux autres qui ont fait décrocher le yuan jusqu’à – 4,4%.

Leter2
Graphique Yuan/USdollar en chandeliers de 5 heures où l’on distingue les longues bougies baissières des 11, 12 et 13 août et la correction qui suit jusqu’au mois de septembre tendant à prouver que, sur le marché des changes, le yuan est moins bridé qu’avant.

Il convient de rappeler que si la plupart des grandes devises flottent sur le marché des changes (le FOREX) et que le taux croisé des différentes paires est fixé par ce marché, le yuan chinois ne fluctue pas de la même manière. Son taux est maintenu dans un canal précis par la Banque populaire de Chine (BPC).

Jusqu’au 11 août dernier, la Chine avait strictement maintenu ce canal. Si le yuan terminait une séance vers le bas du canal, le lendemain elle commençait avec le yuan au milieu de ce même canal. La BPC intervenait et faisait ce qu’il fallait pour que ce soit le cas. Mais le 11 août 2015, la Chine a brutalement changé les règles. Désormais, si le yuan s’échange au bas du canal, la séance du lendemain commencera à ce niveau (et non au milieu de l’ancien canal).

Dès lors qu’il est désormais établi que les règles ont changé et que les « marchés » ont intégré le fait que la BPC peut frapper à nouveau quand bon lui semblera, il faut s’attendre à de nouvelles dévaluations, épée de Damoclès avec lequel devra compter désormais le dollar.

On peut aussi penser naïvement, comme la plupart des éditorialistes occidentaux, que cette dévaluation a été décidée pour contrer le ralentissement de la croissance et qu’il s’agissait pour les autorités de favoriser les exportations afin d’éviter les « émeutes » qui pourraient résulter d’une stagnation des salaires. Or c’est faire peu de cas du fait que le peuple chinois n’a pas l’habitude de manifester sa colère dans les rues. On peut penser également que l’attaque de la BPC est une conséquence de l’assèchement en juin du système de shadow banking, du système parallèle de crédit dans lequel le taux net de nouveaux prêts était de zéro. Pour juger de ce désastre il faut observer qu’hors de ce système bancaire fantôme la grenouille du crédit monétaire en Chine a voulu se faire plus grosse que le bœuf en gonflant de 64% en quatre ans (pour un volume de 64 trillions de dollars) suite notamment à l’explosion des engagements sous forme de prêts qui ont augmenté de 80% en quatre ans ! Rappelons que les Chinois ne s’endettent pas par amour du jeu, comme on le lit parfois sous la plume de journalistes amateurs d’images d’Épinal, mais parce que le système communiste chinois ne prodigue aucune protection sociale et que la minorité de Chinois qui ont accès au crédit doivent mettre de côté pour l’éducation, la santé et la retraite. Ce contexte, qui favoriserait une épargne en capital dans une société libre ne fait qu’alimenter les bulles immobilières et boursière dans une société où le crédit n’a d’origine que monétaire (ce qui est également le cas de la société néo-socialiste américaine, à ceci près que les Américains bénéficient d’une couverture sociale prodiguée par une monnaie impériale qui leur permet de faire financer leurs emprunts par le reste du monde). Toujours est-il que les explications techniques que nous venons d’évoquer ne sont pas convaincantes. Un pays, comme la Chine, sans liberté de la presse ni opinion publique, qui peut maquiller ses statistiques ad libitum suivant la maxime de Disraeli « Il y a trois sortes de mensonges : les mensonges, les sacrés mensonges et les statistiques » n’a pas à se soucier d’économie. La Chine ne vit que pour et par la politique. Les bonnes âmes crypto-marxistes et néo-keynésiennes qui prêchent le retour du politique dans l’économique  afin de moraliser ce qu’elles appellent le capitalisme feraient mieux, si elles étaient vraiment soucieuses de justice, de militer pour le retour d’une économie du capital dans le politique afin de calmer les ardeurs bellicistes de ceux à qui nous déléguons imprudemment notre souveraineté. Pour comprendre ce qui vient de se produire, il convient donc de prendre un peu de hauteur géopolitique.

Les véritables raisons de l’attaque surprise : représailles  et chantage aux DTS 

Les oligarchies néo-socialistes ont toujours maintenu coûte que coûte le village Potemkine chinois afin de ménager l’utopie dirigiste absolue qu’ils rêvent d’appliquer lorsque le capital aura totalement déserté l’Occident. De leur côté, les Chinois, avides de reconnaissance, ont toujours fait leur possible pour complaire à ces oligarchies en devenant le premier pays détenteur d’obligations américaines (du moins jusqu’à aujourd’hui car depuis juin une vague de vente massive de ces obligations est en train de nettoyer les bilans chinois) et en maintenant en dépit du bon sens une quasi parité du yuan et du dollar. C’est ce miroir de l’Occident qui s’est brisé le 11 août 2015.

Gageons qu’il s’agit plus d’une crise de dépit amoureux que d’une mesure destinée a rendre le yuan plus compétitif et la population chinoise moins pauvre (depuis quand le parti communiste se soucie-t-il du peuple autrement que pour le surveiller ?).

