Le « taux d’intérêt naturel » est toujours positif, et ne peut être négatif

argent poche credits marine B (licence creative commons)

La notion de « taux d’intérêt réel d’équilibre négatif » a-t-elle un sens ?

Par Thorsten Polleit.

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Certains économistes ont soutenu que « le taux d’intérêt réel d’équilibre » (c’est-à-dire le « taux d’intérêt naturel » ou le « taux d’intérêt originaire ») est devenu négatif, puisque la « stagnation séculaire » aurait prétendument causé un « excès d’épargne ».1

L’idée est que l’épargne aurait excédé l’investissement, et qu’un taux d’intérêt négatif serait indispensable pour réajuster l’épargne à l’investissement. Du point de vue de l’école Autrichienne d’économie, la notion d’un « taux d’intérêt réel d’équilibre négatif » n’a strictement aucun sens.2

Afin de démontrer cela, procédons étape par étape. Pour commencer, nous devons distinguer deux types de taux d’intérêt : il y a, d’une part, le taux d’intérêt de marché ; et, d’autre part, le taux d’intérêt originaire.

Le taux d’intérêt de marché est issu de l’offre et de la demande pour l’épargne sur le marché. Il peut être observé, par exemple, dans les dépôts, les obligations et les prêts pour différentes échéances et qualités de crédits.

Le taux d’intérêt originaire est une catégorie de l’action humaine impliquant qu’un homme qui agit évalue les biens disponibles dans le présent comme supérieurs aux biens disponibles dans le futur. En d’autres mots : Les biens futurs s’échangent à un prix réduit relativement aux biens présents. Par exemple, 1 euro disponible aujourd’hui est préféré à un euro disponible dans un an.
Si 1 euro, qui sera reçu dans un an, est évalué à 0,909 euro, le taux d’intérêt originaire est de 10%. (1 euro divisé par 0,909, que l’on soustrait à 1, nous donne 0,10, soit 10% en l’occurrence) 10% est donc ici le taux d’intérêt originaire (toute prime étant négligée par ailleurs).

Le taux d’intérêt originaire reflète un différentiel de valeur

Le taux d’intérêt originaire est l’expression d’un différentiel de valeur, qui résulte de ce que l’on appelle la préférence temporelle3. La notion de préférence temporelle indique que l’homme qui agit préfère une satisfaction présente de ses désirs à une satisfaction future de ses désirs.

La préférence temporelle est, toujours et partout, positive ; il en va de même pour le taux d’intérêt originaire. Ceci est, en premier lieu, ce que le sens commun nous dit.
Si le taux d’intérêt originaire est proche de zéro, cela signifie que vous préféreriez deux pommes disponibles dans, disons, 1000 ans, plutôt qu’une pomme aujourd’hui. Un véritable taux d’intérêt originaire nul implique que l’horizon de planification de l’acteur, ou la « période de provision », est infiniment longue ; ce qui est une autre façon de dire que l’acteur n’agirait jamais, mais reporterait continuellement l’accomplissement de ses objectifs à plus tard.

L’idée que la préférence temporelle et l’intérêt originaire puissent être nuls ne semble pas seulement absurde, elle est également logiquement impossible : la préférence temporelle positive et le taux d’intérêt originaire positif sont logiquement déductibles de l’axiome vrai et irréfutable de l’action humain.

L’action humaine est un comportement intentionnel, et implique ainsi l’emploi de moyens pour parvenir à des fins. L’action requière du temps (elle ne peut être conçue autrement). Ainsi, le temps est un moyen rare et indispensable pour parvenir à ses fins. En tant que tel, il doit être économisé, ce qui implique nécessairement qu’une satisfaction plus tôt des désirs et préférée à une satisfaction plus tardive de ces mêmes désirs.

Pour des raisons (praxéo-)logiques, donc, la préférence temporelle et le taux d’intérêt originaire ne peuvent tomber à zéro, et encore moins devenir négatifs. Les implications d’un taux d’intérêt négatif ne peuvent même pas être conçues par un esprit humain : un taux d’intérêt originaire de zéro implique déjà l’absence totale d’action.

Des arguments peu convaincants

Cependant, certains prétendent qu’en raison d’incertitudes grandissantes relatives à une plus grande espérance de vie, les gens pourraient de plus en plus préférer la consommation future à la consommation présente ; et que cela pourrait pousser la préférence temporelle et le taux d’intérêt originaire dans le champ négatif.

Sans aucun doute, la préférence temporelle des personnes peut décliner au cours du temps, impliquant que l’épargne issu des revenus présents augmente, tant dis que la consommation baisse. Quoique la préférence temporelle, et ainsi le taux d’intérêt originaire, puissent baisser, pour des raisons logiques, toutefois, ils ne peuvent atteindre zéro, et encore moins devenir négatifs.
Un autre argument fait référence au problème de la « saturation » et se présente ainsi : Supposons que vous ayez deux pommes, et que vous mangiez l’une d’elles. Votre faim est maintenant saturée, de sorte que vous préférez manger la pomme restante demain plutôt qu’aujourd’hui. Cela ne prouve-t-il pas que les gens puissent apprécier davantage des biens futurs à des biens présents, et que la préférence temporelle et le taux d’intérêt originaire peuvent être négatifs ?

