Imitation Game : à côté de la plaque

Le film du norvégien Morten Tyldum avait tout pour séduire mais il échoue lamentablement. Que s’est-il passé ?

Par Victoria Melville

the_imitation_gameLe film du norvégien Morten Tyldum avait tout pour séduire a priori. Une histoire passionnante, celle d’Alan Turing se déroule au cours d’une période aux enjeux dramatiques : la Seconde Guerre mondiale avec des acteurs reconnus pour leur talent : Benedict Cumberbatch, Keira Knightley et une flopée de seconds rôles tous plus talentueux les uns que les autres : Charles Dance, Allen Leech, Matthew Goode, que les amateurs de séries TV auront tous reconnus. Pour autant, rien ne semble fonctionner selon les projets du réalisateur. Que s’est-il passé ?

Le film se déroule sur plusieurs périodes simultanées : la fin des années 20, c’est-à-dire l’enfance de Turing, le début des années 1950 au cours desquelles le mathématicien vient de se faire cambrioler, et les années 40 qu’il raconte au policier qui l’interroge. En effet, Alan Turing a participé pendant plusieurs années aux travaux relatifs au décryptage de la machine Enigma, système de chiffrement compliqué utilisé par l’armée allemande pendant la Seconde Guerre mondiale. Réputé inviolable, le système de chiffrement est néanmoins cassé par le travail acharné et le talent de Turing et de son équipe qui parviennent à déchiffrer par la suite les messages codés et accélérer la fin du conflit mondial. Le film se présente comme une ode au génie de Turing tout en soulignant ses difficultés sociales et les souffrances qu’il a dû endurer du fait de son homosexualité dans l’Angleterre puritaine des années 1950 qui avait encore recours à la castration chimique.

Trop d’approximations

Rien dans ce film ne sonne juste, ni artistiquement, ni historiquement. Si l’on peut admettre la nécessité de prendre quelques libertés avec la réalité historique pour en faire un objet artistique plaisant, on peut aussi regretter que l’histoire de Turing ait été à ce point réécrite et noyée dans les poncifs les plus lourds et les plus malvenus. Alan Turing était un génie. C’était aussi vraisemblablement quelqu’un de relativement déséquilibré, même si l’on n’en sait pas grand-chose.
La légende dit qu’il s’est suicidé en consommant une pomme empoisonnée au cyanure et les raisons de sa mort restent floues. Il n’était pas pour autant nécessaire d’en faire ce personnage caricatural, à la limite de l’autisme, arrogant et incapable d’avoir la moindre relation sociale, notamment avec ses collègues. Cette manière de dépeindre le scientifique tend à le rabaisser en le dépeignant comme un génie solitaire qui a réussi seul, envers et contre tous, à trouver la solution au problème posé au début du film, au mépris de toute considération pour ses proches qui se tuent à la tâche en pure perte.

Le film enchaîne poncifs et caricatures du début à la fin, dans un exercice de style lourd et à la limite de l’ennui, alors même qu’aucun sujet vraiment technique n’est abordé, ce qui est parfaitement compréhensible dans un film grand public. Les personnages secondaires sont soit inconsistants soit caricaturaux. Le sous-emploi des personnages de Matthew Goode et Allen Leech est extrêmement regrettable et la réécriture complète de leur rôle dans les opérations laisse perplexe.

Dans la réalité, rien ne s’est déroulé de cette manière. Si l’enfance de Turing est à peu près correcte, notamment ses sentiments pour son camarade de classe Christopher, la période qui se déroule pendant la Seconde Guerre mondiale est absolument fausse. Turing n’a pas cassé le système tout seul dans son coin mais dans un effort collectif avec ses collègues. Quant à sa machine, il ne l’a même pas inventée lui-même mais a amélioré un système polonais préexistant. Par ailleurs, la machine ne permettait pas de déchiffrer les messages de la marine alors qu’on voit l’équipe décrypter des messages de sous-marins pendant la moitié du film. La machine ne permettait que d’aider à la traduction de communications de l’armée de l’air.

Alan Turing n’a pas non plus dissimulé le fait que John Cairncross était un espion soviétique qui l’aurait fait chanter en menaçant de divulguer le secret de son homosexualité. En réalité, les deux hommes ne se connaissaient pas le moins du monde, ils ne travaillaient pas ensemble et Alan Turing ne s’est pas rendu coupable de haute trahison en cachant une information d’une importance aussi capitale. L’outil de Turing ne s’est jamais appelé Christopher mais Victory. On s’étonne aussi de l’absence totale des Américains pendant tout le film alors qu’ils étaient présents à Bletchley Park pendant une bonne partie des opérations. Tout ceci est parfaitement ridicule.

