Révolution numérique… et révolution érotique !

L’humanité entre-t-elle dans nouvel âge du désir ?

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Robot Love credits FatcatsimageLLC via Flickr ( (CC BY-NC-ND 2.0) )

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Révolution numérique… et révolution érotique !

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 23 juin 2015
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Par Cyrille Bret.

Robot Love credits FatcatsimageLLC via Flickr ( (CC BY-NC-ND 2.0) )
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La révolution numérique est désormais partout, au travail et en vacances, dans les soirées entre amis et dans les familles, pour le shopping et les déclarations d’impôts. Et s’il est un domaine qu’elle a profondément bouleversé, c’est bien celui de notre vie érotique, au sens large : sentiments, pulsions, affections et affinités. Le compagnonnage de l’amour et de la philosophie – amour de la sagesse – exige de questionner le bouleversement des catégories de l’amour.

Les sites de rencontre ont assurément donné un nouvel élan à nos quêtes amoureuses, à nos recherches matrimoniales et, bien sûr, à nos vagabondages sexuels. Avec leurs batteries de critères et leurs tourbillons de photographies, avec leurs boutons like et leurs outils de géolocalisation, Meetic, Happn, Tinder, Grindr ou encore Gleeden ont ouvert à nos désirs un champ à leur mesure : infini. La dynamique insatiable et nomade du désir, bien mise en évidence par Platon, Saint-Augustin ou encore Pascal, ne trouve-t-elle pas ici un terrain de jeu inépuisable ? Les startupers de l’amour n’ont-ils pas réalisé ce que les philosophes entrevoyaient à peine : le bonheur des sens et la félicité des sentiments ?

Dans ce domaine, la disruption numérique paraît évidente : le numérique a fait disparaître l’antique métier de la marieuse et a marginalisé la vénérable institution des agences matrimoniales ou des petites annonces. Tout paraît au mieux dans le royaume de l’amour digital : le tragique des amours impossibles est aboli, la misère sexuelle appartient à un âge révolu et la solitude n’est plus jamais subie.

Toutefois, l’amour au temps du numérique n’est peut-être pas aussi radicalement révolutionnaire et émancipé qu’il y paraît : de vieux démons amoureux et philosophiques réapparaissent en effet sous de nouvelles formes. La liberté et la félicité ne règnent pas nécessairement sur le royaume de l’amour numérique.
L’humanité entre-t-elle réellement dans un nouvel âge de l’amour, celui du désir libre et de l’amour heureux ?

La fin des amours tragiques Platon, smartphone en main

De prime abord, les outils de l’amour numérique semblent supprimer le tragique de nos vies personnelles.
Les impasses du désir amoureux sont mises en scène par Platon dans Le banquet. Pourquoi le désir est-il si puissant, si universel et souvent si malheureux ? Pour répondre, un des personnages de Platon, Aristophane, propose une allégorie philosophique. Dans les premiers temps, les êtres humains étaient complets. Androgynes, ils étaient dotés de quatre jambes, de quatre bras, de deux têtes et de deux sexes. Ils étaient heureux parce qu’autosuffisants. Leurs désirs étaient assouvis par eux-mêmes. Le vide du désir leur était inconnu. Ivres de leur félicité autarcique, ils défièrent les dieux et en furent punis de la façon la plus cruelle : les Olympiens les découpèrent en deux et les dispersèrent. La nouvelle condition humaine fut régie par les affres du désir : à la recherche éperdue de leur autre moitié, les êtres humains commencèrent à traquer le bonheur d’être complets.

Ils chercheraient encore sans Internet…

Mais voilà qu’entrent en scène les sites de rencontre : recrutant la multitude et démultipliant les campagnes de communication, ils offrent à chaque humain incomplet un immense terrain de recherche. La disproportion entre la finitude de la connaissance individuelle et l’infini des désirs amoureux est désormais abolie, par un usage intensif des sites et par une succession d’essais et d’erreurs, l’humain peut trouver son âme sœur et son corps manquant.

Le tragique de la séparation originelle est désormais en voie de réduction. Ni la souffrance des Androgynes, ni le décalage entre Saint-Preux et Julie dans La nouvelle Héloïse de Rousseau ne sont désormais possibles : la félicité par la libération des désirs est à portée d’écran tactile. La misère sexuelle et la solitude subie sont elles aussi en recul : tout est affaire d’activité sur Internet.

Armé d’un smartphone et d’une bonne appli, Platon pourrait proclamer les désirs humains à l’abri du malheur.

L’amour au temps du numérique : le grand retour de la raison ?

