De la réforme du collège vue de l’intérieur

étudiante credits collegedegree360 (licence creative commons)

Une enseignante résume ce qu’elle pense de la réforme du collège, et de la méforme de l’enseignement en France en général.

Par Rara’

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Professeur, quoiqu’on en dise, c’est un métier et un métier un peu particulier, je m’en rends compte au fil des années : je pense que c’est bien le seul métier où le patron agit dans l’unique but de saboter son entreprise jusqu’à ce qu’il ne reste rien, rien, à part éventuellement, quelques volutes de gommettes pas trop méchantes ni trop différentes les unes des autres. Toutes les décisions prises peuvent seulement laisser soupçonner que la faillite de leur entreprise, est effectivement le but poursuivi, recherché et appelé par les petits cris incantatoires des différents ministres qui se succèdent et se ressemblent. Ce n’est pas la réforme à venir qui risque de m’inciter à penser le contraire. La réforme du collège, le lycée l’a subie il y a quelques années dans une indifférence assez généralisée, même si, déjà, nous l’avions dénoncée comme parfaitement contre-productive.

C’est à cette époque que nos explorateurs à la droite de la rue de Grenelle avaient sorti l’AP de leur petit chapeau magique. « AP »,  parce qu’à l’Éducation Nationale on aime profondément les petits acronymes. La machine « Accompagnement Personnalisé » a été mise en place parce que si le collège unique, c’est le bien, il ne faudrait pas non plus en abuser et perdre de vue que l’élève, au centre du système scolaire, est aussi un individu, avec des problématiques sociales et d’apprentissage propres. Louable sur le papier. Mais, si vous suivez bien, pour accompagner des « individus », on met en place un accompagnement « personnalisé », et si vous suivez toujours, vous vous êtes aperçus que « personnalisé » et « individuel », ce n’était pas tout à fait la même chose.

Concrètement, là où l’on vendait du soutien individualisé, faisant passer tous les adversaires du texte pour d’abominaffreuses fénéasses rétrogrades et passéistes, nous avons hérité d’une heure par quinzaine (ça c’est si vous avez de la chance, nous pouvons très bien ne les voir qu’une heure par mois) de groupes de vingt élèves, qui ne sont parfois même pas nos élèves, à laquelle nous ne devons pas faire cours mais aborder la discipline différemment – c’est « personnalisé », on vous dit.

L’heure d’AP, c’est l’heure de halte-garderie nationale, pour peu que ce ne soit pas vos élèves, pour peu que vous ayez un groupe d’élèves toutes les trois semaines, s’il y a le moindre accident, vous ne verrez le groupe qu’un mois et deux semaines plus tard : c’est super comme ambiance de travail et pour lutter contre l’ennui. C’est citoyen et festif, l’AP, et qu’importe si cela ne pourra éventuellement apporter quoi que ce soit qu’aux élèves qui ne sont pas en difficulté, puisque c’est « personnalisé ».

Les réactions publiques avaient encore été absolument délirantes, comme à chaque fois, parce que, c’est bien connu, le professeur, c’est quelqu’un qui est tout le temps en grève pour conserver ses droizakis, alors quand il dit qu’une réforme du gouvernement va être néfaste, cela ne peut être que parce qu’il refuse qu’on touche au statut, ou de travailler plus, ou de, ou de… Mais cela ne peut pas être parce qu’il est un individu passionné par sa discipline qui veut continuer à pouvoir transmettre son savoir correctement et qui a parfaitement vu la manœuvre derrière la « personnalisation ». Impossible.

(Je sais, j’ai utilisé plein de gros mots dans cette phrase, savoir, transmettre, c’est mon syndrome de la Tourette, que voulez-vous.)

En même temps, les media, absolument non subventionnés, défendent tellement les petites lubies pédagogistes qu’ils n’aident pas à comprendre quoique ce soit pour qui ne serait pas renseigné. J’en veux pour preuve ce reportage de France 2, sur les EPI, décrypté par l’association Arrête ton char. En tout cas, ne vous faites pas de souci, l’EPI, ce sera comme l’AP, un peu de sucre en poudre, des bisous et de la décérébration par paquets de douze.

