« Exodus, Gods And Kings » : vers un renouveau du film biblique américain ?

Affiche Exodus Gods and Kings (tous droits réservés)

Ridley Scott veut nous présenter une histoire à dimension humaine, mais les personnages sont peu vraisemblables voire lassants.

Par Harry Bos
Un article de Trop Libre

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« Are men the property of the State, or are they free souls under God? This same battle continues throughout the world today. »1 Ces phrases ne sont pas du réalisateur Ridley Scott, auteur du récent Exodus : Gods and Kings mais d’une légende de l’Age d’or hollywoodien : Cecil B. DeMille les prononce lui-même  devant un énorme rideau, en guise d’introduction de son dernier film Les dix commandements (1956). Procédé inhabituel, DeMille l’avoue lui-même, mais le film, en l’occurrence son deuxième sur le même sujet2, l’est aussi, dit-il, car il touche au sacré, la Sainte Bible.

Cinéma à message

On touche ici à ce qui, selon plusieurs observateurs3, constitue l’essentiel du péplum américain. C’est du grand spectacle, c’est du divertissement, certes, mais ce sont aussi des histoires qui parlent de la réalité contemporaine du spectateur. Bref, c’est du cinéma à message et la popularité du genre s’explique également par l’envie du spectateur de l’époque de les entendre. Comme la plupart des péplums américains touchent à la Bible, à l’histoire du peuple juif, la passion du Christ ou des premiers chrétiens, l’autre peuple élu, les Américains, y est très sensible. Et le message de Cecil B. de Mille est sans ambiguïté : l’Égypte tyrannique de son temps est l’URSS communiste.

Pourtant et heureusement, le péplum américain n’est pas univoque. Tous ces films ne sont pas aussi anti-communistes et religieusement orthodoxes que ceux de DeMille. Spartacus de Stanley Kubrick (1960) a comme scénariste Dalton Trumbo, l’un des « Dix d’Hollywood », blacklisté à l’époque du maccarthysme. La chute de l’Empire romain d’Anthony Mann (1964), l’un des derniers grands péplums américains avant la longue disparition du genre sur le grand écran, peut être interprété comme une plaidoyer pour le civil rights mouvement, mouvement pour l’égalité des droits des Noirs américains.

En 2000, c’est le même Ridley Scott qui ressuscite le péplum américain avec son Gladiator, une relecture des grands spectacles de l’âge d’or du genre, notamment Spartacus et La chute de l’Empire romain. Scott rompt résolument avec le côté kitsch et campe des films classiques ; c’est notamment visible dans les scènes de bataille, extrêmement réalistes, voire crues, où l’on ne voit que du sang et de la boue. Mais il ne se soustrait pas à la règle d’inclure un message contemporain car tout son film est une réflexion sur le pouvoir et les dangers d’un empire, ceci au moment même où les États-Unis sont considérés (et se considèrent !) comme l’unique superpuissance dans le monde.

Quatorze ans après, Scott revient donc avec Exodus : Kings and Gods, le deuxième péplum biblique de 2014 après Noé de Darren Arenofsky. Le point de départ d’Exodus est le pharaon Seti I (John Turturro), qui préfère que l’héritier de l’Empire ne soit pas son fils, Ramsès (Joel Edgerton), mais Moïse (Christian Bale), général et considéré comme membre de la famille royale. Pourtant, c’est Ramsès qui monte sur le trône et Moïse se voit exilé dans le désert. D’allié, il devient le pire ennemi du nouveau souverain qui tente même de le faire assassiner lors de son exil. On pense évidement à l’intrigue de Gladiator, sauf que le lourd contexte de l’Ancien Testament change complètement la donne.

Car le juif Moïse est prédestiné par Dieu à libérer son peuple de l’emprise esclavagiste du pharaon et à le ramener dans son pays d’origine. Rôle que l’intéressé a du mal à endosser. C’est un jeune et étrange garçon, uniquement visible à Moïse, qui lui parle des desseins du Seigneur pour lui et son peuple. Son nom est Malak, « messager » en hébreu, un mot souvent identifié avec les Anges de Dieu. Le dialogue entre Malak et Moïse n’est pas toujours facile, parfois même conflictuel. Malak est souvent vague sur les projets concrets de Dieu, son côté Moïse reste fréquemment dans le doute et l’incertitude. Désespéré, il veut même à plusieurs reprises jeter l’éponge.

