La BCE ouvre les vannes

Mario Draghi en juin 2014 (Crédits : ECB European Central Bank, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.

Le président de la BCE a annoncé une inondation monétaire en vue de relancer l’économie.

Par Stéphane Montabert

Mario Draghi en juin 2014 3 (Crédits ECB European Central Bank, licence Creative Commons)

Le secret de Polichinelle était tombé depuis longtemps ; tout le monde savait que la BCE allait procéder à un « assouplissement quantitatif », de son nom anglais Quantitative Easing (QE) – autrement dit, l’utilisation massive de la planche à billets pour éponger des dettes des États. Restait à savoir quels seraient son montant et ses modalités. Quelques jours plus tôt, on annonçait une fourchette entre 500 et 1000 milliards d’euros ; le matin même, les spéculations faisaient état d’un programme, courant jusqu’en 2016 sur 50 milliards d’euros par mois. Les bourdes de communication n’aidèrent pas à garder le secret.

Aussi, lorsque Mario Draghi monta à la tribune jeudi après-midi pour annoncer la nouvelle politique de la BCE, il entama une conférence de presse aussi attendue que peu surprenante – bien qu’il soit toujours amusant d’assister au spectacle d’un banquier central contraint d’afficher ses intentions avec un minimum de sincérité.

Les rumeurs n’étaient visiblement pas tombées loin. La BCE lance un programme de rachat de dettes publique et privée de mars 2015 jusqu’à fin septembre 2016 pour un montant de 60 milliards d’euros par mois, soit une enveloppe totale de 1140 milliards d’euros.

C’est une somme gigantesque, démesurée, incompréhensible. Essayons de lui donner un peu de substance :

  • C’est environ l’intégralité de la valeur immobilière de la ville de Paris au prix du marché 2015 (8224 euros moyens du mètre carré).
  • C’est plus de 22 700 euros à la seconde.
  • C’est 3 400 euros par être humain habitant en zone euro.
  • Sous la forme de billets de 500 euros alignés les uns à côté des autres, cette somme représente un peu plus de neuf fois le tour de la terre.
  • Ces mêmes billets pèseraient 3 648 tonnes.

Heureusement, nous avons transcendé l’ère de la monnaie-papier pour l’électronique pure, ce qui nous épargne ces petits problèmes d’intendance, et permet accessoirement à Nicolas Rossé de larguer un énorme mensonge sur les ondes de la RTS :

[Jusqu’ici] la banque centrale a abaissé son taux d’intérêt. Conséquence, tous les autres taux deviennent moins chers, les emprunts, les hypothèques, les emprunts d’État, les emprunts à la consommation deviennent moins chers, tout vous pousse à consommer. Mais quand le taux directeur de la banque centrale est au plus bas comme aujourd’hui et que ça ne marche pas, il ne reste que ce Quantitative Easing. Alors le principe est très simple : la Banque Centrale Européenne va créer des centaines de milliards d’euros par simple écriture, aucun billet n’est imprimé, on ne fait donc pas marcher la « planche à billets »… Des centaines de milliards d’euros pour acheter des obligations d’État, voire des titres d’entreprise… Des centaines de milliards d’euros pour stimuler la consommation, pour créer un petit peu d’inflation et relancer la croissance, c’est du moins l’espoir de la Banque Centrale Européenne.

Avec des journalistes économiques de ce calibre, nul doute que le grand public est informé au mieux de ses intérêts ! Faut-il être un génie pour comprendre que la problématique de la « planche à billets » n’est pas liée au fonctionnement de rotatives d’imprimerie mais à la création de monnaie ex-nihilo ?

Le QE est une création gigantesque de monnaie, destinée à provoquer un « choc de confiance » (je n’invente rien). Dans la pensée magique keynésienne, la consommation est tout. L’économie s’apparente à une machine dont on règle le régime en triturant une petite buse par ici, une admission d’essence par là, et tout ça ronronne comme une horloge, voire tellement bien – ne boudons pas notre talent – qu’il faut parfois calmer le jeu pour éviter la surchauffe.