Et quand le gouvernement réalisera que son idée festive est complètement débile, il fera comme pour les IDD. Il supprimera sans rétablir les heures-poste, sous couvert de grande faustérité qui fouette, d’ennui intolérable, de manque de modernité. Et ainsi, l’élève de sixième perdra encore plusieurs heures de français, dans un silence assourdissant. Et au prochain mouvement de grève, on me dira avec le plus grand sérieux : « Franchement, les prof’ vous êtes tout le temps en train de faire grève mais jamais pour défendre les intérêts des élèves ! »

Pourtant, on aura, comme à chaque fois, essayé. Le plus consternant et le plus tragique, dans cette histoire, restera l’invocation d’une prétendue « réussite » de l’AP pour justifier la mise en place des EPI. Si avez réussi à suivre jusqu’ici vous gagnez +1 en « supportage d’acronymes » et vous savez dorénavant, si vous l’ignoriez, pourquoi cet argument est un « moquage de visage » en règle (et vous gagnez +2 en charisme).

En six ans d’enseignement, j’ai rapidement pris l’habitude des réformes qui se résument à un énième coup de pieds dans la structure, la fragilisant chaque fois un peu plus, là où il faudrait plutôt mettre plusieurs tonnes de ciment. Elles se produisent avec une régularité qui ferait rougir un métronome, tout comme le renouvellement ministériel. Madame Najat Vallaud-Belkacem, l’actuelle excuse à l’ignorance généralisée, excelle dans le rôle au point de rappeler à ma conscience le qualificatif de « péronnelle ».

Effectivement, madame le ministre va loin dans le manque de respect puisqu’elle n’hésite pas à prétendre que tous les opposants à la réforme soit ne savent pas lire, soit ne savent pas comprendre, soit sont de mauvaise foi, soit sont de droite, soit sont racistes, ou pire, tout ça ensemble. Elle ne semble pas comprendre qu’elle a voulu s’attaquer en même temps à l’histoire, aux langues vivantes et, comme si cela ne suffisait pas, viser l’enseignement du grec et du latin et par ricochet, les professeurs de philosophie et visiblement leurs collègues de SVT. Je comprends qu’elle s’énerve contre les réseaux sociaux et je pense que sa plus grande erreur aura été d’aller chatouiller les enseignants de lettres classiques et de philosophie, nous sommes particulièrement teigneux et c’est bien pour cela qu’ils nous fichent généralement la paix. La preuve, les collègues passent le niveau supérieur en menaçant de perturber les épreuves nationales, la seule menace qu’ils sont susceptibles de prendre au sérieux, parce que là, les parents ne vont vraiment pas être contents.

J’aime particulièrement l’anathème « de droite », alors que cette réforme a été enclenchée par la droite ; il faut avoir subi une hontectomie précoce pour l’oser. En outre, seulement deux syndicats soutiennent la réforme, le SGEN, qui ne représente personne, et surtout l’UNSA, le plus gros syndicat … de droite ! Oh ! Comme tout ceci est ennuyeux. La réalité, c’est que la gauche est en train de passer un projet de réforme qui est identique, à l’acronyme près, à celle que la droite infligea au lycée, et qu’ils nous prennent en otage d’une lutte politique imaginaire : ni de gauche, ni de droite, nous voulons pouvoir continuer à instruire les enfants que vous nous confiez.

Mais ne vous inquiétez pas et dormez tranquille, car nous serons « consultés », le Ministre ne cesse de le répéter.

Si depuis la précédente grande consultation de 2013, on est consulté mais pas entendu, là ce n’est pas une consultation, c’est un sketch : à la décharge de Vincent Peillon, nous avions reçu un courrier électronique pour nous informer de la consultation, avec un lien indiquant clairement comment y participer. Cette fois-ci, nous partons à la recherche du lien perdu : ils l’ont planqué dans les tréfonds des intertubes. Je ne sais pas, mais quitte à organiser une grande consultation du petit monde des professeurs, je la rendrais aisément accessible et consultable. Non, eux, ils l’ont planquée, mais comme ils veulent tout de même consulter à mort, n’importe qui peut se prononcer : moi, Madame Michu, n’importe qui et plusieurs fois s’il le faut.

Tout cela risque de nous donner des résultats fiables et solides avec une infographie colorée du Ministère à destination des enfants de cinq ans — on a vraiment eu le sentiment d’être pris pour des cons, je rappelle que nous sommes professeurs et que nous maîtrisons la « compétence » lire et comprendre un texte, fût-il alambiqué avec tout plein d’expressions rigolotes — nous expliquant pourquoi nous n’avions rien compris, ou étions de mauvaise foi, ou ne savions pas lire, ou étions de droite donc racistes.

Pendant ce temps, travailler dans certaines enclaves de la République Française, où même la Poste n’ose plus se rendre, relève plus de la guerre intellectuelle et morale que de la transmission de savoir…

Affichage trouvé en salle des profs
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