C’est ici où le film se distingue des Dix Commandements. Scott et son équipe de scénaristes ont considéré qu’il faut « dédiviniser » l’histoire de l’Exode pour qu’elle devienne crédible aujourd’hui. DeMille est toujours resté dans l’orthodoxie biblique la plus totale quant à l’interprétation de l’histoire. Pour lui, le Dieu vengeur de l’Ancien Testament est une réalité, son Moïse n’est que l’instrument divin, sans état d’âme. Il est aussi raide que le Dieu à qu’il obéit, alors que le Moïse de Scott reste un homme comme vous et moi.

Crédibilité ?

Quant à la dimension contemporaine, Exodus, comme le film de DeMille, s’interroge bien sûr sur l’esclavage mais aussi sur les moyens plus ou moins légitimes de gagner sa liberté. Peut-on prendre les armes, doit-on se comporter comme des terroristes ? Faire périr en masse des innocents, notamment des enfants ? Même la question de la fondation de l’État d’Israël est posée car, reconnaît Moïse, l’arrivée des Juifs en Terre promise, qu’il qualifie même « d’invasion », provoquera des problèmes. Les réactions très hostiles que le film a provoquées dans plusieurs pays arabes et son interdiction reposent sur des contresens et sont la preuve que les contestataires n’ont pas vu le film.

Est-ce qu’Exodus est pour autant l’œuvre d’une importance comparable à Gladiator ? Est-ce un film qui nous convainc véritablement, aussi bien par son propos, son traitement que par son aspect visuel ? Oui sur le dernier point. La bataille contre les Hittites – un événement historique capital pour la survie de l’Égypte même si elle eut lieu plus tard dans la vraie histoire – est réussie et à partir de la séquence des plaies, on se laisse facilement emporter par ce qu’on voit.

Mais par rapport au contenu, le récit proprement dit, le film rate justement ce qu’il veut atteindre : la crédibilité. Scott veut nous présenter une histoire à dimension humaine, mais les personnages, sauf Moïse et seulement par moments, sont peu vraisemblables voire lassants. Le pharaon Ramsès notamment dépasse aisément le ridicule et ressemble plus à la momie de la comédie homonyme de Stephen Sommers (1999) qu’au souverain majeur d’un grand empire.

Un genre qui nous parle encore ?

Des films bibliques, dirait-on, c’était bon pour DeMille et son époque, mais aujourd’hui, quand on n’est pas créationniste, adhérent aux thèses du Tea Party ou témoin de Jéhovah, difficile d’adhérer aux adaptations telles que Les dix commandements, même si ce film reste remarquable pour son utilisation des couleurs et des effets spéciaux.

Justement, Noé de Darren Arenofsky, avec de nouveau Russel Crowe, star de Gladiator, pourrait servir de justification à la survie du genre. Certes, c’est un objet étrange et hybride ; le film est par moments excessif et insaisissable : il navigue un temps entre le fantastique et l’écologique pour se terminer en drame familial ! Mais au moins c’est une œuvre originale par un réalisateur qui propose un regard personnel sur son personnage principal.

  • Exodus : Gods And Kings, péplum américain de Ridley Scott (sortie nationale le 24 décembre 2014), avec Christian Bale, Joel Edgerton, John Turturro, Aaron Paul, Ben Mendelsohn, Sigourney Weaver, Ben Kingsley. Durée : 2h31mn.


Sur le web.

  1. « Les hommes sont-ils la propriété de l’État ou sont-ils des âmes libres sous la protection de Dieu ? Ce même combat continue à faire rage aujourd’hui, dans le monde entier. »
  2. En 1923, DeMille réalise une première version muette où l’histoire égyptienne n’est que le préambule d’un récit contemporain. C’est son tout premier péplum et les scènes du désert égyptien sont filmées sur la plage près de Los Angeles. Plusieurs plans de cette version spectaculaire sont littéralement repris dans la version de 1956.
  3. Notamment la latiniste Maria Wykes, dans son Projecting the Past: Ancient Rome, Cinema and History (1997).
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