La stratégie de la fuite

Laugh-Out-Loud Cats #53 credits Ape Lad licence (CC BY-NC-ND 2.0)), via Flickr.

La prochaine fois que vous vous direz que « ce n’est pas grave », demandez-vous si ce que vous pensez est vrai ou pas ou si vous renoncez encore une fois.

Par Philippe P.

Laugh-Out-Loud Cats #53 credits Ape Lad licence  (CC BY-NC-ND 2.0)), via Flickr.
Laugh-Out-Loud Cats #53 credits Ape Lad licence (CC BY-NC-ND 2.0)), via Flickr.

J’en connais plusieurs qui se targuent d’être de bons négociateurs mais qui masquent derrière cette apparente qualité leur allergie au conflit. Donc plutôt que d’entamer la moindre dispute, que de déterrer la hache de guerre quand c’est nécessaire, ils préfèrent composer en se disant que « ce n’est pas grave ».

Et puis on a nous a tous éduqué en nous rappelant sans cesse que « c’est le plus intelligent qui cède ». Chez certains, céder devient une seconde nature. Et quelle que soit la personne à qui ils ont affaire, ils cèdent. Face au conjoint, aux collègues, aux supérieurs, etc., ils cèdent alors même qu’ils n’auraient pas voulu le faire et pour se rassurer ils se disent que « ce n’était pas si grave ».

Ce « ce n’est pas si grave » devient une sorte de mantra, une formule pour conjurer le sort dès lors qu’au fond d’eux-mêmes, ils savent qu’on a dénié leurs droits les plus élémentaires. Ravis d’avoir pu échapper au conflit dans l’instant, ils auront tôt ou tard à payer cette fuite en se faisant des reproches et notamment celui de s’être fait marcher sur les pieds et de n’avoir pas assez osé.

La lâcheté procure un bénéfice immédiat dont le prix s’échelonne à plus ou moins brève échéance par un amoindrissement de l’ego. On finit par s’en vouloir et parfois par ne plus se supporter. À force de dire que ce n’est pas grave, on finit dos au mur. Et quand on ne peut plus reculer, soit on se décide à contre-attaquer, mais ce n’est pas simple quand on ne l’a jamais fait, soit on décompense en dépression.

Bien sûr que pour un stoïcien ou un cynique, rien n’est grave. Mais ce sont là des systèmes philosophiques qui n’érigent pas pour autant la lâcheté en principe de vie. Sans doute que la majeure partie des choses ne sont pas graves. Encore faut-il se souvenir qu’on a un esprit de discernement qui nous permet justement de « discerner » l’essentiel de l’accessoire. Point n’est besoin de partir sabre au clair pour tout mais pour certaines choses et notamment nos principes.

Les principes ce sont les choses en lesquelles on croit, ce sur quoi on a fondé sa vie, ce qui nous sert de compas et nous servira à tracer notre route. Mélanges de sagesse, de croyances et de retour d’expériences, les principes, une fois qu’on les a acquis, ne se négocient pas.

En ce qui me concerne, l’image que je donne est celle d’un château-fort. Les gens sont les bienvenus dans la cour car le pont-levis est perpétuellement ouvert. En revanche, le donjon restera imprenable. Je préfère perdre par exemple un patient plutôt que de remettre un de mes principes en cause. Non, que je sois orgueilleux à ce point, mais plus simplement que j’aie mis quelques dizaines d’années à me bâtir ce donjon.

Samedi soir, une amie nous demandait si l’on aimerait remonter le temps et retrouver nos vingt ans. Je n’ai jamais été adepte de ce retour dans le passé mais pourquoi pas. Ce que je lui disais, c’était que j’aimerais pourvu que je puisse garder mes principes durement et chèrement acquis.

Par le passé, j’ai moi aussi été adepte du compromis allant parfois à la compromission. Par exemple, quand j’étais beaucoup plus jeune, je me suis laissé dépasser par certains patients qui ont pris barre sur moi. J’étais trop dans la « gentillesse » ce qui est stupide puisque je ne suis pas payé pour être gentil mais pour être efficace. Sans doute que par peur de déplaire ou par peur de perdre le patient, j’acceptais trop de certains au risque de rater l’entreprise que nous avions commencée.

Ce temps est révolu, j’ai quelques principes dont celui, même si je m’entends parfaitement bien avec l’ensemble de ma clientèle, de considérer que c’est moi qui tiens la barre et que si l’on vient me voir on s’en remet à moi. Les gens sont libres de me dire tout ou seulement ce qu’ils veulent me dire et je comprends qu’ils manifestent une certaine méfiance au début de la relation.

En revanche si j’observe au cours de la thérapie qu’il y a des zones d’ombre, je préfère que l’on en discute plutôt que de m’apercevoir que j’étais le seul à avoir joué franchement tandis que le patient se tenait à une distance respectable par peur ou crainte. Ne prescrivant aucun médicament, on ne peut se reposer que sur moi, sur ce que je dis ou recommande. Je n’ai que la parole pour être efficace. Si celle ci est remise en doute, ce que je ne conteste pas dans la mesure où les gens sont libres, alors je ne pourrais jamais être efficace.

Ça, c’est par exemple un de mes principes. Et j’en ai quelques autres. C’est à prendre ou à laisser et ce n’est pas négociable. Renoncer à ses principes, ce serait me renier moi-même. Je ne suis pas un héros. À notre époque de présentisme qui veut que tout le monde aurait été résistant durant la dernière guerre mondiale, je ne peux jurer de rien me concernant. Simplement à défaut d’avoir été un héros, je suis au moins certain que je n’aurais pas été collaborateur. Parce que justement, j’ai des principes.

Le fait de les respecter m’évite de me battre, si nécessaire, dos au mur. C’est toujours plus simple quand on a une marge de manœuvre. Bien sûr, l’affirmation de soi a des limites. Il existe des situations psycho-sociales complexes qui empêchent l’affirmation totale de soi, comme le travail ou l’amour, ou la rencontre avec les agents civils et militaires de l’État qui ont un pouvoir discrétionnaire sur vous !

Mais bon, quoiqu’il en soit, j’évite aujourd’hui de trop me dire que ce n’est pas grave. J’ai finalement appris que plein de choses n’étaient pas graves du tout ce qui n’entraînait pas le fait que rien ne soit grave pour autant. Il y a bien peu de principes à défendre finalement et c’est justement pour cela que cela vaut la peine qu’on les défende parfois.

La prochaine fois que vous vous direz que « ce n’est pas grave », demandez-vous si ce que vous pensez est vrai ou pas ou si vous renoncez encore une fois. Être facilitant a des vertus pacificatrices. Être trop facilitant présente des inconvénients pour l’ego.

Tout le monde n’est pas le chevalier Bayard, dit sans peur et sans reproches, ce n’est pas pour autant qu’il faille se rouler dans la fange de la compromission et des alliances crapuleuses.

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