Schumpeter en France ?

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Un ouvrage qui rend hommage notamment à Jean-Baptiste Say.

Par Damien Theillier

Histoire-d-une-névrose
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Extrait de l’ouvrage de Jean Peyrelevade, Histoire d’une névrose – la France et Son Économie :

Affirmation de la nécessité du progrès technique (Condorcet puis Chaptal), autonomie de la sphère économique par rapport au politique (Benjamin Constant), il ne manquait plus que de mettre en évidence le rôle des entrepreneurs pour établir tous les fondements intellectuels d’une économie performante. Tel fut le rôle, un siècle avant Schumpeter qui ne devait reconnaître que de mauvaise grâce ce qu’il devait à ses prédécesseurs, de deux économistes français, l’un réputé « de droite » (Jean-Baptiste Say), l’autre considéré par la gauche réformiste comme l’un de ses grands inspirateurs (Henri de Saint-Simon).

Saint-Simon, Say, Constant sont contemporains puisque nés respectivement en 1760, 1767 et 1776. Les trois hommes se connaissaient : Saint-Simon avait en 1802 poursuivi de ses assiduités Mme de Staël, alors maîtresse de Constant. De même, on a vu qu’il s’intéressait en même temps que Say aux travaux de la nouvelle Société pour l’encouragement de l’industrie nationale. En dépit de leurs divergences qui allaient rapidement se creuser, l’un étant une sorte de présocialiste alors que les deux autres sont clairement libéraux, tous trois s’affichaient volontiers ensemble à la fin de l’Empire, dans les années 1814-1815. Enfin, Saint-Simon manifesta pendant toute sa vie son estime pour Jean-Baptiste Say.

La relation entre ce dernier et Benjamin Constant ne manque pas d’éveiller l’attention tant les deux existences ont de similarités, tant leurs prises de position se font écho, tant les deux hommes ont de points communs. Tous deux (est-ce seulement un hasard ?) sont de familles huguenotes, longtemps réfugiées en Suisse, l’une à Genève, l’autre à Lausanne. Tous deux, très jeunes, ont longtemps séjourné en Angleterre. Tous deux, favorables aux idées de la Révolution mais opposés à la Terreur, semblent entamer une carrière politique au moment du Directoire puisque nommés simultanément au Tribunat (1800) dont ils sont ensuite tous deux écartés, Constant dès 1802, Say en 1804. Tous deux sont d’abord séduits par Bonaparte avant de devenir des opposants résolus au pouvoir impérial.

Jean-Baptiste Say est au mieux méconnu par la gauche, plus souvent tenu pour un auteur « de droite ». Sans doute serait-il traité aujourd’hui de néolibéral, voire d’ultralibéral, ce qui suffit à le déconsidérer et à dissuader quiconque de lui rendre visite ! Cette méconnaissance du passé, cette classification à la fois abusive et anachronique, sont révélatrices des préjugés de ceux qui s’y laissent porter. Car la cohérence de la pensée et de la vie du personnage, premier grand économiste français (ils ne sont pas si nombreux), mérite mieux.

Passant son adolescence à Lyon, Say bénéficie par décision paternelle d’une éducation dégagée de l’influence de l’Église. Arrivé à Paris après un déménagement familial, il commence à quinze ans son apprentissage comme grouillot dans une maison de commerce. Il part à dix-neuf ans en Angleterre, afin de se former aux pratiques commerciales et à la langue anglaises. Avec enthousiasme, il y observe de près le prodigieux essor industriel qui, dès la fin du XVIIIe siècle, anime les bords de la Tamise et que nous avons déjà évoqué. Il rentre à Paris deux ans plus tard, pour être embauché comme employé par Étienne Clavière, assureur de métier, lui aussi protestant et genevois d’origine. Ce dernier devait être un peu plus tard (1792) nommé ministre des Finances dans un gouvernement girondin. Mis en accusation par les montagnards en 1793, il se suicida pour échapper à la guillotine. Comme si, en France, la double qualité de huguenot et de girondin prédisposait à comprendre l’économie et à se voir couper le cou…

Dès son arrivée chez Clavière (1788), la carrière de Say change de dimension. Marchant dans les pas de son nouveau patron, il entre lui-même dans le groupe des girondins. Partisan actif de la Révolution, il se rapproche de Mirabeau. Cependant, il s’affirme rapidement républicain et ne cessera de l’être. Volontaire aux armées, il participe à la bataille de Valmy. Protestant, révolutionnaire, républicain, girondin, cela compose-t-il, rapporté aux critères de l’époque, le portrait d’un réactionnaire ?

