Keynes et le triomphe de la macroéconomie

Comment le vocabulaire et les idées de Keynes se sont imposés en économie.

Par Vladimir Vodarevski

NPG x19133; Jan Christian Smuts; John Maynard Keynes, Baron Keynes by Unknown photographer
John Maynard Keynes en 1933 (domaine public)

John Maynard Keynes est sans doute le plus célèbre des économistes en France. Et les plus néophytes en économie connaissent généralement de nom le keynésianisme. C’est d’ailleurs le seul courant en économie qui est désigné du nom d’un individu. Les puristes déclareront que ce qu’on appelle keynésianisme ne correspond pas à la pensée du maître. Cependant, nous nous en tiendrons ici à l’acception courante du terme.

Une économie de la demande

C’est en 1936 que paraît l’ouvrage majeur de Keynes, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie. Keynes se place dans le cadre de l’équilibre général. Il considère que l’économie peut connaître un équilibre de sous emploi. Dans ce cas, il faut soutenir l’économie par la dépense, et notamment l’investissement public. Selon Keynes, l’injection de monnaie dans l’économie a un effet multiplicateur. Par exemple, l’État décide d’investissements publics. Les entreprises voient augmenter la demande. Elles livrent plus de produits et doivent en conséquence embaucher pour produire. Ce qui entraîne des dépenses de consommation. L’augmentation de la demande provoque des anticipations positives. C’est-à-dire que les entreprises investissent, anticipant une hausse de la demande, ce qui provoque une distribution d’argent, et donc des achats, qui provoquent des anticipations positives, et ainsi de suite. Un cercle vertueux s’enclenche. L’effet de la dépense de départ est multiplié. C’est le concept du multiplicateur keynésien.

Keynes place son raisonnement explicitement dans le contexte de la loi de Say. Il considère que cette loi empêche les économistes classiques et néoclassiques (Keynes englobe les deux courants dans le terme classique) d’envisager l’éventualité même d’une crise de sous-emploi. Keynes a une interprétation très particulière de la loi de Say. Selon lui, la loi de Say postule que l’offre crée sa propre demande. Or, comme le souligne Steven Kates, la loi de Say ne dit rien de tel. Elle constate que des produits et des services s’échangent contre des produits et des services. De même, Steven Kates1 montre que non seulement la loi de Say n’empêchait pas les classiques et les néoclassiques d’envisager une récession et le chômage, mais que c’était justement la loi de Say qui envisageait les fluctuations de la conjoncture. L’interprétation de la loi de Say par Keynes est donc totalement fallacieuse. Pourtant, comme le souligne également Steven Kates, cette interprétation s’impose. Même parmi les opposants au keynésianisme. Steven Kates n’apporte pas d’explication à cette évolution. Pour ma part, j’incriminerais la notion d’équilibre mathématique, à laquelle Keynes a été nourri, à l’école de Cambridge. Mathématiquement, les dépenses d’investissement doivent se retrouver quelque part.

Keynes a donc imposé l’idée que la dépense créait la croissance. Sa démonstration est bancale. Cependant, cela n’a pas d’importance méthodologiquement, car ses hypothèses ont été mathématisées, avec l’avènement, ou plutôt le triomphe, de la macroéconomie.

Le triomphe de la macroéconomie

La théorie keynésienne a très vite été mathématisée, même si Keynes n’y était pas favorable. Cette mathématisation reprend des outils développés par les néoclassiques, comme les courbes d’offre et de demande. Mais son approche est totalement différente.

La macroéconomie ne mathématise pas le comportement de l’individu. Elle traite directement des grandeurs globales : l’offre globale, la demande globale, etc. Elle va étudier l’effet d’une hausse des dépenses publiques sur la demande globale par exemple. L’individu n’étant pris en considération qu’à travers les anticipations.

La macroéconomie reprend les thèses keynésiennes et des outils néoclassiques. C’est pourquoi on l’a appelée aussi économie de la synthèse. Synthèse keynésienne ou synthèse néoclassique, cela désigne la même chose.

Le raisonnement littéraire n’est plus du tout pris en compte. C’est la réalité qui doit valider la théorie, à travers les statistiques. Peu importe donc que le raisonnement de Keynes prenne autant de liberté avec la loi de Say. Nous sommes dans une approche mathématique : un travail à partir d’une hypothèse. C’est la confrontation avec la réalité qui doit valider l’hypothèse.

Même la majorité des non-keynésiens reprend l’approche macroéconomique. Il en est ainsi par exemple du monétarisme, dont un des chefs de file est le célèbre Milton Friedman. Ce courant reprend la théorie quantitative de la monnaie, selon laquelle la création monétaire est un facteur inflationniste, en la développant. Il est donc à l’opposé du keynésianisme. Mais l’approche est la même : la macroéconomie, validée par la réalité, et l’individu pris en compte à travers les anticipations. Les anticipations sont juste différentes. En cas de hausse de la dépense publique, c’est ici une hausse de l’inflation qui est anticipée.

La théorie économique a donc profondément changé depuis Adam Smith, cette évolution étant parachevée par le triomphe de la macroéconomie. Auparavant, le raisonnement était littéraire. Aujourd’hui, il est mathématique et statistique. Avec toujours les deux pôles, l’un considérant que la dépense permet de relancer l’économie, l’autre non. Et avec toutes les variantes entre ces deux pôles. Ainsi, face aux échecs des politiques de dépenses publiques durant la crise des années 1970-80, on a pu dire que certaines crises sont des crises de la demande, nécessitant un soutien à la demande, et d’autres des crises de l’offre, nécessitant de soutenir le processus de l’offre.

Il n’y a plus de référence à la loi de Say, et à la notion d’échange. C’est une conséquence de la disparition du raisonnement littéraire. La loi de Say n’est évoquée que dans son interprétation keynésienne, même pour ceux qui la soutiennent. C’est-à-dire que les dépenses d’investissement des entrepreneurs sont diffusées dans l’économie, à travers les achats, et la distribution de salaires, et qu’elles soutiennent ainsi l’économie.

Le vocabulaire keynésien s’impose

On remarquera à quel point le vocabulaire keynésien s’est imposé. Ainsi on distingue théorie de l’offre et de la demande, sans plus aucune mention de l’échange volontaire source de richesse. De même, les statistiques sont keynésiennes. Par exemple, les médias s’en font largement l’écho, on surveille les composantes de la demande : la consommation, les exportations.

L’idée d’anticipation positive s’est imposée également. Quand la croissance faiblit, on l’attribue à la morosité. Et on considère qu’il faut envoyer des signaux positifs pour relancer l’économie.

Enfin, quand on parle de relancer l’économie, ou d’une politique de croissance, c’est à la théorie keynésienne qu’il est fait référence : une relance de l’économie par la dépense publique. A contrario, une politique de l’offre, ou basée sur l’échange, qui impose des réforme structurelles, est appelée politique d’austérité. Ce qui est absurde : la politique de l’offre (si on reprend les termes keynésiens) est aussi une politique de relance. Les mots que nous entendons, que nous employons, qui nous sont assénés comme des vérités, sont ainsi connotés. Il faut s’en souvenir à chaque fois qu’il est question d’économie.

En conclusion, on soulignera que l’économie est passée définitivement à la mathématisation, abandonnant les raisonnements littéraires des « classiques ». Le but est d’asseoir son caractère scientifique. Cependant, le débat reste entier : est-il préférable de soutenir l’économie par la dépense ou de libérer l’offre ?


Sur le web.

  1. Steven Kates, Say’s law and the keynesian revolution, Edward Elgar Publishing Ltd, 2009.