Par la suite, s’il est vrai qu’il a été cambriolé dans les années 1950, ce qui a donné lieu à des interactions très infortunées avec la justice, tout ceci s’est déroulé en 1952 et non 1951. Était-ce si difficile de vérifier ? Par la suite, il ne fut jamais soupçonné d’être un espion soviétique non plus (c’est une obsession !) et n’a pas dû révéler de secrets à un inspecteur de police pour démontrer son innocence ou son patriotisme. C’est plus prosaïquement qu’il a été cambriolé par un homme avec lequel il avait eu une relation et c’est la découverte de sa culpabilité qui a également mis au jour son orientation sexuelle qu’il a admise sans discussion. Il fut ensuite tragiquement condamné à la castration chimique, laquelle a pu entraîner son suicide en 1954, mais rien n’est moins sûr.

Pauvres génies au cinéma

Ce film est une nouvelle illustration de la manière extrêmement caricaturale dont les scientifiques sont représentés au cinéma. Ici, nous avons affaire à un homme extrêmement intelligent mais visiblement froid, presque sans cœur, arrogant et asocial. Il ne parvient à susciter la sympathie réellement que lorsqu’il échoue ou qu’il montre ses faiblesses humaines. Le mythe du savant fou est exploité à fond, même s’il n’a véritablement aucune consistance.

À ce titre, la scène la plus ridicule est certainement celle où l’on voit Turing avec ses petits bouts de papier pleins d’équations et de graphes incompréhensibles pour le commun des mortels, qu’il accroche au mur de son coin de bureau en refusant catégoriquement la moindre discussion avec ses collègues qu’il considère comme inférieurs intellectuellement et donc inaptes au moindre échange avec lui. Sérieusement ? On parle tout de même d’un scientifique qui était aussi un sportif de haut niveau, qui a passé sa thèse aux États-Unis, avait visité de nombreux pays dans le monde, notamment la France, et était très curieux, bien au-delà des méthodes de cryptographie.

Tout dans ce film vise à rabaisser le scientifique, à montrer que dans son monde de science froide et calculée, il n’y a pas de place pour les émotions, les sentiments, comme si sa vie intérieure était nécessairement moins riche que celle de tout un chacun car pleine de chiffres. C’est intéressant. On le voit même, à la fin du film, comme enchaîné à sa machine qu’il a affublée du nom de Christopher, en souvenir de son ami d’enfance et premier amour. Totalement détaché de tout sentiment humain, Alan Turing est devenu amoureux de sa machine… Dans la mesure où l’on n’est pas capable de comprendre ce qui se passait dans la tête d’Alan Turing, le mieux est encore de le ridiculiser, afin certainement d’avoir l’air moins stupide lorsqu’on parle de lui.

Dans la réalité, Alan Turing n’était pas autiste et il s’entendait bien avec ses collègues. Il a eu des amitiés longues et solides. Par ailleurs, ses sentiments pour Joan Clarke étaient réels, même s’ils n’étaient pas d’une nature sexuelle. On dirait que le seul sujet qui intéresse vraiment le réalisateur est la sexualité d’Alan Turing. Mille excuses, j’avais cru que le film évoquait son travail sur Enigma. Mais apparemment, rien de tout cela n’a d’importance face aux tortures infligées aux homosexuels dans l’Angleterre de cette époque. Tout cela est sans le moindre doute vrai, mais c’est un autre film, une autre histoire, qui aurait nécessité des faits plus réels, plus tangibles, plus exacts. À chasser plusieurs lièvres pendant tout le film, tout est survolé, mal survolé, beaucoup trop incorrect historiquement et idéologiquement biaisé.

Le pauvre Alan Turing méritait autre chose que se faire martyriser de la même manière que John Nash dans le film de Ron Howard, Un Homme d’exception, ou Mark Zuckerberg dans celui de David Fincher, The Social Network, véritables caricatures où l’on voit les scientifiques jusqu’à écrire leurs équations sur les fenêtres et les murs et refuser toute relation sociale normale, à la différence près que le film de Fincher reste un bon divertissement, contrairement aux deux autres. Aucun de ces trois hommes n’est ou n’a été ainsi.

The Imitation Game échoue donc sur tous les plans. C’est un film démagogique, excessivement faux historiquement, qui ne permet pas de mieux cerner certains événements de la Seconde Guerre mondiale et encore moins la personnalité d’Alan Turing. Restent les acteurs dont le talent est indiscutable mais totalement gâché dans cette grande noyade cinématographique.

  • Imitation Game, drame américano-britannique, réalisé par Morten Tyldum (sortie nationale le 28 janvier 2015), avec Benedict Cumberbatch, Keira Knightley, Matthew Goode, Allen Leech, Charles Dance. Durée : 1h55mn.