J-B Say, domaine public.
J-B Say, domaine public.

C’est chez Étienne Clavière, lecteur assidu d’Adam Smith, que Say découvre pour la première fois dans la langue d’origine, presque par hasard, la Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, publié quelques années auparavant (1776). Il fut très impressionné par sa lecture : « Quand on lit cet ouvrage, on s’aperçoit qu’il n’y avait pas d’économie politique avant Smith », écrit-il. Quinze ans plus tard, en 1803, il fait paraître son propre Traité d’économie politique. L’œuvre eut immédiatement un grand succès mais fut mal accueillie par Bonaparte, premier consul, qui demanda à l’auteur de réécrire certaines parties afin d’apporter un soutien à l’économie souverainiste, pour ne pas dire l’économie de guerre, fondée sur le protectionnisme et la réglementation. La suite n’est pas anecdotique. Say refusa de donner satisfaction au nouveau maître du pays, fut contraint de quitter le Tribunat où il avait passé quatre ans à la tête de la section financière, et la réimpression de son ouvrage, dont la première édition avait été rapidement épuisée, fut interdite. Réactionnaire, avez-vous dit ? Ou insoumis au nom de la liberté et du parler-vrai ?

Que faire quand on devient proscrit de la politique ? Mettre ses idées en pratique. Say devient entrepreneur dans la production de coton. À cette fin, il commence par apprendre à se servir des métiers à tisser mécaniques qui se trouvaient au Conservatoire des arts et métiers. La filature, installée dans les murs d’une ancienne abbaye du Pas-de-Calais, débute avec quelques dizaines d’ouvriers et utilise des métiers mus par un moteur hydraulique. Elle se développe rapidement puisqu’en 1810 elle occupait 400 ouvriers, avant que Say ne la cède avec succès. Avec plus-value, dirions-nous aujourd’hui.

La seconde parution du Traité intervint à la chute de l’Empire, en 1814. Dès lors, les éditions se succèdent : 1817, 1819, 1826 et l’ouvrage est traduit dans un grand nombre de langues. La réputation de Say s’étend et devient européenne. Il est invité à donner des conférences à l’Athénée royal (de même, on l’a vu, que Benjamin Constant), est nommé en 1819 professeur d’économie industrielle au Conservatoire des arts et métiers, puis en 1830, peu avant sa mort, inaugure au Collège de France la première chaire d’économie politique. Propagandiste éclairé des idées d’Adam Smith, reçu chaleureusement à Londres, on pourrait presque considérer qu’il appartient lui-même à l’école anglaise. Pendant toute la période qui s’étend entre 1803 et la parution en 1817 des Principes de Ricardo, le Traité de Say est le seul ouvrage qui expose de manière logiquement ordonnée, claire et complète, la doctrine classique. Disciple officiel de Smith, correspondant de Malthus, ami et annotateur de Ricardo, maître du jeune Stuart Mill qu’il accueille chez lui en 1820 à la demande de son père, Say n’est-il lui-même à Paris qu’une sorte de représentant du libéralisme britannique ?

Tel n’est pas le cas. Say est beaucoup plus qu’un vulgarisateur et ses apports personnels sont importants. Ainsi est-il le premier à distinguer les fonctions principales de toute économie, la production, la répartition puis la consommation, parties suivant lesquelles il divise son Traité. Ainsi encore de la théorie de la valeur, où il s’écarte notablement de Smith. Ce dernier pensait que « le travail est réellement, pour toutes les marchandises, la mesure réelle de leur valeur d’échange », proposition critiquable dont Marx tirera sa théorie de la valeur-travail. Pour Say, ce qui fonde la valeur n’est pas le travail nécessaire pour fabriquer la marchandise, mais l’utilité de cette dernière : « L’utilité des choses est le premier fondement de leur valeur. » Produire, c’est avant tout créer de l’utilité, accroître la capacité qu’ont les biens fabriqués de répondre à nos besoins. Donc tout ce qui est utile mérite d’être appelé « richesse », qu’il s’agisse des fruits de la terre, des fabrications industrielles mais aussi des services, des produits immatériels, de la consultation du médecin, de la prestation du juge, de l’avocat ou de l’artiste. Cela tandis que Smith proférait encore que l’industrie est moins productive que l’agriculture (qui utilise la nature comme facteur de production) et que les économistes anglais, y compris Stuart Mill, avaient beaucoup de mal à considérer les services comme producteurs de richesses (alors même que Londres était en train de remplacer Amsterdam comme centre financier du monde !). Bref, produire, ce n’est pas créer uniquement des objets matériels.

