La guerre froide entre Bitcoin et les banques centrales

bitcoin (Crédits Duncan Rawlinson, licence Creative Commons)

Comment les crypto-monnaies pourraient apporter une réponse à la crise actuelle.

Par Rami Ben Nejma.

bitcoin (Crédits Duncan Rawlinson, licence Creative Commons)
bitcoin (Crédits Duncan Rawlinson, licence Creative Commons)

Le système Bitcoin est à la fois impressionnant et effrayant par sa nature décentralisée, son fonctionnement auto-régulé, sécurisé, tout en comportant des risques. Le monde de la finance actuel y reconnait un nouveau phénomène qui offre un concept monétaire alternatif sous forme d’« argent-valeur » exclusif et concurrent au concept traditionnel d’ « argent-dette » proposé par les banques centrales.

En effet, la création monétaire traditionnelle se fait généralement quand une banque accorde un prêt. Ainsi, se crée de la monnaie ex nihilo par une simple écriture comptable numérique. De ce fait, elle enregistre l’opération de prêt sur le compte courant du débiteur en même temps qu’elle l’enregistre dans ses actifs. Au final, son bilan s’accroît mais reste équilibré puisque son passif augmente du même montant que son actif. La banque vient de créer de l’ « argent-dette ». En revanche, la création monétaire dans le système Bitcoin est différente. Les bitcoins qui sont émis sur le réseau sont, eux aussi crées ex nihilo, mais ne sont pas associés à une dette. Il s’agit d’ « argent-valeur », comme à la bourse : quand une société émet un titre financier, elle émet de la valeur. Ici, c’est le réseau Bitcoin qui en émet. Cette valeur ne découle pas d’une marchandise tangible mais de la valeur que les utilisateurs lui accordent en tant que moyen de paiement. Or, la rareté de bitcoin par rapport à son évolution produit automatiquement une hausse de sa valeur. En outre, plus le bitcoin gagne des utilisateurs, plus il s’apprécie contrairement aux monnaies traditionnelles qui continuent à se déprécier suite à un accroissement constant de leur masse monétaire.

Le système Bitcoin est un système déflationniste par excellence ; il est donc tout à fait normal de ne pas emprunter de l’argent en bitcoin parce que sa valeur augmente au fur et à mesure que le temps passe. Il sera donc impossible de pouvoir le rembourser. Par contre, si on décide d’épargner l’argent au lieu de s’endetter, l’argent qu’on conservera vaudra un peu plus chaque jour. Par conséquent, si les individus décident d’épargner leur argent en bitcoin au lieu de le déposer sur un compte d’épargne ou sur un compte d’investissement, le modèle économique de base des banques traditionnelles, qui repose sur le couple « épargne-intérêt » pour maintenir la déflation, n’aura plus aucun intérêt et les banques perdront.

Si on considère que la crise financière actuelle n’est qu’une conséquence de la crise américaine en 2007, il devient important d’en identifier la cause. Celle-ci ne résulte que de la politique monétaire américaine basée sur la variabilité de taux d’intérêts. Il est aussi important de souligner que cette variabilité était décidée par les autorités financières et non pas par le marché. Pendant cette époque de taux bas, le monde a connu deux phénomènes : le crédit facile et la submersion de la liquidité. Afin de profiter de cette situation de gains faciles, les institutions financières ont proposé des crédits à taux bas à des emprunteurs non fiables, comme l’a démontré la crise des subprimes. Lorsque l’État a décidé de fixer des taux d’intérêt plus normaux, les excès du passé ont fait éclater la fameuse « bulle financière ».

À notre époque, la création monétaire continue de résulter d’une création des crédits ex nihilo. En effet, comme l’épargne ne permet pas de financer les investissements privés et de rembourser les dettes publiques, les autorités financières ont opté pour la création des crédits avec, en contrepartie, la création monétaire. Par conséquent, le taux d’intérêt baisse. Mais cette baisse est en réalité complètement artificielle à partir du moment où elle fait croire que l’épargne empruntable a tendance à abonder plus qu’elle ne l’est réellement. De ce fait, les autorités financières communiquent une information non fiable au marché monétaire. Ainsi, le comportement des agents économiques se modifie et devient irrationnel. En effet, étant donné que le taux d’intérêt est bas, les emprunteurs sont motivés pour emprunter davantage, et donc investir plus dans des actifs financiers ou dans l’immobilier comme ce fut le cas des États-Unis.

Cette instabilité des taux d’intérêt créée par la Fed est la cause des difficultés économiques subies à présent. Il serait totalement impossible de supporter une telle variabilité des taux d’intérêt si le marché monétaire se réajustait librement sans l’intervention des autorités financières. En effet, l’avantage de bitcoin c’est sa nature très peu inflationniste : sa masse monétaire est destinée à accroître pour un seuil modéré, puis s’arrêter. À ce moment-là, sa nature deviendra très peu déflationniste, c’est-à-dire que sa valeur évoluera en fonction du temps. Une telle hypothèse permet justement un équilibre naturel du marché sans aucune intervention régulatrice. La question clé demeure : comment les crypto-monnaies pourraient apporter une réponse à la crise actuelle ?

Les crypto-monnaies comme réponse à la crise

Les crypto-monnaies sont redoutées à cause de leur nature numérique et des risques auxquels elles sont exposées, comme le piratage ou la fraude informatique. Or, les monnaies numériques ne sont pas une innovation en soi. À partir du moment où toutes les opérations financières ne sont qu’un jeu d’écriture comptable numérique enregistré sur une base de données informatiques, les monnaies traditionnelles le sont tout aussi. Ceci montre qu’il est possible de construire des systèmes informatiques solides manipulant jusqu’à des dizaines de milliards de dollars. Malgré cela, les crises financières comme celle des subprimes n’ont pas eu lieu à cause d’un dysfonctionnement informatique mais plutôt à cause des mauvaises prédictions dans les analyses financières. Aujourd’hui, on continue à croire qu’il est encore possible de développer l’économie selon une politique monétaire expansionniste, à savoir des crédits provenant d’une création monétaire ex nihilo, et non pas selon une politique d’épargne volontaire, à savoir fondée sur les fonds propres.

L’écosystème qui s’est ainsi mis en place a su faire des faiblesses des banques centrales une force : plus les banques centrales continuent à créer de la monnaie, plus il y aura de dettes, plus le bitcoin prendra de la valeur. Plus ce dernier devient important, plus les banques centrales s’inquiètent. Les gens ont compris que posséder un compte bancaire n’est plus une garantie absolue et que mettre en service un système alternatif devient plus une obligation qu’une option.

De plus en plus de monde s’intéresse au bitcoin et sa valeur continue d’augmenter tant que des personnes s’y intéressent. Les banques centrales ont peur de voir le bitcoin atteindre un million de dollars et devenir une monnaie courante concurrente à leur devise. L’État, quant à lui, a peur de devoir se séparer complètement de la monnaie et de voir le pouvoir se transmettre entre les mains des individus. Un tel impact sur notre économie ne sera que le début d’une nouvelle forme de laïcité économique.