Pour ces gens, la monnaie est un outil comme un autre, au service de leur interventionnisme. Le  QE est donc comme une arrivée d’essence supplémentaire : davantage de consommation, donc davantage de demande, donc une croissance qui repart et tout va bien !

Dans la réalité – où l’économie est le fait d’acteurs humains donc doués de raison, si si ! – l’économie est de nature organique. Aux antipodes des joyeux mécaniciens keynésiens et leurs clef à molette, elle croît uniquement dans un terreau de stabilité et de liberté sous les cieux cléments d’une fiscalité raisonnable. Lorsque ces conditions ne sont pas réunies, elle peut s’affaiblir voire s’effondrer complètement, comme l’expérimentent avec une joie toute mesurée plusieurs pays de la zone euro. Dans cette vision économique là, le QE s’apparente à des injections massives d’adrénaline à un cheval mort.

Certains naïfs imaginent peut-être que le QE leur amènera de l’argent à eux ; ils ne pourraient être plus loin de la vérité. Ces sommes sont destinées à racheter des emprunts d’État ou des actions de grands groupes européens cotés en bourse, histoire que l’argent ne sorte pas de la famille. Le grand public n’en verra évidemment jamais la couleur.

Encore plus amusant, comme il n’est pas question que la BCE salisse sa réputation d’excellence (ne riez pas) en cautionnant de « mauvaises politiques », les dettes publiques rachetées seront en priorité celles de pays encore bien cotés auprès des agences de notation comme la France, l’Italie ou l’Allemagne. On peut douter de la qualité de ce panel, mais une chose est sûre, il n’y aura pas un centime pour solder les dettes de la Grèce qui se débat dans sa faillite depuis des années ! Le QE est donc un fantastique outil pour accroître encore l’inégalité des situations économiques des pays membres de la zone euro.

Cela marchera-t-il ? Bien sûr que non. Nous le savons parce que, outre l’idée complètement absurde d’une prospérité née d’une dilution de la valeur de la monnaie, de nombreux pays se sont lancés dans des aventures similaires, parfois déguisées sous d’autres noms savants, mais toujours sans provoquer l’effet escompté.

La Fed américaine a ainsi lancé pas moins de trois QE – sans impact positif notable sur l’économie. Bien sûr, Obamamania oblige, on chante ici-bas les louanges de la reprise économique américaine. Mais celle-ci ne se voit guère qu’au travers de quelques chiffres arrangés, chiffres d’ailleurs tellement éloignés de la réalité qu’ils ont coûté les élections de mi-mandat au camp démocrate. Alors, à moins de considérer les records d’une bourse manipulée à grand coup d’argent neuf comme un indicatif pertinent de la santé d’un pays, l’économie américaine ne redécolle pas et, au quotidien, les Américains s’en rendent parfaitement compte.

Plus loin encore, nous avons le Japon qui se débat depuis plus de vingt ans dans la création monétaire sous un prétexte ou un autre – dévaluation compétitive, relance de la consommation, Abenomics – sans parvenir à créer autre chose que des bulles au milieu d’une croissance anémique.

Alors non, le QE de Mario Draghi ne fonctionnera pas, pas plus que n’importe quel autre QE avant lui. Mais comme les castes dirigeantes de l’Europe sont sourdes à toute remise en question et ne savent que persévérer dans leurs erreurs, on peut s’attendre à ce que le BCE ne s’arrête pas là. Préparons-nous donc à revoir Mario Draghi en conférence de presse pour en remettre une couche bien avant septembre 2016.

En attendant, l’euro s’enfoncera dans les profondeurs – c’est le but après tout – et les Européens redécouvriront avec stupeur que la haute-technologie, leur pétrole et leurs matières premières proviennent en général de l’étranger et sont désormais hors de prix.


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