Critique du jugement, de Pascal Quignard

Dans son dernier essai, Pascal Quignard déclare ne plus rien juger. Explications.

Par Francis Richard.

Pascal Quignard Critique du jugementAprès 25 ans de jugement, de 1969 à 1994, Pascal Quignard a décidé un jour de ne juger plus rien. Comme il l’écrit dans Critique du jugement, cela lui permet, depuis, de « lire vraiment » : « Je veux dire par là que je ne remplis plus un jeu de rôle ni même une fonction dans ma lecture. Ce que je perds en faculté de juger (comparer) je le gagne en capacité à penser (méditer). Il n’y a plus de point de vue dans ma vision. L’idée de tuer, ou de hiérarchiser, ou d’élire, s’est retirée.« 

Pascal Quignard définit : « En grec le mot critique désigne le juge. Le mot crise désigne le jugement. Le mot crime nomme le tri et sert à désigner le résultat de la crise (le criminel). La stasis désigne l’expérience politique, ce qui revient à dire la division à mort des individus entre eux devant laquelle le groupe cherche une solution (une bande, un roi, une cité, une divinité).« 

 C’est dans Saint Jean qu’il a trouvé le plus beau texte sur le jugement : « Nolite judicare : Judicium judicate. » (« Ne jugez pas : jugez d’abord le Jugement »). Autrement dit : « Discernez bien ce qui discerne, car le problème de la crise c’est le jugement. »

C’est le Christ qui dit, toujours dans Saint Jean : « Ego non judico quemquam. » (« Moi je ne juge personne. »). Autrement dit : « Moi je n’ai aucun droit de m’ériger en juge car quand tu juges l’autre, il ne compte pas pour toi. Et s’il compte à tes yeux, tu ne le juges plus. »

Le Christ dit encore dans Saint Jean : « Ne jugez pas ». Cela signifie, selon Pascal Quignard : « N’intériorisez pas entièrement ni le langage ni la société dans votre âme. Cessez de rivaliser dans la subordination au sens commun. Renoncez au jugement social, à la honte sociale, qui fondent la séparation du devant vivre et du devant mourir. »

Pour Pascal Quignard, « la pensée commence dans l’extinction du jugement » : « Un homme qui pense ne veut pas du fait de juger ». Pour qu’il y parvienne, « il faut rendre possible la curiosité dés-orientée, dé-missionnée, dés-engagée, dé-bridée que la pensée, c’est-à-dire l’écriture en acte, requiert. »

Les créateurs sont des solitaires, des ascètes. Leur ascétisme « est une ruse pour créer » : « Il s’agit de ne pas être observé par sa communauté, de ne pas être dérangé par personne, d’être vraiment seul, de créer, c’est-à-dire de se perdre dans son nuage gris ou noir, sa brume, son souffle, son ombre, sa chose, son rêve, son invisible. »

Ce n’est pourtant pas la pente naturelle des hommes : « Les hommes préfèrent croire à juger et juger à philosopher et philosopher à penser et penser à méditer. De là l’extrême rareté de la méditation. De là qu’elle se soit réfugiée – très tôt dans l’histoire des hommes – dans les neiges du Tibet, dans les forêts des îles fermées du Japon. »

La critique ? Elle « relève de cette instance mystérieuse qui tend à dépouiller l’homme de son aptitude à l’étonnement. » Et le surmoi susurre : « Refoule la totalité du jadis […]. Consacre-toi entièrement au passé. » Au contraire, « l’auteur est celui qui augmente le monde à partir de lui-même. L’auteur définit celui qui n’a besoin de personne pour avancer dans l’inconnu où il s’égare seul. »

Lire vraiment ? Ce « n’est jamais juger » : « Il y a quelque chose de beaucoup plus profond que juger dans le sens muet de recevoir, dans l’altération de l’âme et le remaniement total que ce qui s’y engouffre induit.[…] Il y a un sentir qui est comme une blessure. Avant le sentir au sens sublime de sentiment, il y a le sentir au sens primaire de sensation. Il y a une lésion avant le ressentiment. La faculté de juger, elle, est tout entière du côté du ressentiment. »

Pascal Quignard ajoute : « Lire vraiment, lire merveilleusement traumatise l’âme. La substance de l’âme se précède alors dans un mouvement de rétraction hors du cri. Un motus cogitationis. Un mouvement de retrait hors du monde commun, de secret, de silence, d’ombre, de premier monde. Mouvement qui vient de tout le corps, cherchant à se retrouver au stade le plus ancien, sans société, sans langage, sans jugement, grundlos. »

La publication d’un livre réveille « la peur débutante » : « L’effroi de l’arrivée dans ce monde. C’est, chaque fin septembre, se résoudre à mettre son manteau et à se montrer dans la ville, pousser la porte de la librairie après avoir lu, seul, dans un coin, les critiques du jour. S’offrir aux regards de ceux qui attendent les réactions et qui surveillent le visage et le frémissement vivant des traits. Prendre la parole plein de gêne et de silence, c’est-à-dire plein de l’impossibilité de traduire oralement ce qui a été écrit, c’est-à-dire incapable de faire signe vers ce qui a été osé en silence. »

Pascal Quignard aime ce qu’il fait et il « paie volontiers pour continuer de le faire » : « La joie de composer est supérieure au tourment qui l’efface comme une ardoise magique dont l’opération de décoloration ou le progrès de la désinscription durent un mois de temps tandis que les feuilles s’amoncellent dans la boue du sol et que les pluies augmentent en volume. »

Même si Quignard écrit : « La littérature est sans grâce. Le combat est à mort. Sine missione est litterator. L’œuvre est sans sens comme l’auteur sans défense », même si commenter et inventer, comme il le souligne, sont antinomiques, faut-il pour autant se taire ? Plutôt que de critiquer, ne faut-il pas au moins recenser ? Car, si le silence sied à la création, il nuit gravement à la publication.

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