Dans la mémoire collective française, Jean-Baptiste Say n’appartient pas à la liste des grands intellectuels du passé. La cause de cette dégradation par rapport au statut qui lui fut reconnu de son vivant n’est pas qu’il soit un économiste médiocre mais qu’il soutient des thèses devenues très vite politiquement incorrectes. Say fut en réalité en effet le premier économiste de l’offre digne de ce nom. Marx puis Keynes étant passés par là, l’appellation est devenue fort impopulaire : tout économiste de l’offre est comme l’incarnation diabolique d’un insupportable néolibéralisme. Pourtant notre homme professe des idées qu’il semble difficile de remettre en cause, tant leur simplicité même les rend robustes.

C’est dans le chapitre XV du Traité qu’est exposée la « loi de Say », toujours controversée, souvent dénaturée. Que nous dit-il ? « L’homme dont l’industrie s’applique à donner de la valeur aux choses en leur créant un usage quelconque ne peut espérer que cette valeur sera appréciée et payée que là où d’autres hommes auront les moyens d’en faire l’acquisition. Ces moyens, en quoi consistent-ils ? En d’autres valeurs, d’autres produits, fruits de leur industrie, de leurs capitaux, de leurs terres : d’où il résulte, quoiqu’au premier aperçu cela semble un paradoxe, que c’est la production qui ouvre des débouchés aux produits.»

« Les produits s’échangent contre les produits », résume-t-on souvent de façon caricaturale une pensée beaucoup plus subtile. Ce qui permet de taxer Jean-Baptiste Say d’une naïveté qui appelle le ricanement. Et les keynésiens de s’exclamer : il n’est point d’offre sans demande ! À quoi la réponse est simple : peut-être, mais sans offre, il n’y a pas du tout d’économie. Là est le cœur du débat, entre d’une part les économistes qui s’intéressent aux évolutions de long terme, au volume et à la qualité de l’offre, à son utilité et à son coût, et d’autre part les conjoncturistes qui ne se préoccupent, par les politiques monétaire, budgétaire et de redistribution, que d’amener la demande au niveau de l’offre préexistante. Une vision courte du plein emploi des ressources n’est en rien un gage de vrai développement.

Que nous dit Say ? En langage contemporain, que les salaires des travailleurs, les profits des actionnaires, les intérêts des apporteurs de crédit ne sont que la contrepartie monétaire de la valeur ajoutée par les entreprises. Évidence comptable ? Aujourd’hui, certes, mais en 1803 la chose était rien moins qu’évidente. Seule la production marchande est à la source du pouvoir d’achat distribué dans le pays. Say en tire plusieurs conclusions peu contestables. Tout d’abord, c’est la production, non la consommation, qui est le moteur de l’économie même si la première vise à satisfaire la seconde. La demande des produits suit globalement le niveau de la production. Donc « la société prise en masse ne peut s’enrichir que par la production car ce qui n’enrichit un individu qu’aux dépens d’un autre n’augmente pas les richesses de la masse ». Les revenus de transfert, si justifiés soient-ils, ne créent pas de valeur ajoutée (mais il en va de même, pour des raisons similaires, du résultat des jeux, des paris et des activités de spéculation : pour le coup, ce que gagne l’un, l’autre le perd, sans réelle utilité).