Certains aspects de l’amour au temps du numérique ne laissent pourtant pas d’intriguer le philosophe. Au premier chef le culte du soi et de la rationalité économique. Dans L’amour au temps du choléra, Gabriel Garcia Marquez met en scène l’indéfectible amour de Florentino, poète maudit, pour Fermina. L’ambitieuse jeune fille finit par préférer le riche Juvenal au dévouement inconditionnel de son adorateur. Médecin promis à une belle carrière politique, Juvénal satisfait les aspirations sociales de la belle. L’amour passionné jusqu’au sacrifice est éclipsé par les solides vertus du mariage de raison. Ce thème bien connu fleure le 19ème siècle, ses tabous bourgeois et ses unions planifiées. L’amour passion est éclipsé par le choix de raison, fondé sur des critères bien solides. Après plusieurs décennies de libération sexuelle, d’émancipation sentimentale et d’individualisation des choix, l’amour au temps du numérique ne propulse-t-il pas les choix rationnels et économiques sur le devant de la scène ?

Choisir, c’est éliminer selon la belle maxime rousseauiste. Si le foisonnement des sites donne le vertige de possibilités infinies, les critères de recherche engagent le sujet désirant dans un processus de hiérarchisation, de sélection et, finalement d’appariement. Le désir est conscientisé, rationalisé et verbalisé. L’inconscient des pulsions est encadré pour que le match soit parfait. L’imprévu et l’inconnu de l’altérité sont réduits. L’amour non planifié (celui de Swann pour Odette dans La recherche de Proust) devient presque impossible.

L’acteur de ces limitations du désir et le responsable de cette canalisation des souhaits n’est personne d’autre que le sujet désirant lui-même. Il calcule les chances de succès et les probabilités de compatibilité, soupèse les coûts de la recherche et les bénéfices de la conclusion. On peut même s’interroger si, dans le choix de tel ou tel site, dans l’élaboration et dans la réélaboration d’un ensemble de critères, la fermeture à l’autre ne s’exprime pas sous la forme la plus classique qui soit, le narcissisme.

L’amour propre des moralistes du 17ème siècle réduit autrui à un instrument du culte du moi. Être ami avec telle célébrité, avoir conquis telle beauté ne sont pas des ouvertures à l’autre. Les autres ne sont que des ornements du moi et des tributs à son amour-propre. Additionner les like et varier les critères de recherche reconduit le sujet désirant à lui-même, à ses fantasmes et à la conscience qu’il a de lui-même. Sortir de soi devient bien difficile.
L’amoureux digital ne serait-il épris que de lui-même ?

Les nouveaux jeux de l’amour et du hasard

La révolution numérique est incontestablement disruptive dans le domaine amoureux : les corps et les imaginaires sont libérés des tabous traditionnels ; la recherche de partenaires est affranchie des limites de l’ignorance constitutive de la condition humaine pré-numérique. Mais les limites de la révolution érotique se font elles aussi sentir : le sujet désirant se fait rapidement agent économique ; le moi assoiffé d’amour se transforme aisément en Narcisse confortablement installé dans la multiplication de relations virtuelles.
Face au retour de la raison contre l’amour passion, contre les risques de déréalisation de l’autre et à rebours du culte du moi, certaines stratégies numériques insèrent de l’incertitude. Masquer les photographies et organiser des blind dates comme le site Smeeters ; organiser du chaos dans les relations en subvertissant les frontières entre réseaux sociaux amicaux, professionnels et érotiques, telles sont les tactiques numériques aujourd’hui à l’œuvre.
La nouvelle carte du tendre, numérisée et interactive, ne conduit pas nécessairement l’humanité de l’âge de la frustration à l’ère du bonheur. Mais elle démultiplie les champs pour de nouveaux jeux de l’amour et du hasard.

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  • Très bon article qui, sans être dupe sur les évolutions sociétales actuelles, comprend que nous ne pouvons pas faire marche arrière. Si les gens deviennent de plus en plus « superficiels », c’est peut-être parce qu’au fond ils l’ont toujours été. Pour reprendre l’exemple de l’article : il est sans doute regrettable que Fermina préfère le riche médecin Juvénal plutôt que l’amour de Florentino, et il existe peut-être des incitations qui permettraient à Fermina de reconsidérer son choix, mais peut-être aussi que ces incitations n’existent tout simplement pas. C’est cette dernière hypothèse que refusent d’envisager des antiféministes comme Zemmour. Ils sont persuadés que dans une société conservatrice ou libérale-conservatrice « Fermina » ne sera pas « superficielle. » Ils n’envisagent pas l’hypothèse que notre nature à nous tous, qu’on soit homme ou femme, est d’être fatalement « superficiel. »

  • Dommage qu’il n’existe pas , en français, 2 mots différents pour « amour ».
    N’est-il pas question surtout dans cet article de celui qui désigne l’acte sexuel ?

  • Les commentaires sont fermés.

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