Le raid, on l’a vu, est ambigu. Il est à la fois empreint de brutalité interventionniste et d’une volonté contradictoire de déverrouiller les fluctuations du yen. Ce paradoxe ne doit pas étonner qui se souvient qu’une semaine avant le raid le FMI a signifié à la Chine qu’il était trop tôt pour que le yuan entre dans les DTS (droits de tirage spéciaux) panier de monnaies de secours en cas d’effondrement du système monétaire international. Ce refus humiliant explique à la fois l’attaque chinoise (conçue de ce point de vue comme un avertissement au FMI plus que comme une mesure destinée à favoriser les exportations chinoises) et la fluctuation encadrée du yuan, conçue comme un gage donné au FMI de la bonne volonté de la Chine à l’égard des « marchés ».

Comme le résume Simone Wapler « les DTS (ou droits de tirage spéciaux) sont un instrument de crédit propre au FMI et aux banquiers centraux pour apurer les comptes entre pays. Les DTS sont émis dans un panier de 4 monnaies dites « de réserve » : dollar, euro, livre et yen. Pour un pays émetteur d’une de ces devises, faire partie des DTS permet de vivre à crédit aux crochets de ceux qui ne font pas partie du club.
Supposons, poursuit Simone Wapler, que vous soyez un pays exportateur et que votre monnaie soit le goublos. Vos riches clients vous payent en dollar (ou euro ou yen ou livre) mais vous ne souhaitez pas immédiatement convertir l’intégralité de ces sommes en goublos. Vous vous constituez donc des « réserves de change » qui vous serviront plus tard pour acheter, par exemple, du pétrole. Mais les «réserves de change» d’une banque centrale ne sont pas des liasses de billets : ce sont des obligations souveraines des quatre pays des DTS. Par conséquent, le statut de monnaie de réserve permet à son pays émetteur de vivre à crédit. Inversement, les autres pays sont poussés à s’endetter dans une monnaie qui n’est pas la leur et prennent de ce fait un risque de change.»

Autrement dit les camarades chinois se plaignent que le système ne soit pas encore assez collectiviste. Ils rêvent d’être admis dans ce kolkhoze suprême du gouvernement économique mondial qui, après l’entrée à l’OMC, leur permettrait de sortir définitivement de leur superbe isolement pour participer au grand banquet du néo-socialisme financier.

Les manœuvres de la Chine dans le détroit de Béring : de la guerre des monnaie à la guerre froide ?

Si l’attaque du 11 n’était qu’un épisode, aussi décisif soit-il, de ce qui n’est après tout qu’une guerre des monnaies, on pourrait encore tenter de le minimiser. Mais voilà que le monde apprend le 3 septembre par le Pentagone que que cinq navires chinois opérant au large de l’Alaska auraient pénétré dans les eaux territoriales américaines par le détroit de Béring au nord des îles Aléoutiennes à 12 milles nautiques de la côte américaine. Certes le Pentagone a immédiatement calmé le jeu en ajoutant que ce passage ne transgressait pas le droit international dans la mesure où il était conforme au charmant principe du « passage innocent » (innocent passage) et que ces navires ne menaçaient pas l’Amérique. La politesse est habile car il s’agit de souligner que la Chine n’est pas aussi soucieuse de l’application des lois de la mer lorsque la Navy croise en mer de Chine méridionale. Il reste que, dans cette affaire, on ne saurait prendre les frégates chinoises pour des oies blanches. La carte ci-dessous publiée par le Wall Street Journal montre que la marine chinoise ne s’était jamais aventurée aussi loin de ses eaux territoriales.

Leter4

Hasard du calendrier, le président Chinois Xi sera en visite officielle aux États-Unis les 24 et 25 septembre, une visite prévue de longue date mais qui tombe à pic. La diplomatie va-t-elle prendre le relais des gesticulations financières et militaires ? Rien n’est moins sûr car cette visite n’est pas seulement assombrie par les agressions financières et les manœuvres militaires « innocentes » de la Chine mais par deux autres lourds dossiers, celui des cyber-attaques venant de la Chine contre les réseaux de grandes entreprises américaines et celui de la mer de Chine méridionale où Pékin s’est lancé récemment dans la construction d’îles artificielles afin de gonfler ses eaux territoriales et de se donner de nouveaux motifs de peser sur les échanges internationaux dans cette zone stratégique (sur ce conflit, voir le site de l’Asian Maritime Transparency Initiative).

Dans un prochain article complétant cette scène 1 de l’acte II des prémices de l’apocalypse monétaire, nous reviendrons sur le « lundi noir » de la bourse de Shanghai et ses répercussions et nous nous interrogerons sur sa perception par les oligarchies financières occidentales. Wall Street va-t-il attiser la guerre des monnaies ou voler au secours des camarades chinois ? La Fed relèvera-t-elle ses taux lors de sa réunion du 17 septembre en réponse à l’attaque des 11, 12 et 13 août et au mépris des statistiques mitigées de l’économie américaine, ce qui serait un casus belli quelques jours avant la visite du président Xi, ou bien va-t-elle renvoyer cette perspective aux calendes grecques afin de commencer à préparer les zombies qui guident « les marchés » vers le précipice à la perspective d’un assouplissement quantitatif quatrième du nom (Quantitative Easing 4) conçu comme le seul opium capable de maintenir la bourse en lévitation, quoi qu’il en coûte à ceux qui sur cette terre possèdent encore un peu de capital ?

Sur le web