Ensuite, « dans les lieux qui produisent beaucoup se crée la substance avec laquelle seule on achète : je veux dire la valeur […] et les échanges terminés, il se trouve toujours qu’on a payé des produits avec des produits. Il est bon de remarquer qu’un produit terminé offre, dès cet instant, un débouché à d’autres produits pour le montant total de sa valeur ». Say en tire deux conséquences importantes : plus les producteurs sont nombreux, plus grande est la valeur créée (on dirait aujourd’hui, plus le PIB marchand est élevé), plus le pouvoir d’achat distribué est important et plus les débouchés sont faciles et variés. Ainsi les citoyens ont-ils un intérêt commun à ce que la production s’accroisse. Mais ce qui est vrai à l’intérieur d’un pays donné l’est également de nation à nation. La même loi des débouchés veut qu’un pays avisé doive favoriser les progrès de ses voisins car l’importation de biens étrangers est un facteur propice à l’exportation de ses propres fabrications (à condition, bien entendu, d’avoir des produits à vendre). Le commerce international est donc un élément de prospérité plus que de conflit.

Dès lors, même si toutes les activités contribuent à la richesse collective, c’est l’industrie qui joue le premier rôle car c’est elle qui utilise plus directement, plus largement, les ressources nouvelles de la technologie. Fort de sa propre expérience, Say est ardemment industrialiste : « Une machine ingénieuse produit plus que l’intérêt de ce qu’elle a coûté ou bien fait jouir la société de la diminution de prix qui résulte de son travail. » Il découvre au passage l’existence des rendements croissants (plus on produit, plus les prix de revient diminuent). Il prévoit à ce titre une expansion continue, indéfinie, des productions industrielles : dans les nations les plus florissantes « les sept huitièmes de la population manquent d’une multitude de produits regardés comme nécessaires […] dans un ménage modeste ». Produire, tout est là, et l’abaissement du prix des objets fera que l’extension de l’industrie profitera à tous.

Mais la contribution qui nous intéresse ici le plus est sa mise en exergue du rôle de l’entrepreneur. Il fait de ce personnage, dont la fonction est pour la première fois clairement décrite, le pivot des activités nouvelles. L’agent principal du progrès économique, c’est le chef d’entreprise (« l’homme des combinaisons nouvelles » dira plus tard Schumpeter), l’homme d’affaires hardi, dont les exemples se multiplient au fur et à mesure des découvertes scientifiques. C’est lui qui mène la production par ses innovations, bien plus que le capitaliste proprement dit, que le propriétaire foncier ou l’ouvrier « presque toujours passifs ». « Ce qui exerce la plus notable influence sur la distribution des richesses, c’est la capacité des entrepreneurs d’industrie. Dans le même genre d’industrie, un entrepreneur qui a du jugement, de l’activité, de l’ordre et des connaissances fait sa fortune tandis que se ruine un autre, qui n’a pas les mêmes qualités ou qui rencontre des circonstances contraires. »

Le même personnage, enfin, commande la distribution des richesses. Les salariés, les capitalistes, les propriétaires fonciers fournissent ce que Say appelle des « services productifs » qui sont rémunérés par un salaire, un intérêt ou un fermage. L’entrepreneur les combine en vue de satisfaire la demande que lui adressent les consommateurs et répartit entre eux les contributions qui leur reviennent.

Ce solide tableau de la répartition des richesses (avant d’éventuels transferts) conduit enfin Say à distinguer profit et intérêt. Il est le premier à le faire, à l’encontre de toute l’école anglaise qui confondait la rémunération du capitaliste et celle de l’entrepreneur, sous prétexte qu’il s’agissait souvent de la même personne (ce qui sera également le point de vue de Marx). L’entrepreneur, à ses yeux, rend un service spécifique qui mérite d’être reconnu. En effet, il réunit dans une même main capacités et capitaux, et il assume les risques de l’entreprise. Or, dit Say, les individus capables de cet assemblage de qualités, d’innovation managériale et de prise de risque sont rares. Le profit, ainsi rendu légitime, est ce qui reste comme revenu propre à l’entrepreneur une fois qu’il a payé le prix des services productifs, et notamment versé l’intérêt dû aux capitaux engagés sous son égide. On est tout près d’une théorie de la création de valeur, de sa mesure et de sa rémunération. Fonder sur les lois de l’économie une notion d’« enrichissement légitime » de l’entrepreneur, c’était aller plus loin que Smith et Ricardo, c’était s’exposer plus tard à l’ironie méprisante de Marx, puis à la censure par l’oubli.

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