Non. La non-consommation de la seconde pomme peut aisément être expliquée par le fait que l’utilité marginale d’une pomme mangée tout de suite est inférieure à l’utilité marginale d’une pomme consommée demain, ou un autre jour ; et ce même si l’utilité marginale future est réduite par un taux d’intérêt originaire positif.

Cela dit, l’exemple précédent est une mauvaise interprétation4. Il n’illustre pas le cas pertinent, à savoir le cas dans lequel l’homme qui agit considère des alternatives différentes d’un seul et même bien – et ainsi, ne prouve absolument pas que la préférence temporelle et le taux d’intérêt originaire puissent être négatifs.

La fin de l’économie de marché

Quelle relation entretiennent le taux d’intérêt de marché et le taux d’intérêt originaire ? Dans le marché de l’emprunt, par exemple, le taux d’intérêt des emprunts est ajusté au taux d’intérêt originaire. Si, par exemple, le taux d’intérêt originaire est de 2 % et que la prime de crédit et d’inflation sont chacune de 1 %, alors le taux d’intérêt de marché sera de 4%.

Les taux d’intérêt de marché peuvent devenir négatifs en termes réels. Dans une « économie entravée », par exemple, la banque centrale peut forcer le taux d’intérêt réel de marché à être négatif. Cependant, cela ne représente pas, et ne peut pas représenter un équilibre, puisque la préférence temporelle, et donc le taux d’intérêt originaire, ne peuvent être négatifs.

Si une banque centrale parvenait réellement à rendre tous les taux d’intérêts de marché négatifs en termes réels, alors l’épargne et l’investissement s’arrêteraient avec retentissement : puisque la préférence temporelle et le taux d’intérêt originaire sont toujours positifs, « l’épargne capitaliste » – l’accumulation de biens destinés à améliorer le processus de production – prendrait fin. La consommation du capital s’ensuivrait, renvoyant l’humanité à la pauvreté. Ce serait la fin de l’économie de marché.

Il peut être intéressant de noter dans ce contexte que, par exemple, les nationaux-socialistes allemands ont appelé de leurs vœux l’abolition, la prohibition du taux d’intérêt. Vous savez maintenant pourquoi : Sans un taux d’intérêt (originaire) positif, l’économie de marché cesserait de fonctionner.

Le véritable objectif des politiques prônant un taux d’intérêt négatif

Pour certaines raisons, ceux qui prétendent que le taux d’intérêt originaire est devenu négatif semblent négliger le fait que le taux d’intérêt originaire est un phénomène qui ne se limite pas aux marchés du crédit. Il se répand sur tous les marchés dans lesquels ont lieu des échanges entre des biens présents et des biens futurs.5

Par exemple, le taux d’intérêt originaire prévaut à chaque étape, dispendieuse en temps, de la production indirecte de l’économie. Le taux d’intérêt originaire existe également sur le marché boursier, où des investisseurs échangent de la monnaie présente contre une créance sur de la monnaie future (c’est-à-dire le paiement d’un dividende de l’entreprise).

S’ils veulent être cohérents, ceux qui croient en un taux d’intérêt originaire négatif devraient appeler de leurs vœux une politique qui ne rende pas seulement les taux d’intérêt négatifs en termes réels sur le marché du crédit, mais également, par exemple, sur les marchés boursier et immobilier.

Cependant, une politique qui détruit la valeur des entreprises et la richesse immobilière du peuple n’aurait pas les faveurs de la majorité de la population ; et les économistes qui recommanderaient une telle politique ne peuvent s’attendre à être acclamés.

La conséquence d’une politique de taux d’intérêt de marché négatif devrait être maintenant évidente : C’est en fait une politique perfide pour faire chuter la valeur réelle d’une dette colossale ; c’est une recette pour semer le chaos dans l’économie.

  1. 1. Cf., par exemple, Gregory Mankiw, « It May be Time for the Fed to Go Negative », New York Times, 18 Avril 2009 ; ou la discussion donnée par Larry H. Summers au Forum Économique du FMI, 8 Novembre 2013.
  2. 2. Sur le sujet de la théorie de l’intérêt basée sur la préférence temporelle pure, cf. M. Herbener, ed. The Pure Time-Preference Theory of Interest (Auburn, Ala.: Mises Institute, 2011).
  3. 3. Pour une explication approfondie, cf. Ludwig von Mises, L’Action Humaine, Chapitre XIX : « Le taux d’intérêt ».
  4. L’exemple correct serait le suivant : Vous avez faim et vous avez une pomme. Dans ce cas, sans nul doute, vous préfèreriez manger la pomme aujourd’hui plutôt que demain. En d’autres mots : vous appréciez (évaluez) plus la pomme disponible immédiatement aujourd’hui que celle qui sera disponible demain.
  5. Cf. Murray N. Rothbard, Man Economy, and State (Auburn, Ala.: Mises Institute, (1962) 2001), chapter 6 “Production: The Rate of Interest and Its Determination,” pp. 313 – 386.